VINGT-UNIÈME ANNÉE
Directeur : M. Charles IIichet
3» SÉRIE. — k° ANNÉE (premier semestre). NUMÉRO 9.
1er MARS 1884
ART MILITAIRE La cavalerie sur le champ de bataille.
Après la guerre franco-allemande, l'opinion se répandit que la cavalerie n'avait plus à figurer sur les champs de bataille : le 16" uhlans s'élait l'ait anéantir à Hezonville d'où « pas un n'était revenu » ; nos cuirassiers s'étaient fait « détruire jusqu'au dernier » à Reichthoffen; et, ni d'un côté ni de l'autre, ces massacres n'avaient eu de réelle utilité. La cavalerie ne doit donc pas intervenir dans les batailles puisque son intervention — pour héroïque qu'elle soit — ne sert de rien. Elle ne peut agir que parla charge; or il est désormais impossible de charger.
Le général Trochu a insisté sur l'erreur qu'on commet généralement en admettant qu'elle procède par le choc, en heurtant les masses qui lui sont opposées, en les pénétrant, en les dispersant par le poitrail du cheval et par le sabre ou la lance. Le prince de Ligne avait déjà écrit sur ce sujet une page où l'on retrouve son entrain habituel. La voici, un peu allégée et un peu retouchée, pour la facilité de la lecture :
Ne s'imagine-t-on pas des culbutes entières d'escadrons? Ne voiton pas partir une troupe au galop pour en renverser une autre? Ne regarde-t-on pas la supériorité de l'impulsion comme une chose irrésistible? N'a-t-on pas toujours entendu dire qu'il fallait mettre la cavalerie sur trois rangs « parce que la troisième presse les deux autres »?
Comme si les chevaux s'avançaient sur les talons les uns des autres ! Comme si, dans cette attitude, ils pouvaient avoir de la force !
l'our moi, je n'ai pas vu de combat do cavalerie de bonne foi. et je n'ai jamais compris comment on se représente le choc. On a cru que c'était poitrail contre poitrail. C'est de toute impossibilité : que de-
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viendiaient les têtes des chevaux si elles se heurtaient? Ce serait un mouvement bien incertain. Comme il dépendrait de la tête plus ou moins dure du cheval, il pourrait être aussi fatal à celui qui attaque qu'à celui qui est attaqué. Si les deux têtes s'emboîtent et qu'elles se fourrent entre les épaules du cheval ennemi, ce serait encore un autre inconvénient... Et puis, qu'est-ce que tout cela veut dire?
Tout cela veut dire qu'on parle souvent des choses, sans se rendre compte de ce que les mots représentent, et que beaucoup se font de la charge une idée parfaitement fausse. « La cavalerie est par excellence dans la guerre l'instrument de la vitesse, l'instrument producteur, non pas des grands chocs, comme on le croit trop généralement, mais des grands effets moraux qui paralysent, qui désorganisent, et dont les résultats, dans des circonstances données, sont incalculables... C'est un effet moral, non un effet de choc généralisé, qui décide de la crise. L'infanterie, par exemple, qui ne serait pas parvenue à démoraliser, à désoiganis-er et finalement à contraindre à la retraite, par une allilude calme (1) et par son feu, la cavalerie qui la charge et arrtee en masse jusqu'il elle, est perdue avant d'avoir reçu un coup de sabre. Les hommes se troublent et abandonnent toute confiance. Ils se pelotonnent en troupeau de mouton. Le coude à coude et l'organisation qui faisaient leur force sont détruits. Ils sont entourés dans cet état et faits prisonniers en bloc. » (Général Trochu, l'Armée française en 1867.)
L'action sur la cavalerie s'exerce d'une manière analogue : si l'un des escadrons opposes se rompt, il donne jour à celui
(1) On cite dans tous les Cours l'échec d'une charge lancée contre un ré"iment de highlanders qui attendit l'arme au pied e: ne s'ébranla pour se défendre qu'au moment uû les chevaux n'étaient plus qu'à quelques dizaines de mètres de la ligne. Un tel sang-froid impressionna tellement les cavaliers qu'ils arrêtèrent plus oins instinctivement leurs chevaux, et qu'ils rebroussèrent cbemin avant d abordé le front des highlanders et sans qu'un seul coup de l'u5il eui été tiré contre eux.
Lk CAVALERIE SUR LE CHAMP DE BATAILLE.
qui manœuvre contre lui, il prête du faible quelque part : c'est alors, ajoute le prince de Ligne, « que l'on se mêle et que, tombant dans les ouvertures, on se sert du sabre et du choc : un cheval en pousse six, et un cavalier en sabre trois ». Mais, sans la desagrégation préalable du corps qu'on a devant soi, on ne doit pas espérer l'entamer : on peut dire que, quand deux troupes en arrivent à se joindre, c'est que l'une d'elles est déjà dans un état de trouble, qui, se manifestant, enhardit l'autre. Pour la déconcerter, de hauts cavaliers, perchés sur de hauts chevaux et grandis encore par des coiffures étranges et élevées, brandissant d'énormes lances, poussant de formidables hurrahs et des cris sauvages : voilà quelle était la tradition.
