ASSOCIATION AMÉRICAINE POUR L'AVANCEMENT DES SCIENCES SESSION DE
M. MASON
L'anthropologie, son domaine, son but.
L'anthropologie est l'application des procédés et des méihodes de l'histoire naturelle à l'élude de l'espèce humaine. L'anthropologiste n'est pas un savant amateur qui se complaît à l'étude des choses anciennes, uniquement parce qu'elles sont anciennes, et qui laisse de côté toutes les grandes questions intéressant la marche et les besoins de la société. L'esprit pratique de notre temps exige que nous flous rendions compte de tout ce qu'il y a de vrai, de beau «t de bon dans ces études, et que nous les fassions servir au ■plus grand bien de l'humanité.
Les autres sciences nous indiquent quel est le domaine îfe l'anthropologie. L'histoire naturelle d'une espèce queleonque, celle du cheval domestique par exemple, comprend ûien des recherches. Quels sont l'époque et le lieu de son origine, son antiquité, sa taille primitive, sa forme, ses habitudes? Puis viennent les recherches sur l'archéologie ou ii paléontologie des équidés ; l'embryologie, l'anatomie, la physiologie, la pathologie, les caractères anormaux extérieurs. Certains y ajouteront un chapitre sur l'intelligence ie l'animal, sur la nature et l'étendue de cette intelligence, avec notes sur les différentes façons dont le cheval manifeste son intelligence, sa volonté, ses désirs, ses émotions. Les chevaux ne construisent pas des maisons comme les fourmis ou les castors; mais, chaque espèce occupe sa vie de tous tes jours à certains travaux destinés à dépenser l'excès de ses forces. Sir John Lubbock nous conduira plus loin encore : il nous montrera les chevaux qui vont en troupes, suivent an guide, émigrent, attaquent, se défendent, jouent, s'améliorent en apparence, en intelligence, en utilité par l'éducation, et, par leur façon d'agir enfin, prouvent qu'ils sont des sréatures sociables. M. Mivart, à son tour, nous montrera que le cheval a des habitudes particulières, qu'il est affecté d'une manière caractéristique par la chaleur, la lumière, l'humidité, le vent, la qualité et la quantité de nourriture et de boisson, par le voisinage bienfaisant ou pernicieux d'autres animaux, par l'énergie vitale dont il a hérité. L'étude de ces questions et de bien d'autres encore constitue la îcience de l'hippologie.
Au lieu des chevaux prenons le genre homo ; et, s'il est possible, imaginons que celui qui étudie l'anthropologie appartient à une toute autre espèce. Les l/iOO millions d'êtres humains vivants, les restes des générations enfouies dans le sol, mettront à sa disposition le groupe le mieux défini des animaux. Appelez-le genre ou espèce ; les caractères propres à l'homme le séparent si nettement de tous les autres groupes que le naturaliste n'a jamais eu le plus léger embarras pour distinguer l'anlhropos. Personne n'a été tenté,
en voyant un être vivant, de discuter s'il s'agissait ou non d'un être humain, et la terre n'a jamais livré un ossement qui permît de douter s'il avait appartenu autrefois à un homme. 11 est donc établi que cette étude est la plus intéressante de toutes. Les questions qui se posent en histoire naturelle doivent faire l'objet d'un sérieux examen, lorsqu'il s'agit de l'homme. Voyons donc quel est le champ embrassé par l'anthropologie; et pour rendre notre tâche plus facile, passons brièvement en revue quelques-unes des questions proposées chaque jour à l'anthropologiste.
A quelle époque et dans quel milieu géologique l'homme a-t-il fait apparition sur la terre?
Tous les individus de notre race descendent-ils d'un ancêtre humain commun ? en d'autres termes, sommes-nous monogénistes ou polygénistes?
Quel est le lieu d'origine de l'humanité?
Quelle espèce de créature était-ce que le premier homme?
Quels étaient ses caractères particuliers, son apparence, sa taille, son intelligence, sa condition sociale.
A toutes ces questions, Haeckel a donné le nom à'anlltropogénie. Pour être anlhropologiste, il faut donc être, tout d'abord, anlhropogéniste.
D'autres questions se rapportent au temps qui va de l'homme primitif aux commencements de l'histoire.
Avons-nous la certitude complète, irréfragable que la race humaine est partie d'un état semblable à celui de la brute, état dans lequel l'homme n'avait ni expérience ni ressources?
