CONFÉI\EP<CES DE LA SOCIÉTÉ CHIMIQUE DE PARIS M. PASTEUH
La dissymétrie moléculaire.
Messieurs,
Dans ces dernières années, nos connaissances sur les composés organiques dissymétriques se sont enrichies de données nouvelles parles intéressants et remarquables travaux de deux savants chimistes français formés par deux de nos grandes écoles de chimie : M. Jungfleisch, élève de M. Berthelot, et M. Lebel, élève de M. W'iirlz. Toutefois, lorsque j'entends parler de ces études, que je lis les ouvrages qui en rendent compte, il ne me paraît pas que la signification de leurs résultais soit toujours appréciée avec exaclitude. Je voudrais essayer d'apporter dans le sujet un peu plus de rigueur et je suis, en vérité, fort reconnaissant au président de la Société chimique, M. Lauib, de m'avoir permis de venir vous en entretenir familièrement.
Les fondements de ce chapitre de chimie moléculaire, désigné sous le nom de dÀssymélrie, sont déjà d'une date un peu éloignée. Peut-être ne sont-ils pas présents à la mémoire de cette jeune réunion de chimistes, que je me plaisais à considérer l'autre jour à la brillante leçon de M. Wurtz. Permettez-moi donc de rafraîchir un peu les idées sur ces principes en vous disant quelques mots de l'acide tarlrique gauche. Aussi bien ce sont mes premières joies de cher, cheur. Celles qu'inspire la science n'ont pas moins de poésie que les autres. Souffrez que je m'y arrête un instant.
J'étais élève à l'École normale supérieure, de 184Î5 à 1866. Le hasard me fit lire à la bibliothèque de l'École une note du savant chimiste crislallographe Mitscherlich, relative à deux combinaisons salines, le tarlrate et le paratartrate de soude et d'ammoniaque. Dans ces deux substances, concluait Mitscherlich, à la suite de l'étude approfondie de toutes leurs propriétés, « la nature et le nombre des atomes, leur arrangement et leurs distances sont les mêmes. Cependant le tarlrate dévie le plan de la lumière polarisée et le paratartrate est indifférent. » Je méditai longtemps cette note ; elle troublait toutes mes idées d'étudiant; je ne pouvais comprendre que deux substances fussent aussi semblables que le disait Mitscherlich, sans être tout à fait identiques. Savoir s'étonner à propos est le premier mouvement de l'esprit vers la découverte.
Ce n'est pas à vous que je rappellerai tout ce que nous devons à nos maîtres, combien est grande leur influence sur la direction donnée à nos travaux, à vous qui avez le banheur d'avoir des professeurs embrasés du feu sacré comme nous en donnait l'autre jour un exemple si parlicùlier mon très éminent confrère M. Wurtz. A l'époque dont je vous parle, M. Dumas et M. Bâtard enflammaient notre ardeur pour la chimie. Un autre de nos maîtres à l'Ecole normale, aussi
modeste que savant, M. Delafosse, nous passionnait pour l'étude des cristaux.
A peine sorti de l'École normale, je formai le projet de préparer une longue série de cristaux, afin d'en déterminer les formes. Je pensai à l'acide lartriqua et a ses combinaisons salines, ainsi qu'à celles de l'acide paratartrique par ces deux motifs que les cristaux de tous ces corps sont aussi beaux que faciles à obtenir, et d'autre part, que je pouvais à chaque instant contrôler l'exactitude de mes déterminations en me référant à un mémoire d'un habile et très précis physicien, M. de Laprovostaye, qui avait publié une étude cristallographique étendue sur l'acide tartrique et l'acide paratartrique et les combinaisons salines de ces acides.
A peine engagé dans ce travail, je vis, à n'en pas douter, et après avoir levé toutes les difficultés de détail, que l'acide tarlrique et toutes ses combinaisons avaient des formes dissymétriques. Cette observation avait échappé à M. de Laprovostaye. Toutes ces formes tartriques avaient individuellement une image dans une glace qui ne leur était pas superposable. Je vis, au contraire, que rien de semblable n'existait pour les formes de l'acide paratartrique et de ses combinaisons. Tout à coup, je fus pris d'une grande émotion. J'avais toujours gardé la surprise profonde que m'avait causée la note de Mitscherlich sur le tartrate et le paratartrate de soude et d'ammoniaque. Malgré le soin extrême de son étude , me disais-je, au sujet de ces deux combinaisons, Mitscherlich, pas plus que M. de Laprovostaye, n'aura vu que le tarlrate était dissymétrique, car il doit l'être; il n'aura pas vu davantage que le paratartrate ne l'est pas, ce qui est très probable également. Aussitôt, avec une ardeur fiévreuse, je préparai le tartrate double de soude et d'ammoniaque et le paratartrate correspondant et je me mis en devoir de comparer leurs formes cristallines, avec cette idée préconçue que j'allais trouver la dissymétrie dans la forme du tarlrate et l'absence de dissymètrie dans celle du paratartrate. Alors, pensais-je, tout sera expliqué; la note de Mitscherlich n'aura plus de mystère, la .dissymétrie de la forme du tartrate correspondra à sa dissymétrie optique; l'absence de dissymétrie de la forme dans le paratartrate correspondra à l'inactivité de ce sel sur le plan de la lumière polarisée, à son indifférence optique. En effet, je vis que le tartrate de soude et d'ammoniaque portait les petites facettes accusatrices de la dissymélrie ; mais quand je passai à l'examen de la forme des cristaux du paratartrate, j'eus un instant un serrement de coeur; tous ces cristaux portaient les facettes de la dissymélrie. L'idée heureuse me vint d'orienter mes cristaux par rapport à un plan perpendiculaire à l'observateur, et alors je vis que dans cetle masse confuse des cristaux du paratartrate il y en avait de deux sortes sous le rapport de la disposition des facettes de dissymétrie. Chez les uns, la facette de dissymélrie la plus rapprochée de mon corps s'inclinait à ma droite, relativement au plan d'orientation dont je viens de parler, tandis que, chez les autres, la facette dissymétrique s'inclinait à ma gauche. En d'autres termes, le paratartrate se présentait comme formé de deux sortes de cristaux, les uns dissymétriques à droite, les autres dissymétriques à gauche.