Au surplus, voici — d'après le général de lirack — les conditions d'une bonne charge.
L'effet moral que produit une charge sur l'ennemi est pour les trois quarts dans la réussite imposante et puissante de cette charge. ]l faut donc le bien combiner d'avance, et ne rien négliger de ce qui peut rendre cet effet plus surprenant, plus complet.
Si une ligne met le sabre à la main avant de s'ébranler, elle indique trop longtemps d'avance à l'ennemi ses dispositions, auxquelles celuici se prépare et s'habitue : l'instant de surprise, si puissant en guerre, est passé, est perdu.
Si, au contraire, le régiment qui se porte en avant a le sabre dans le fourreau, s'il laisse l'ennemi dans l'indécision de la gravité du mouvement qu'il exécute, les lames sorties tout à coup, en étincelant à ses yeux, ne lui permettent plus de réfléchir sur le danger dont le sentiment l'ébranlé et détermine, quelquefois malgré lui, sa retraite. Ensuite, l'effet moral produit sur l'ennemi attaqué réagit en raison inverse sur l'attaquant par ce môme mouvement.
Le cavalier, qui depuis longtemps a le sabre à la main, perd sa fraîcheur de respect et d'enthousiasme pour son arme; m.-ns si ce même cavalier saisit sou sabre à un commandement vigoureusement enlevé de son chef, à l'instant même où il doit s'en servir, il le serre avec plus de force, avec plus d'élan, et en frappe avec plus de verve. Le cavalier qui charge est un être complet, mù par un seul sentiment qui tienL de l'ivresse; ne l'attiédissez pas, ce sentiment si prompt, si subit : en le prolongeant, en le produisant partiellement vous le tuerez! Crier en avant (ce cri doit être proféré le plus haut et partir le plus ensemble possible), tirer son sabre, appliquer les éperons au ventre de son cheval, frapper l'ennemi, doivent être un.
Le cavalier, pour charger, doit être courbé en avant sur son cheval pour se masquer par son encolure, offrir moins de surface aux coups de feu, moins envisager le danger, et donner plus d'élan à son cheval. Cette première position ajoute aussi plus de puissance à l'effet moral que le cavalier produit, lorsque, joignant l'ennemi en criant, il se relève subitement de toute sa hauteur et de celle de ses étriers raccourcis, et lui apparaît menaçant.
On charge l'infanterie rapidement et à fond; si l'ennemi se déconcerte, que les lignes flottent, que les rangs s'ouvrent, entrez! S'il se serre, présente ses baïonnettes et, que la peur l'empêche de charger ses armes, tournez autour du carré, que vous menacerez de toutes parts, ctourdissez-le, et criez-lui prisonnier 1 S'il s'ébranle, entrez; s'il se rend, plus de coups de sabre, niais armes jetées, division immédiate des hommes et conduite en arrière.
Si, au contraire, garanti par un obstacle que vous n'avez pas aperçu, il vous reçoit froidement, ne s'ébranle pas, et qu'il recharge ses armes, vous ne pouvez espérer de l'entamer, devenez à toute bride en baissant le dos, vous rallier hors de portée de ses balles, pour le menacer de nouveau dans son premier déploiement. Agir autrement est sot amour-propre et ignorance de la guerre.
Ainsi, sous l'Empire déjà, le l'eu de la tnousqtieterie était suffisant pour arrêter une charge et, dès que lu ligne en-
nemie faisait mine de vouloir tirer, le plus sage était de rebrousser chemin. A la vérité, il fallait une certaine crànerie pour mettre la crosse de son fusil entre ses pieds, retirer la baguette, placer la cartouche et bourrer pendant qu'on voyait venir sur soi à fond de train une vivante muraille de chevaux : le miroitement des aciers dans la poussière, l'ébranlement du sol sous le galop précipité, l'entre-croisement des cris dans l'air pouvaient à bon droit épouvanter les plus braves, et c'est pourquoi l'exemple classique de l'impassibilité des highlanders sera toujours cité avec admiration.
Aujourd'hui, une infanterie qui recharge ses armes en face d'escadrons qui fondent sur elle a infiniment moins de mérite. Grâce au chargement par la culasse, elle peut placer la cartouche dans le tonnerre sans cesser de croiser la baïonnette : elle est donc constamment sur la défensive, tout en pouvant suivre des veux le mouvement de l'ennemi. Le maniement lent et compliqué de la baguette étant supprimé, la rapidité du tir est très grande : la ligne pourra fournir un feu continu qui arrêtera l'élan des chevaux, à supposer que les cavaliers ne se laissent pas intimider. Aussi une charge de cavalerie, on l'a dit justement, est-elle aujourd'hui dans l'obligation « de partir de plus loin, en raison de la plus grande portée des armes, et d'arriver plus vile, en raison de la masse de projectiles que lui oppose le tir sans intermittence de l'infanterie».