Quel cas faut-il faire de cette assertion du docteur Tylcr que la civilisation est comme une colonne de fumée dont une partie monte, tandis que l'autre est chassée en bas et qui, en somme, s'élève et s'étend?
En admettant qu'il y ait eu progrès, quelle en a été l'inv portance ?
En parlant de notre pays, quels sont les résultats des découvertes comme celles du docteur Abbott et du professeur Whitney qui ont prouvé la grande antiquité des premiers peuples de l'Amérique?
Quels ont été les constructeurs des Mounds, des travaux en terres, des cliff-dweilings et des constructions en pierres de l'Amérique centrale?
Quelle était la destination de ces édifices?
Quelle confiance faut-il accorder aux écrits des premiers historiens de l'Amérique civilisée?
Parmi nos écoles d'interprétation, comme celles de Bancroft et de Morgan, laquelle a raison?
Une science comme l'anthropologie est ouverte à tous les genres de talents; le biologiste étudie dans les plus petits détails l'histoire de la vie de chaque forme animale ; l'embryologiste décrit les modifications de structure qui se succèdent dans le germe ; l'analomiste et le physiologiste con-
M. MASON. — L'ANTHROPOLOGIE, SON DOMAINE, SON BUT
tinuent l'œuvre commencée. A l'anthropologiste est réservée la synlhèse de tous ces travaux. Newton et Laplace ont décrit l'unité et l'organisalion du monde stellaire; Humboldt a vu, dans toutes les choses créées, les éléments d'un cosmos universel; Darwin, le premier, a compris la parenté de tous les cires vivants et l'enchaînement de la vie. De même l'anthropologiste cherche à relier toutes nos connaissances sur l'homme en une seule science qui les comprend toutes, et il étudie tous les liens qui réunissent et harmonisent les actions et les pensées les plus différentes.
Pour la solution des questions sur l'origine de l'homme, trouverons-nous intérêt à étudier l'évolution de l'embryon?
L'histoire de la vie d'un individu fournit-elle des données pour l'hisloire de la vie d'une espèce?
Faut-il comparer l'anatomie de l'homme à celle des quadrumanes, au point de vue de la généalogie de l'espèce?
Quelles sont les méthodes les meilleures, quels sont les instruments d'amhropomélrie à adopter pour l'étude du développement de l'enfant, pour la mesure des dimensions, angles et courbes du crâne, pour étudier, et les dimensions du cerveau suivant l'âge, le sexe et la race, le poids du corps, la couleur de la peau, des cheveux, des yeux, les mouvements musculaires, le développement des facultés, la longévité, la fécondité, la plasticité et la force; et que peut-on raisonnablement déduire de ces recherches?
Par quels moyens toutes les relations de structure et de fonctions du corps humain peuvent-elles trouver leur expression dans des méthodes graphiques?
Nous étudions un groupe d'animaux chez lequel l'intelligence s'est manifestée à un degré tel qu'il domine toutes les autres fonctions. Les recherches téléologiques deviennent ici nécessaires; pouvons-nous employer la conscience et l'introspection comme instruments d'observation?
Comment indiquer les renseignements que nous en pourrons tirer, comment éliminer l'équation personnelle?
Si nous ne sommes pas en mesure d'admettre l'introspection, ni les moyens d'observation dont nous disposons, pouvons-nous trouver un appareil sensible qui nous permettra de connaître et de mesurer l'intensité des sensations et des idées?
Le cerveau sécrète-t-il la pensée comme le foie sécrète la bile?
Que peut nous apprendre la science sur l'existence d'une âme humaine immatérielle et qui ne se peut mesurer comme les aulres forces? Comment se fait-il que les enfants héritent des traits, des penchants et des facultés de leurs parents?
Quel chemin parcourt l'esprit de l'enfance à l'âge mûr; et dans l'étude de la raison humaine, quelle sera l'utilité de toutes les recherches faites sur l'intelligence des animaux?
Si, comme l'a dit M. Spencer, l'héritage qui nous est légué représente l'expérience accumulée des milliers de générations qui nous ont précédés, est-il possible de garder la conscience de ces efforts? La sensibilité de la conscience peut-elle marcher de front avec l'accroissement de nos connaissances?
