HISTOIRE DES SCIENCES
SOCIÉTÉ DES SCIENCES, DE l'aGRICI'LTL'RE ET DES ARTS DE LILLE M. TERQUEM
Les origines de la physique (1).
C'est pendant les xvie etxvue siècle que devint plus ardente la lutte contre le principe d'autorité substitué si faussement à la méthode expérimentale dans les sciences d'observation. Aux premiers adversaires de la physique officielle, celle d'Aristote, que j'ai cités plus haut, Roger Bacon (2), Pierre Ramus (3), Giordano Bruno (h), il faut ajouter Paracelse (5)
et quelques savants italiens, Cardano (6), Télésio (7)
Tout en comprenant la fausseté de la méthode, ceux-ci ne possédaient pas, pour la plupart, les ressources, ni l'instruction, ni peut-être le génie inventeur, qui leur permissent de fonder un nouvel édifice scientifique sur les ruines de celui qu'ils voulaient détruire. Aussi très nets, très précis dans les questions théoriques, ils tombent eux-mêmes dans l'erreur qu'ils combattent, quand ils veulent aborder la pratique et l'étude de la nalure. En même temps, d'autres inventeurs, sans s'occuper de la question de principe, font des découvertes importantes qui démontrent mieux que tous les raisonnements l'inexactitude des idées adoptées.
C'est sur la question de la constitution du monde et en particulier sur celle du système solaire, que la lutte fut d'abord engagée. Le chanoine Copernic (8) fut, comme l'on sait, le premier qui, dans les temps modernes, soutint la théorie héliocentrique du mouvement de la terre et des planètes. Cependant, comme s'il semblait prévoir les obstacles qui s'élèveraient contre l'adoption de ses idées, i! garda le silence pendant plus de trente ans et ne reçut que sur son lit de mort les premières épreuves de sou immortel ouvrage De Revolutiunibus orbium cœlestium. Le système de Copernic n'était, du reste, que le premier pas dans la découverte des lois qui régissent le monde sidéral; car celuici admettait encore pour les planètes et la terre le mouvement circulaire et uniforme autour du soleil, placé au centre de la sphère des étoiles fixes, qui formait ainsi la limite extérieure de l'univers.
C'est dans les ouvrages de Giordano Bruno (9), plus philosophe que mathématicien et physicien, que l'on trouve exposées nettement, avec la conception empruntée aux épicu-
(t) Voir Revue scientifique du 29 décembre 1883.
(2) Bacon (Koger), Ilchester (Sommersetshire), 1211-1294.
(3) Ramus (Pierre) ou de la Ramée, Cuth (Vermandois), 1515-1572.
(4) Bruno (Giordano), Nola (Campaûie), 1550?-1600.
(5) Paracelse (Philippe Auréole Théophraste Bombast de llohenheim), Einsiedeln (Suisse), 1493-1541 ; médecin.
(6) Cardano (Geromino), Milan, 1501-1570 ; médecin-mathématicien.
(7) Télesio (Bernardino), Cosenza (R. de Naples), 1508-15SS; philosophe.
(8) Copernic (Nicolas), Thorn, 1 473- 1543.
(9) Bruno (Giordano), Nola (Campauie), vers 1550-1600.
riens de l'univers infini, l'assimilation complète des étoiles fixes au soleil et l'existence de la pluralité des mondes habités, tant dans notre système solaire que dans ceux dont les étoiles sont les centres :
« Croire, dit-il, qu'il n'y a pas plus de planètes que nous n'en connaissons serait comme si, regardant par une petite fenêtre, on pensait qu'il n'y a pas plus d'oiseaux dans l'air, qu'on n'en peut voir par cette fenêtre. »
L'histoire de la découverte des lois qui régissent le mouvement des astres est trop connue pour que j'aie besoin d'insister sur les observations si minutieuses et si exactes de Tycho Brahé (1), non plus que sur les longs calculs par lesquels Kepler (2), malgré les vicissitudes contre lesquelles il eut à lutter pendant toute son existence, parvint à établir ces lois admirables dans leur simplicité, que la postérité reconnaissante a voulu désigner par le nom de l'homme de génie qui les avait trouvées. Kepler avait, du reste, conscience du rôle capital qu'il avait rempli dans l'histoire des sciences, comme le prouve Fépitaphe suivante qu'il se composa lui-même :
Mensus eram cœlos, nunc terrae metior umbras, Mens cœlestis erat, corporis umbra jacet.
Il pressentait, en outre, que la cause des mouvements des planètes devait résider dans une force attractive émanant du soleil, qu'il assimilait à l'action d'un aimant; mais il devait encor.e s'écouler un siècle jusqu'à ce que, grâce aux progrès effectués dans la dynamique, Newton (3) pût poser les principes fondamentaux de la mécanique céleste.
Pendant ce temps, le système héliocentrique de Copernic se répandait de plus en plus et c'est un des mérites de Galilée (h) d'en avoir compris toute l'importance et de l'avoir défendu énergiquement contre les partisans des idées d'Aristote, encore en vogue dans l'enseignement à la fin du xn' siècle; il eut le mérite aussi d'avoir donné à cette conception presque théorique la consécration expérimentale, par les découvertes astronomiques qu'il fit sur la constitution des astres formant notre système solaire.
S'il n'osa, à la fin de sa carrière, affronter le bûcher, comme l'avait fait, quelques années auparavant, Giordano Bruno, pour soutenir la vérité, s'il se laissa même aller à l'abjurer, la postérité pardonnera facilement cet acte de faiblesse à un vieillard septuagénaire et malade, et en fera retomber toute la honte et l'odieux sur ses persécuteurs et ses juges.
Quoique Galilée ait dû surtout sa popularité à ses travaux astronomiques, la science lui est redevable d'une découverte d'une importance beaucoup plus grande. Tôt ou tard, d'autres observateurs auraient dirigé vers le ciel les lunettes récemment découvertes et n'auraient pas tardé à faire connaître les merveilles inattendues qu'il fut donné à Galilée de
(1) Tycho Brahé, ile de Schonen, 1546-1601.
(2) Kepler (Jean-, Weil la Ville H artemberg), 1571-1030.
(3) Newton (Isaac), Woolstrop. 1564-1642.
(4) Galilée (Galileo), l'ise, 1642-1727.