Or, tandis que l'efficacité du fusil et du canon ont augmenté, c'est-à-dire la puissance de l'infanterie et de l'artillerie, celle de la cavalerie, qui réside tout entière dans les jambes des chevaux, est restée statioruiaire. La portée des armes s'est quintuplée, la rapidité du tir a pour le moins doublé; mais le cheval ne va pas plus vite. En vain cherchera-t-on à améliorer la remonte, en vain recrutera-t-on les cavaliers parmi les petits hommes pour diminuer le faix de sa monture, en vain étudiera-t-on les moyens d'alléger le paquetage. On n'arrivera pas à faire franchir aux escadrons plus de Zi50 mètres en une minute : encore à cette allure-là, les chevaux arriveront-ils essoufflés, épuisés, à bout d'efforts. Et pendant cette minute, ils auront essuyé huit ou dix décharges, dont les dernières, à bout touchant, auront été terriblement meurtrières. La fusillade continuera encore quand les chevaux auront le nez sur les baïonnettes, et s'il faut faire volte-face pour rebrousser chemin, sur un terrain semé de cadavres, on essuiera de nouveau une fusillade dont l'intensité aura grandi avec le sentiment de la sécurité produit par la débandade générale.
Rester stationnaire dans le mouvement général du progrès, c'est reculer, comme on sait. La cavalerie se trouve de la sorte dans un incontestable état d'infériorité — qui chaque jour s'accuse davantage — en présence de la mousqueterie et de la canonnade. Elle ne doit plus venir sur le champ de bataille.
Tel a été le jugement porté d'une voix presque unanime après la campagne de 1870-71.
On a été jusqu'à ne vouloir plus entendre parler d'une arme qui n'avait pas contribué au gain de bataille. On a vu proposer plus ou moins sérieusement sa suppression pure cl
LA CAVALERIE SUR LE CHAMP DE BATAILLE
simple. Les plus modérés se contentaient de proclamer qu'elle n'était plus bonne qu'au service d'exploration, et — le cas échéant — à la poursuite d'une armée en déroute : rien de plus. Le rôle d'ailleurs est par lui-même assez beau, ajoutaiton : être l'œil de l'armée, c'est encore une fonction utile et difficile. S'il n'y faut pas ce courage bouillant et aveugle qui confine à l'ivresse, il y faut un courage calme et clairvoyant qui est d'une espèce plus belle encore et plus rare. L'enlraînement du champ de bataille a sa poésie; mais la hardiesse de pointes isolées dans une ville ennemie a bien sa grandeur aussi. Quels souvenirs n'ont pas laissés les cosaques de 1813 et les uhlans de 1870? Et n'est-il pas légitime de dire que les uns et les autres méritaient bien ce renom d'audace qui faisait autour d'eux comme un nimbe de terreur?
L'effroi qu'ils causaient n'était pas le seul effet produit. Ils n'étaient point un passif instrument d'intimidalion : ils servaient à autre chose encore. Le rôle d'une troupe d'avantpostes est de la plus grande importance : on le voit par le portrait que Napoléon a tracé du général Steingel où sont résumés les principaux devoirs de cette fonction.
« Deux ou trois jours avant sa mort, il (Steingel) élait entré le premier dans Lézégno; le général français y arriva quelques heures après, et quelque chose dont il eût besoin, tout était prêt.
« Les défilés, les gués avaient été reconnus; des guides étaient assurés; le curé, le maître de postes avaient été interrogés, des intelligences étaient déjà liées avec les habitants; des espions étaient envoyés dans plusieurs directions; les lettres de la poste saisies, et celles qui pouvaient donner des renseignements militaires traduites, analysées ; toutes les mesures étaient prises pour former des magasins de subsistances pour rafraîchir la troupe. »
N'est-ce pas là besogne d'utilité capitale et qui exige des qualités morales et intellectuelles de premier ordre? Pour ce métier, les dehors terrifiants ne sont pas inutiles; mais ils ne sont que l'accessoire. Pour patrouiller non plus, il n'est pas besoin d'apparences imposantes. « Voir sans être vu » est le mot d'ordre : pour se glisser tous bois, pour se dérober dans un chemin creux, il faut être le moins remarquable possible. Il convient en même temps qu'on soit leste et agile. Découvert, on pique des deux : le salut est dans les jambes du cheval. Ménager sa monture est donc une condition essentielle de réussite dans l'exploration. Chevaux résistants, cavaliers légers, paquetages réduits au minimum : tels sont les caractères qui s'imposent. Des armes peu encombrantes, pas d'armure, de petits hommes sveltes et maigres comme des jockeys : voilà ce qu'on a réclamé en conséquence.
Mais la cavalerie a encore Sa partie à jouer dans les poursuites; il faut courir sus aux fuyards. Pour ce cas, n'est-il pas désirable d'arriver avec tout l'attirail d'armes qu'on n'utilise pas dans le service d'exploration? — Non, en vérité: les instruments de démoralisation deviennent inutiles. La débandade, les paniques, la confusion, tout ce qu'il s'agit de produire pour que la charge agisse efficacement, tout cela est produit ; il ne faut pas enfoncer les portes ouvertes. Les
charges contre une troupe de fuyards peuvent être menées « avec un abandon qui semblera de l'imprudence » (1).