Alors nous aurions l'explication de l'atavisme mental et spirituel et de cette sympathie que ressentent tous les peuples civilisés pour ceux dont l'état de culture est plus arriéré.
Et maintenant, laissons de côté la question des idées cher les créatures autres que l'homme, celle d'un moyen mécanique d'apprécier l'intelligence dans l'avenir. Jusqu'à ce jour la seule connaissance qu'ait l'homme de la pensée d'un autre, il la doit à l'expression. Le langage est l'expression de la pensée. Le docteur Hoffmann trouve le langage sur les rocs peints et gravés; M. Mallerey dans les gestes; M.Thomas dans les hiéroglyphes de Maya; les glossologistes dans la parole humaine. Passons donc en revue quelques-unes des questions qu'ils discutent.
Quels sont les moyens employés par les créatures vivante* pour exprimer leurs pensées, leurs émotions et leurs volontés? Dans l'origine du langage, qu'a-t-on d'abord employé ; des signes ou de la parole?
Quelle explication peut-on donner de l'origine du langage: quelle lumière le langage jette-t il sur l'origine des espèces?
L'évolution du langage peut-elle nous conduire sûrement à la connaissance de l'esprit humain?
Quels développements a suivi le langage?
Jusqu'à quel point peut- on dire que la ressemblance de la langue prouve la parenté entre les peuples?
Existe-t-il une relation d'origine entre le mono^yllabisme, le polysynthétisme et l'inflexion?
Quelle confiance faut-il donner à l'oreille et à l'écriture pour la conservation et le progrès du langage?
Comment classer les langues?
Celte question des langues une fois traitée, tournons nos regards sur notre globe.
Nous y voyons les hommes divisés en races ou groupes ayant leurs qualités et leurs défauts particuliers.
Quels sont les caractères extérieurs et anatomiques qui sont devenus transmissibles par héritage? Quand et comment se sont ils fixés? Faut-il dire avec le docteur Kollmann que certaines formes de race remontent bien haut dans le passé, de même que les éléments chimiques ont été fixés lors d'un état primitif de la matière?
De ces caractères transmis, quel est le meilleur critérium pour reconnaître une race, le cràue, la couleur de la peau, les i heveux, le langage, l'art, l'organisation sociale, la mythologie? Existe-t-il quelques relations certaines entre ces différents caractères? Si oui, quelles sont les lois de formation et de conservation des races? Les mûmes structures se retrouvent-elles dans chaque race? Combien existe-t-il de races humaines? sont-cedes e.-pôces ou des variétés?
De quelle façon la question de race intervient-elle dans li politique, l'économie, l'éducation et la colonisation?
On ne saurait dire à quelle époque l'esprit humain, pour la première fois, s'occupa de celte question des races. Dans les documents les plus anciens, sur les monuments de la plus haute antiquité, on constate déjà des tentatives faites pour classifier les familles du genre humain. Nous trouverions le résumé des idées modernes, dans les encyclopédies, à l'ar-
M. MASON
L'ANTHROPOLOGIE, SON DOMAINE, SON BUT
ticle Ethnologie. Depuis le commencement de ce siècle, ce sujet a été traité par nombre d'écrivains. Le voyageur et l'explorateur ont été guidés par des travaux spéciaux dans leurs recherches sur les caractères des races. M. Keane, s'appuyant sur les travaux de von Hellwald, a commencé une codification de toutes les tribus humaines et se propose de publier un dictionnaire biographique des races. Le bureau d'ethnologie a réuni les noms des habitations préhistoriques, les migrations, la bibliographie de toutes les tribus indiennes du nord de 1 Amérique. Nous sommes donc en voie de connaître les races humaines en procédant du particulier au général.
Si de l'observation de l'homme nous passons à celle de ses travaux, nous trouvons comme unique étude l'esthétique et l'art pratique. Tout art se rapporte aux besoins de l'homme, à sa nourriture, à ses vêtements, à ses abris, à son goût pour la paix ou la guerre, pour la beauté, pour ses satisfactions sociales et intellectuelles. M. Tylor nous a appris à considérer les productions artistiques comme des spécimens qui ont eu leur évolution, comme une page de l'histoire de la vie. C'était bien le plan de Gustave Klemm. Beaucoup d'anlhropologistes se sont occupés de ce sujet et se sont posé les questions suivantes :
En admettant le progrès des arts, comment peut-on en retracer la marche ?