Entourer l'armée d'un réseau de vigilance et de défense impénétrables, harasser l'ennemi, écharper les traînards et les isolés, détruire sur la route toutes les ressources d'alimentation, forcer les colonnes à se retirer en une masse compacte sans pouvoir prendre de l'espace : voilà le service que les cosaques ont rendu aux Alliés. Et ce même service, on est en droit de l'attendre aujourd'hui de la cavalerie légère.
« Les cosaques, a écrit M. de la Valette dans ses Mémoires, les cosaques étaient un instrument qui rendait la guerre très dangereuse, surtout pour les officiers chargés de faire des reconnaissances. Beaucoup d'entre eux, et surtout de l'éiatmajor général, choisis par le major général, préféraient donner des rapports faits par les paysans, que d'aller s'exposer au loin aux attaques des cosaques. L'empereur ne pouvait donc plus savoir la vérité. »
Ainsi voilà des officiers n'osant pas s'aventurer même en France! Voilà le génie de l'empereur paralysé par l'activité des cosaques ! La marche de l'armée se trouvait ralentie par cet incessant harcèlement : les cosaques l'isolaient de toutes ressources, « s'acharnant sur ses lianes comme des abeilles en fureur qui tourmentent et épuisent un lion rugissant de leurs innombrables piqûres ». Le général Morand, de qui est cette comparaison, insiste maintes fois sur l'impuissance de la cavalerie française contre ces centaures :
Quel magnifique spectacle que celui de cette cavalerie européenne resplendissante d'or et d'acier aux rayons d'un soleil du mois de juin, étalant ses lignes sur les flancs des coteaux du Niémen, et brillante d'ardeur et d'audace ! Quels amers souvenirs que ceux de ces vaines manœuvres qui l'ont épuisée contre les cosaques, jusqu'alors si dédaignés, et qui ont fait plus pour le salut de la Kussie que les armées de cet empire... La plus belle et la plus valeureuse cavalerie s'épuisa, et se consuma devant des hommes qu'elle jegeait indignes de sa valeur, et qui, cependant, suffirent pour sauver l'empire dont ils sont les vrais soutiens et les seuls libérateurs. Pour mettre le comble à notre affliction, il faut ajouter que notre cavalerie était plus nom breuse que les cosaques; qu'elle était soutenue par une artillerie, la plus légère, la plus valeureuse, la plus terrible dont la mort ont jamais disposé; il faut encore dire que son chef, admiré des braves se faisait appuyer dans chaque manœuvre par la plus intrépide infanterie, et pourtant les cosaques sont retournés, couverts de dépouilles et de gloire, sur les rives fertiles du Don, tandis que le sol de la Hussie a été jonché des cadavres et des armes de nos guerriers, si vaillants, si intrépides, si dévoués à la gloire de notre patrie.
Ailleurs le brillant divisionnaire de Davout compare les cavaliers français du moyen âge, soit aux Tarlares braves et adroits montés sur des coursiers légers, sobres et rapides, soit aux Polonais, couverts de peaux de bêtes fauves et de moutons, aux épaules brillant d'ailes retentissantes, aux lances ornées d'une flamme d'étoffe éclatante, aux chevauxalertes et vigoureux. Les chevaliers, eux, s'escriment avec la hache et la massue. Ils sont montés sur des chevaux ' énormes, et couverts comme eux de lames de fer; ils semblent des forteresses ambulantes; ils font retentir sous leurs pas le sol des Gaules, de Germanie, de l'Italie et les nioà-
\\) Marmont, De l'esprit des institutions militaires
LA CAVALEK1E SUH LE CHAMP DE BATAILLE
tagnes des Asturies. Leurs corps, serrés dan» des boîtes lourdes et épaisses, se maintiennent en équilibre sur la selle; les cuisses et les jambes sont pendantes, entraînées par le poids du fer; le moindre choc peut les déplacer comme il arrive à tout corps en équilibre. Leurs armes offensives sont analogues à la résistance qu'elles ont à vaincre. Tels sont les cavaliers du moyen âge... Ils furent impuissants devant les Arabes et les Tarlares; ils le furent dans les plaines d'Anlioche, en Palestine, en Egypte, à Nicopolis, et surtout en Hongrie. Quel misérable spectacle que celui de ces chevaliers couverts de ferst cachés dans les défilés qu'on traverse pour arriver de la Bavière à Vienne, tremblant devant l'armée turque, qui, étalée aulour des murs de cette capilale, dans une vaste plaine, en poursuit paisiblement le siège! C'en était fait de tous ces chevaliers; leurs armures allaient devenir des trophées, et leurs cadavres, sans sépulture, la proie des animaux féroces.
Ainsi il faut déposer les cuirasses ; mais, sans être bardé de fer, peut-on affronter la pluie de projectiles que répandent les armées modernes? Évidemment non. Voici donc qui est entendu : la cavalerie ne servira plus qu'à éclairer l'armée en patrouillant, qu'à préparer sa marche, qu'à l'aider à profiter de ses victoires. Le temps des charges est fini.
Eh bien, non, se sont écriés les cavaliers n'osant pas renoncer à une des plus belles propriétés de leur arme : il n'est pas dit que nous ne chargerons plus. Dans les reconnaissances, il y aura des rencontres d'escadrons ou de régiments, sinon de brigades, voire même de divisions. Des corps aussi nombreux ne vont pas faire volie-face comme une vedette surprise par un peloton : on s'attaquera, et le seul moyen d'attaque, encore aujourd'hui, c'est de se jeter l'un sur l'autre.
A la vérité, il y a un autre moyen : c'est de se faire pour quelques instants fantassin, c'est d'utiliser pour son propre compte cette formidable mousqueterie qu'on a renoncé à affronter, c'est de mettre pied à terre, d'aller se porter en tirailleur et de tirer le meilleur parti possible de sa carabine. Mais ce mode de combat n'est pas sans inconvénients, et on hésite à y recourir, tandis qu'on s'accorde à admettre qu'on trouvera encore occasion de charger. Dans ce cas, convientil de se préparer à la charge, ou, ne la considérant que comme l'accessoire, doit-on plutôt se mettre en mesure d'exécuter pour le mieux le service d'exploration? Ou encore faut-il conserver deux sortes de cavalerie ayant chacune ses attributions spéciales? Peut-on compter sur des escadrons exercés à plusieurs fins, indifféremment prêts à pousser des reconnaissances, à prendre part à une charge, à faire le coup de feu dans le combat à pied?
Toutes ces questions, et bien d'autres qui se greffent sur elles, ont été soulevées dans ces derniers temps. C'est au général von Schmidt qu'on doit d'avoir surtout réagi contre la tendance à considérer la cavalerie comme destinée exclusivement à ce qu'on nomme le service en campagne. Les Allemands s'étaient laissé aller, tout comme nous, à ce courant de théories. « Un moment étourdis par les succès inespérés auxquels les avait constamment conduits la pra-
tique de procédés discutables vis-à-vis d'un adversaire désemparé, oublieux du rôle joué par leur propre cavalerie sur le champ de bataille du 16 août (1), ils semblèrent devoir se consacrer, eux aussi, à la pratique exclusive du service en campagne. Celte erreur fut de peu de durée; on les vit bientôt, sous l'impulsion d'un véritable maître de la cavalerie, revenir aux traditions saines de l'arme, aux principes qui ne cesseront jamais de régir l'emploi de la cavalerie.
« Ainsi, taudis que nos revers avaient pour effet de confiner notre cavalerie dans la pratique de l'exploration, les succès remportés par la cavalerie allemande, dans le domaine même de l'exploration, la déterminaient à agrandir sa sphère d'action, à rechercher les moyens de reprendre le rôle glorieux et décisif qu'elle a\ail joué jadis sur les champs de bataille.
« Aussi bien, le service d'exploration stratégique, en avant des armées ou des fronts de concentration, ne devait-il pas amener fatalement l'abordage des masses de cavalerie? Dès lors, ne devait-on pas étudier l'art de mouvoir et d'engager les masses (2)? »
Cette étude a abouti tour à tour dans notre armée au règlement du 17 juillet 1876 et à celui du 31 mai 1882. S'il fallait désigner par deux noms propres les tendances diverses de ces deux rédactions, c'est le général du Barail et le général de Galliffet qu'il faudrait citer comme les personnifiant. Ils représentent deux écoles distinctes ou plutôt hostiles; car sur certains points, comme l'utilité de la charge (3), ils sont
(1) « Pour rétablir le combat, le maréchal Bazaine lance ce qu'il a de cavalerie sous la main : le 3e lanciers et les cuirassiers de la garde. La charge des lanciers s'éhranle et revient sans résultat, aucun point de direction ne lui ayant été donné. Les cuirassiers les remplacent enlevés au galop par le général de Preuil. Ils se heurtent contre la 10'' hrigade d'infanterie. Celle-ci les accueille par un feu bien nourri à 200 mètres. La charge passe au travers, li deuxième rang se retourne et la fusille par derrière; les débris du régiment se retirent en toute hâte laissant sur le terrain 22 officiers, 208 cuirassiers et 243 chevaux.
« A leur poursuite s'élancent les hussards de Brunswick el le 11" hussards. Ils traversent au galop le champ de bataille et apei": çoivent tout d'un coup sur la droite une batterie de la garde que le maréchal Bazaine plaçait lui-même. Le capitaine de Vorst chai front, la batterie qu'il traverse : le maréchal Bazaine met l'épée a la main pour sa défense et est entraîné dans la fuite de son escorte. 11 galope cote à cote avec un officier prussien jusque sur la grande route, où la présence d'un bataillon de chasseurs et des deux escadrons d'escorte arrête la charge.