Pouvons-nous, par un procédé d'élimination, refaire l'histoire de l'art?
A quels signes pouvons-nous affirmer que les éclats de silex, les os gravés, les vieux morceaux de bois, portent la marque de la main de l'homme? Quand les rapports dans les formes artistiques indiquent-ils les relations sociales ou commerciales, une parenté, un même degré de civilisation ?
L'art à son déclin rappelle-t-il l'art primitif?
Peut-on remplir les vides que l'on constate dans l'art d'une race par les formes intermédiaires semblables que l'on remarque chez d'autres races ?
D'où vient le sens du beau?
Les réponses à ces ditférentes questions sont les prémisses de nos arguments dans l'histoire de la civilisation.
L'union de certaines formes a groupé les êtres humains entre eux, d'autres besoins ont formé d'autres groupes. Les devoirs de chacune des tribus humaines ont été définis, pour chaque cas particulier, dans des codes écrits ou transmis par la tradition. Plus tard, les groupes ont entre eux des relations de paix ou de guerre et l'absorption de peuples homogènes et hétérogènes, dans un espace défini, a donné naissance aux nationalités.
Les hommes .ont-ils jamais vécu dans l'état de promiscuité?
Quelles ont été les formes primitives de la vie sociale?
Quelles ont été les formes les plus primitives de mariage dans les groupes ?
Toutes les tribus humaines ont-elles eu le même système de consanguinité et d'affinité?
Le processus naturel suffit-il à expliquer l'altruisme dans son expression la plus élevée ?
Quelles sont les relations de travail les plus profitables aux ressources naturelles?
Comment l'état actuel a-t-il été obtenu ?
Quelle est l'histoire des rapports de la société avec l'individu et de la juridiction des corporations? Et jusqu'à quelle j limite la liberté individuelle peut-elle être contenue, sans porter atteinte aux droits de l'homme?
Que dire du communisme, du crime, de la mode et de l'économie politique ?
Peut-on appliquer aux faits sociologiques les termes de la science physique?
Voici encore un autre sujet d'étude : l'être humain passe une partie de son existence à agir, à parler comme si des yeux et des oreilles, autres que ceux des mortels, s'occupaient de ses actes. Pendant les ténèbres de la nuit, au lever du soleil, pendant le jour, à cerlaines saisons de l'année, l'idée de cet inconnu lui apparaît. Dans les cavernes, dans les forêts, dans les temples, on la retrouve : prières, supplications, offrandes, prouvent ce sentiment de respect et d'adoration qu'on ne peut enlever du cœur de l'homme.
Quand l'homme commença-l-il à animer la nature, à croire aux fétiches, aux revenants, aux esprits, bons ou mauvais, aux dieux de la mythologie classique, à l'Etre suprême, père de tout?
Quelles sont les premières conceptions de l'enfant dans son respect pour ces choses ? Y trouverons-nous un guide pour nous conduire à l'origine de la foi?
L'histoire de la mythologie marche-t-elle de pair avec l'histoire des progrès matériels et intellectuels de l'humanité? Comment éliminer ici encore l'équation personnelle et apprécier la véritable psychologie des sentiments religieux chez les sauvages?
Le docteur Brinton est-il dans le vrai, lorsqu'il applique les règles de l'interprétation adoptée pour la mythologie aryenne aux mythes des Indiens de l'Amérique, et lorsqu'il voit dans leurs grossières légendes la déification des phénomènes et des forces de la nature? Enfin, de même que les hommes parcourent la terre et que certaines familles se retrouvent dans certaines localités, de même font les races. La longévité, la fécondité, la force, sont soumises aui influences de certaines causes : élévation au-dessus du niveau de la mer, pureté de l'atmosphère, chileur, humidité, vent, fertilité du sol, milieu.
Par quelles subtiles combinaisons des choses qui nous entourent, expliquer les différences dans la peau, les cheveux, les yeux, les dimensions du crâne, la forme de la face et tout ce qu'on appelle les caractères naturels?
Par quel processus de sélection et d'adaptation l'espèce humaine en est-elle arrivée à couvrir toule la terre, à s'acclimater partout, dans les |régions glacées du pôle et dans les contrées les plus malsaines de l'équateur?
Est-il possible d'adapter la machine humaine de telle façon qu'elle vienne en aide à la nature? Pourrait-on hâter la sélection naturelle et la survivance du plus apte; pourrait-on même asservir la nature et décider à sa place quels sont les plus aptes à survivre ?