« .... Le général Bredow enlève les six escadrons qui lui restent Cette brillante cavalerie fond sur les ligues françaises; chargeant avec le même courage qu'ont montré auparavant les cuirassiers français, elle subit le même sort; elle est fusillée à son arrivée, fusillé* à revers après son passage, chargée en deuxième ligne par la cavalerie Forton, comme les cuirassiers français l'avaient été par les hussards de Brunswick. Quand elle a rejoint les lignes prussiennes elle se recompte; les six escadrons peuvent à peine en former deuxj Il est resté sur le champ de bataille 379 hommes et 409 chevaux. » Félix Bonnet, Guerre franco-allemande.
(2) Les manœuvres de cavalerie en 1881 {Nouvelle Revue, numéro du 1" décembre 1881).
(3) Il n'est pas permis d'ignorer que l'un et l'autre ont dirigé d« charges qui sont l'honneur de notre armée.
LA CAVALERIE SUR LE CHAMP DE BATAILLE
plus près de s'entendre que ne le donnerait à penser le ton de leur polémique. Entre les formules de leurs opinions il n'y a souvent que la différence du plus au moins; mais tous deux sont maintes fois d'accord, et en particulier pour demander que la cavalerie sache combattre. Protagonistes de la même cause, ils ont cherché à s'attribuer chacun tout l'honneur du beau rôle, et leur discussion — qui a été parfois aigre — a tourné autour de questions personnelles, comme de savoir si le règlement français était d'origine étrangère, et si l'entraînement méthodique des chevaux était bien une nouveauté.
Pour les principes de tactique, les deux écoles sont à peu près d'accord, ce qui ne sera pas sans surprendre le public qui croyait le combat de cavalerie irrémédiablement condamné. Il dira, pour s'en consoler, qu'il n'est tels que les orfèvres pour trouver dans l'emploi des bijoux la panacée universelle, que le choix du remède dépend de la profession du guérisseur, que la cavalerie tient à combattre parce que le préjugé des combattants et des non- combattants n'a rien perdu de sa vivacité, et que cette arme, se ressouvenant de ses origines, ne se résigne pas à l'obscure mission — si utile soU-elle — de couvrir et de renseigner.
Mais, si tous deux admettent le combat de la cavalerie, l'un n'y veut voir qu'un incident, tandis que l'autre le considère comme la fonction cardinale de l'arme. Les tendances sont donc en réalité très divergentes : et ainsi s'explique la violence de la lutte. Le parti classique s'obstine à ne vouloir inculquer à l'homme que le mépris de la mort, disant que le reste viendra par surcroît, qu'un cavalier — s'il est brave — en sait toujours assez pour explorer, et qu'on développera et entretiendra en lui la bravoure en le préparant de toutes forces à ce paroxysme de valeur que la charge exige. Le parti adverse, sans avoir peut-être une vue très nette des choses, sans avoir bien délimite ce qu'il veut et ce qu'il ne veut pas, tient surtout pour l'extension de la cavalerie légère, mais en ajoutant qu'on doit lui fournir des règles pour combattre et lui préparer des dispositifs normaux pour la charge.
Les règlements édictés par l'une et l'autre doctrine sont presque identiques : la lettre est la même ou peu s'en faut ; mais l'esprit est tout autre dans celui-ci et dans celui-là. Si les principes de tactique se ressemblent, les principes d'organisation diffèrent du tout au tout. C'est ce qui a donné tant d'éclat à la discussion passionnée soutenue contre les idées nouvelles par un Vétéran dont il est facile de percer le masque. Nous allons en quelques pages donner l'exposé du conflit pendant, qui porte, comme nous l'avons dit, sur le choix de l'organisation à donner à la cavalerie. Par ce mot d'organisation, il faut entendre le recrutement des hommes et leur armement ainsi que la remonte des chevaux.
Subdivision d'armes. — Jusqu'à présent, il a existé dans la cavalerie trois subdivisions distinctes. La nature et L'es-
pèce des chevaux en service suffiraient seules à légitimer la scission en deux catégories nettement séparées : jamais la pe-anteur des grands chevaux ne leur permettra de suivre les petits dans leurs mouvements rapides; si on tentait de le faire, ce serait en peu de jours leur destruction totale.
La différence tranchée qui existe entre les allures, la stature et l'espèce des chevaux des deux cava'eries extrêmes en exige une troisième, de caractère intermédiaire, qui les relie. C'est. ainsi que, par la force des choses, on est arrivé à avoir les trois subdivisions d'armes :
La cavalerie légère qui, avec de petits chevaux agiles, adroits, nerveux, sobres, se glissant facilement à travers les obstacles, passant aisément sous bois, traversant rapidement les ravins, pouvant supporter la fatigue et les privations, est chargée plus particulièrement du service d'avant-postes et d'exploration.
La cavalerie de ligne, qui, avec des chevaux plus forts, plus étoffés, mieux constitués, mais incapables pourtant de porter de trop grands poids pendant toute une campagne, lui sert de soutien immédiat et la relie à la réserve qu'elle éclaire en même temps et dont elle forme l'avant-garde.
Enfin, la grosse cavalerie, qui, montée sur ses grands chevaux, pesants, demandant beaucoup desoins et de ménagements, mais très propres à l'impulsion en masse, est réservée pour le choc, cavalerie contre cavalerie, et même, dans certaines conditions, contre l'infanterie.
C'est cette dernière catégorie (sinon les deux dernières) que la jeune école demande à rejeter.
Supprimer... ces solides et imposants cavaliers, que nous appelons affectueusement les gros frères, et dont l'armée est fière à juste litre, c'est une réforme « qui trouvera une grande contradiction », comme dit le général Morand. J'irai plus loin, je crois qu'elle soulèvera une tempête... Comment oublier les charges écrasantes d'Eylau, de Borodino, de Waterloo, qui ont fait aux cuirassiers d'autrefois une histoire légendaire? Pourtant le général Morand, qui les y avait admirés, semblait entrevoir déjà de son temps l'utilité de la réforme de tout cet appareil de combat...
Je suis loin d'être indifférent à la grandeur et à la poésie des souvenirs militaires du passé, mais le présent a des exigences qui sont positives et qui sont impérieuses. D'ailleurs, cette lutte, entre les choses qui ont été et les choses qui seront n'est-elle pas l'invariable histoire du progrès dans l'humanité tout entière ? Et ne voit-on pas les plus grands et les plus sûrs esprits s'en tenir obstinément aux bénéfices du passé, en se refusant à croire aux promesses de l'avenir I L'empereur N'apoléon Ier ne voulut pas admettre que le vent pût être remplacé comme moteur, dans la navigation, par la vapeur d'eau que l'Américain l'ulton se déclarait en mesure d'appliquer à cette grande fonction.
Plus de trente ans après, deux hommes qui ont eu dans la marine française une haute et légitime notoriété, les amiraux Hugon et Lalande, niaient que la vapeur put devenir l'agent principal des combats de mer, alors que déjà ses prodigieux effets sur les développements de la navigation commerciale étaient hors de contestation. L'esprit rempli des grandes choses qu'ils avaient vu accomplir par le vaisseau de ligne « aux allures majestueuses, aux batteries étagées, qui naguère étalait à nos regards épris le noble édifice de sa
LA CAVALERIE SUR LE CHAMP DE BATAILLE
voilure », ils exprimaient l'opinion que la vapeur « avec son tourne-broche » ne conduirai! jamais la marine française à l'ennemi. (Général Trochu, l'Armée française en 1867.)
Armes défensives et armes blanches. — D'après ces principes, le comité de cavalerie s'est prononcé de la façon la plus formelle, en 1880, pour la suppression de l'arme des cuirassiers et pour sa transformation complète en régiments armés de la carabine et aptes au même service que la cavalerie légère ou les dragons.
La partie du rapport qui motive ces conclusions mérite d'être reproduite en entier. La voici :
Dans l'endivisionnement actuel, la brigade de cuirassiers représente numériquement le tiers de l'effectif. — Toutefois les circonstances dans lesquelles elle peut être utilement employée sont loin d'être en rapport avec cette importance numérique.
La force principale des cuirassiers consiste dans la puissance du choc. La vitesse plus grande de leurs chevaux et la confiance que leur inspire leur sorte d'invulnérabilité leur donnent dans la mêlée une supériorité réelle.
niais, dans le service d'exploration et de sécurité, c'est-à-dire dans la pratique journalière de la guerre, cette puissance, loin d'être un auxiliaire, est inutile ou gênante. On peut affirmer que toutes les fois qu'il ne s'agit pas du choc, c'est-à-dire en dehors du combat proprement dit, les cuirassiers ont une valeur beaucoup moindre que la cavalerie légère ou les dragons. Il est même souvent impossible de les faire contribuer à un service qui exige avant tout de la mobilité et qui risquerait, par les fatigues qu'il entraîne, de les miner en peu de temps.
Or, dans la guerre moderne surtout, le combat de la cavalerie est un incident, tandis que l'exploration et la sécurité sont des nécessités de tous les instants. Bien qu'une division de cavalerie doive toujours former une masse d'action capable d'attaquer l'adversaire, elle trouvera très rarement l'occasion d'un choc. 11 ne s'agit donc pas tant pour elle d'avoir des masses puissantes pour le choc, mais faibles en toute autre circonstance, que des éléments mobiles et résistants qii lui permettent de satisfaire au.x obligations si variées de sa mission. D'ailleurs, si la cavalerie non cuirassée est moins efficace comme puissance d'action, elle peut, dans le combat, compenser cette infériorité par sa souplesse et ses aptitudes manoeuvrières. De deux adversaires d'inégale force, c'est souvent au plus alerte que reste l'avantage.
Le peu d'occasions dans lesquelles la brigade de cuirassiers est susceptible d'être employée porte préjudice à la brigade de cavalerie légère et à celle de dragons. Ces deux brigades se trouvent ainsi obligées de supporter à elles seules la mission si fatigante de l'exploration et de la sécurité, et elles épuisent leurs forces, tandis que la brigade de cuirassiers est conservée aux dépens des deux autres pour jouer un rôle d'exception.
Et, malgré tout, mille circonstances peuvent arriver qui font que la brigade de cuirassiers, gardée avec tant de soin pour le combat, s'y présente dans des conditions d'infériorité, en dépit de toutes les précautions prises pour assurer sa conservation.