M. MASON
L'ANTHROPOLOGIE, SON DOMAINE, SON BUT
Après avoir ainsi jeté un rapide coup d'œil sur le domaine de l'anthropologie, il reste à nous demander quels bienfaits cette science peut rendre à l'humanité.
Je réponds d'abord que tout se perfectionne par l'étude. Les choses deviennent plus claires à qui les fixe attentivement. Les sciences, à leurs débuts, ont été des spéculations vaines; l'astronomie a commencé par l'astrologie; la chimie par l'alchimie; la géologie par les cosmogonies; la biologie par l'adoration de la nature; la théologie par la mythologie. Bien longtemps avant que le mot anthropologie fût employé dans son sens actuel , Pope avait écrit : « La véritable étude de l'humanité, c'est l'homme. » Mais, des milliers d'années avant cela, l'humanité avait étudié l'humanité avec les moyens dont elle disposait. L'étude de l'homme n'est donc [pas une science nouvelle; aujourd'hui, l'intelligence humaine est dirigée de ce côté, et nous pouvons nous réjouir de voir la route s'élargir et s'étendre sous nos yeux. La véritable étude de l'humanité, c'est l'étude scientifique de l'homme, par la multiplication d'observations rigoureusement exactes, la réunion de milliers de pièces bien authentiques, la classification des observations et des spécimens sur des bases rationnelles; enfin par des conclusions qui se maintiennent dans la limite des prémisses. Plusieurs de ceux qui m'écoutent ont étudié patiemment pendant des années l'archéologie de l'Amérique ou l'anthropologie des Indiens modernes. Ils se réjouiront avec moi, en constatant la situation de dignité et d'honneur faite aujourd'hui à l'anthropologie. C'est avec un profond respect que je cite les noms de Hildreth, Atwater, Stephens, Gibbs, Schoolcraft,Morton, Gallatin, Wyman, Squier et Davis, Avec quel espoir ils ont attendu ce jour, avec quelle joie ceux qui vivent encore peuvent contempler les progrès accomplis I
Donner une direction à une immense somme de travail jusqu'alors sans ordre et sans profit, tel a été le premier et le plus important résultat de l'anthropologie. La précision des procédés scientifiques, la valeur des travaux, le désir d'arriver au but, la multiplicité des matériaux, la précision instrumentale dans une science au progrès de laquelle des milliers d'individus ont consacré leurs efforts; tout cela peut être considéré comme un merveilleux progrès par toute personne qui pense.
La valeur d'une élude peut se calculer d'après ses effets sur le bien-être de tous. Le fermier, le mineur, le pécheur, le bûcheron, l'artisan, sont lents à reconnaître ce qu'ils doivent à l'homme de science; et, cependant, comment calculer les millions sauvés par les études des Packard, des Itiley, des Thomas, sur les sauterelles, le parasite de la pomme de terre, sur l'army-worm? Quelle confiance n'a pas engendrée cette croyance que la connaissance des habitudes de ces animaux devait amener leur destruction! 11 me suffira de quelques instants pour montrer que cet argument s'applique d'une manière évidente à l'étude de l'homme.
Un bon médecin ne se contente pas de connaître la nature
des remèdes, l'usage des instruments et la théorie du diagnostic. Tout cela serait sans profit pour lui, s'il ne connaissait à fond la structure du corps humain à l'état sain et à l'état de maladie, et, par-dessus tout, s'il n'avait fait un diagnostic spécial au cas qui l'occupe. Ces questions ont été posées dans la première partie de ce discours, et bien d'autres aussi qui ont trait au bien-être de l'humanité. Ne se relientelles pas au corps, à l'esprit, au langage de l'homme, aux races humaines, àleur art, à leurs amusements, à leurs besoins sociaux, à leur organisation politique, à leurs religions, à leur dispersion sur la terre? Les Français en Afrique, les Anglais aux Indes, nos compatriotes dans les régions où règne la fièvre, n'ont-ils pas appris, au détriment de leur santé et de leur fortune, que la nature a des lois qu'on ne peut transgresser impunément.
11 en est de même pour la sociologie et la religion. Les pages de l'histoire sont remplies de récits de croisades contre de soi-disant iniquités; ce n'était, en réalité, que des campagnes contre les lois sacrées de la nature. Des systèmes sociaux, après avoir mis des siècles à s'établir, ont été renversés pour faire place à un nouvel ordre de choses. L'art et l'industrie transplantés sur un sol non approprié ont amené la ruine de ceux qui n'avaient pas étudié les lois si compliquées de l'adaptation et des milieux. Quelle modification de tempérament, par exemple, s'est produite parmi les peuples indo-germaniques, grâce aux études de philologie comparée qui leur a montré le berceau de leur race et leur a prouvé que s'ils étaient séparés en nations rivales, le même sang n'en coulait pas moins dans leurs veines?
La notion plus exacte des races et de leurs particularités a révolutionné et humanisé les théories sur les aborigènes. La doctrine de l'extermination, autrefois considérée comme la conséquence légitime de la colonisation, est aujourd'hui reconnue aussi odieuse qu'illogique.
L'étude méthodique de l'intelligence commence à peine; mais songez aux progrès rapides que pourront faire l'éducation et le développement de l'espèce lorsque l'éducateur et le législateur, appuyés sur un diagnostic sûr, sauront la roule qu'ils ont à suivre; lorsque la sélection naturelle, aidée par la législation humaine, travaillera, d'accord avec elle, à la rapide survivance du plus apte.
Le temps est venu, il me semble, pour nos grandes sociétés d'anthropologie, d'instituer une étude systématique sur l'ensemble de la psychologie.
Dans un pays où l'archéologue trouve à sa portée la plupart des documents qui lui sont nécessaires, il semble inutile de retracer les avantages des méthodes archéologiques précises. Il existe une ditl'érence entre l'ancienne archéologie et celle de nos jours. Dans la colonisation d'une contrée nouvelle il est un temps où chaque homme est son propre charpentier, son forgeron, son médecin. Mais comme cela dure peu de temps 1 Je ne parle ici que des avantages de l'archéologie professionnelle. Combien d'erreurs M. Putnam, à lui seul, n'u-t-il pas rectifiées dans les travaux de ses devanciers! Nous avons tous lu avec plaisir l'ouvrage dans lequel il rectifie les ihéories du docteur Hildreth sur lu
M. MASON. — L'ANTHROPOLOGIE, SON DOMAINE, SON BUT
présence du fer dans les tumuli. Il en est de même de nos collections archéologiques. Celles-là seules dureront qui ont été faites dans un esprit scientifique. En les accumulant et en les conservant, vous faites une réserve de la plus grande valeur; vous réunissez les débris épars d'une ancienne mosaïque qui pourra un jour être restituée, et dont la légende sera l'histoire de l'homme préhistorique.
Laissez-moi maintenant appeler votre attention sur le champ qu'ouvre la science à tous les talents, à toutes les intelligences. La difficulté d'un problème dépend du nombre et du degré des inconnues. Lorsque les faits sont peu nombreux, les données scientifiques obscurcies par l'erreur, il n'est pas étonnant que les esprits logiques laissent le soin des recherches aux hommes d'imagination. Aujourd'hui ces efforts préliminaires ont fait place à un travail bien organisé, dirigé par des hommes d'une habileté consommée, assistés par des spécialistes exercés, possédant des ressources qu'ils doivent à l'État et à la générosité privée. Pour ne parler que de l'Amérique, nous pourrons citer le Peabody Muséum, l'Archœological Inslilule, Y American Anliquarian Society, le Smithsonian Institution, le National Muséum, les académies de Cincinnati, de Saint-Louis, de Washington et de Davenport, les sociétés historiques de plusieurs États, les collections du Minnesota, le muséum de la ville de New York et de Philadelphie, le bureau d'ethnologie, l'Army médical Muséum et la société d'anthropologie de Washington.
Le grand avantage de cette centralisation consiste en ce que chacun peut étudier quelque chose; chacun, quelle que soit sa profession, peut poursuivre ses recherches et apporter son travail. L'hiver dernier, devant la Société d'anthropologie de 'Washington, anatomistes, biologistes, archéologues, géologues, médecins, paléographes, linguistes, philologues, artistes, examinateurs, statisticiens, sociologistes, pasteurs, métaphysiciens, ethnographes sont venus apporter leurs communications. Et le sujet n'est pas épuisé : les mères de famille, les instituteurs, les avocats, les ingénieurs, les musiciens, les philanthropes, les législateurs, ceux qui ont à leur charge les fous et les criminels, tous, quel que soit leur rôle dans la société, peuvent apporter à cette science un document qui viendra compléter l'ensemble. Qu'il me soit permis d'ajouter que ceux qui m'écoutent sont plus que tous autres à même de mener à bien ces études.
La généralisation, tel est l'inévitable résultat des recherches spéciales. Kepler, Newton, le comte Rumford, Kircnhoff, Bunsen et Darwin viennent en tête. Nous devons à Herbert Spencer le premier effort dans l'élude des phénomènes humains, et ses travaux seront revisés et contrôlés par ceux qui entreprendront celte tache avec des instruments plus précis et des matériaux plus nombeux.
Dans cette masse flottante de l'humanité qui tourne sur ellemême en tourbillonnant, il existe un mouvement ordonné. Notre petit cercle est une partie d'un grand cercle, et noue esprit est satisfait pour un instant en apercevant une vérité nouvelle. Lapoursuite d'une vérité fortifie l'intelligence ; ainsi est produite la sélection naturelle de l'esprit. Et tandis que les
uns se fatiguent et sont incapables d'aller plus loin, les autres vont en avant et s'affermissent par l'effort.
Je terminerai en vous signalant les services que rend l'anthropologie à la philanthropie et à la législation.
Un voyageur se tient sur le pont d'un navire; il regarde la terre qui fuit derrière lui et la croit éloignée d'un kilomètre ou deux. Il s'informe et s'étonne d'apprendre que cette terre qui lui paraît si proche est encore fort éloignée. Telle est l'histoire de l'humanité. Dans notre enfance, nous pensions que le premier homme avait vécu quelques siècles avant nous. Tous les événements que nous connaissions pouvaient trouver leur place dans cet espace de temps. L'accroissement de nos connaissances a reculé les limites du temps, et l'origine de l'homme se perd maintenant pour nous dans les brumes du passé. Qui pourrait nous inspirer plus d'amour pour notre race que la lutte étonnante soutenue pendant ces milliers d'années! A l'origine, nous n'étions guère que des brutes; aujourd'hui, nous sommes à même d'apprécier le monde et d'en comprendre l'harmonie.
Si la pitié pour l'animal maltraité suffit à attendrir le cœur du poète, de quelle pitié profonde notre cœur ne sera-t-il rempli en voyant les races sauvages, en pensant que tous dans la famille humaine, à un moment ou à un autre, se sont dans leur route arrêtés à cette étape ? Les formes aberrantes, anormales, criminels, nains, géants, indiquent les écarts de notre humanité dans son développement. La flèche est l'ancêtre de la balle; la pointe de silex ou d'os est l'ancêtre de la baïonnette; le grattoir a précédé l'outil; l'homme des cavernes est l'ancêtre du savant; le palais vient de la hutte; les livres des quipos et des monuments pictographiques; le mariage, de l'élatde promiscuité; la société, d'une troupe de chasseurs ; l'État, du clan ; le panthéon, du fétiche ; la cause première universelle, de l'animisme universel. L'arbre de l'humanité n'a pas, comme le croyaient nos ancêtres, ses racines dans la terre et ses branches dans la ciel ; il a ses racines dans le passé et tous les jours il pousse de nouvelles branches.
Toutes les sciences sont rétrospectives. L'astronome, le physicien, le biologiste, appuient leurs découvertes sur l'histoire passée de l'univers. L'homme d'État, s'il est sage, imitera leur exemple ; il n'aura confiance dans une loi qu'autant qu'elle sera fondée sur la connaissance intime du passé. L'utilité de notre science dans la philanthropie est bien facile a saisir. Nous admirons le zèle de ces missionnaires qui supportent tout pour le triomphe de leur foi. La science, elle aussi, a ses missionnaires comme la religion. Grâce aux travaux des savants, les sauvages sont aujourd'hui considérés comme des hommes, comme nos frères aines, et cette conviction a modifié nos sentiments à leur égard. 11 s'est trouvé des hommes qui se sont rendus dans les territoires indiens, traitant les indigènes avec considération pour obtenir leur confiance, se mettant à leur portée et vivant comme eux pour pénétrer leurs secrets. M. Cushing, à Zùni, n'a pas reculé devant la nourriture grossière, le costume, les privations, l'adoration des dieux de la nature, pour étudier l'his-