On a souvent mis en avant, pour justifier le maintien des cuirassiers, la raison tirée de la protection que donne l'armure et de la confiance qui résulte pour l'homme.
On ne peut nier, en effet, que si la cuirasse ne met pas à l'abri des coups de l'artillerie, elle protège, du moins dans une certaine mesure, contre la mousqueterie. Mais cette protection, très précieuse pour l'homme, a peu de valeur au point de vue de la conservation de la cavalerie si le cheval reste exposé aux coups et si les chances d'être atteint sont plus nombreuses pour lui que pour le cavalier.
Dans la guerre de 1870, après avoir déclaré d'abord de très grandes pertes pour les régiments de cuirassiers qui ont chargé sous le feu de l'ennemi, on s'est ensuite aperçu que si les pertes étaient consi-
dérables en chevaux, elles l'étaient fort peu en hommes. Ce résultat s'explique, d'ailleurs, très naturellement par la raison que le fantassin, habitué pendant les exercices du temps de paix à tirer à hauteur de ceinture, fait instinctivement la même chose à la guerre.
Il faut donc compter que le feu de l'ennemi atteindra toujours principalement les chevaux qui ne sont pas cuirassés ; et tout cheval par terre mettant un cavalier hors do combat, il en résulte que la cuirasse, malgré sa protection efficace pour l'homme, est d'une utilité presque nulle pour la conservation d'une troupe de cavalerie engagée sous le feu.
Dans les rencontres de cavalerie contre cavalerie, la cuirasse ne présente pas, comme protection, tous les avantages sur lesquels on semble compter. Elle ne garantit guère contre les coups de sabre, qui sont plutôt donnés sur les bras et les poignets que dans la poitrine, et elle a l'inconvénient d'enlever à l'homme une partie de sa liberté de mouvements.
Néanmoins, il est incontestable que, par suite de la puissance de son choc, une brigade de cuirassiers aurait le dessus dans une charge contre une brigade de dragons ou de cavalerie légère, toutes conditions égales d'ailleurs au point de vue de l'état des hommes et des chevaux et en supposant que la rencontre ait lieu de front. Mais, si le commandant delabrigade de dragons ou de cavalerie légère, profitant de ce que sa troupe est plus maniable, manœuvre assez habilement pour éviter l'attaque de front et charge de flanc les cuirassiers, il prend le dessus à l'instant même. — La puissance du choc, qui devait tout à l'heure procurer l'avantage à la brigade de cuirassiers, devient inutile pour elle et le succès demeure au plus adroit.
En résumé, sauf dans le combat proprement dit, la cuirasse est une cause de faiblesse et d'impuissance. — Elle immobilise les régiments qui en sont revêtus en les empêchant de participer à l'exploration et à la sécurité ; elle surcharge par là même le service des régiments légers et des dragons ; tout en protégeant l'homme, elle ne garantit pas une troupe de cavalerie contre l'effet du feu de l'infanterie; enfin, dans le choc lui-même, elle ne procure une supériorité que si la cavalerie adverse se laisse attaquer de front : elle perd son avantage en présence d'une cavalerie manœuvrière qui sait se dérober.
La transformation des cuirassiers, entamée à la suite de ces conclusions, est restée en suspens à cause des protestations de l'école classique. Les cavaliers, selon la tradition' ne peuvent se résigner à la suppression des armes défensives. Nous applaudirions de bon cœur à l'adoption de cette mesure, disent-ils, s'il nous était démontré que nos soldats sont d'une valeur à toute épreuve. Mais, s'ils ne sont pas assez aguerris pour rester impassibles devant quelque danger qui puisse se présenter, ne faut-il pas avant tout les rassurer, leur rendre la confiance en les mettant le plus possible à l'abri des atteintes. N'est-ce pas ce qu'on fait précisément pour l'infanterie? En augmentant considérablement la proporlion de ses outils de pionniers, on n'a d'autre but que de lui permettre de se garantir le plus possible, derrière des levées de terre, contre les effets meurtriers du feu. Et c'est à ce môme moment qu'on songe à retirer l'armure défensive aux quelques régiments qui l'avaient conservée ! Pourquoi donc? Pour imiter l'étranger? Oui; mais l'étranger a conservé dans une très forte proportion ses régiments de uhlans armés de cette lance que le maréchal de Saxe appelait la « reine des armes » et qui produit un sentiment d'intimidation capable de rétablir l'équilibre de confiance dans un combat contre les cuirassiers. Les uhlans allemands, disait en 1881 le général de Kerhué, « portent toujours la lance basse, afin de ne pas trahir leur présence ; au moment de
LA. CAVALERIE SUR LE CHAMP DE RATAILLE
l'abordage, ils la relèvent ; ils comptent beaucoup sur l'effet moral produit par l'apparition soudaine d'une arme redoutée ».
Le sabre, en effet, n'a pas de portée pour ainsi dire. Le prince de Ligne s'est déjà diverti des discussions académique? auxquelles on se livrait de son temps à ce propos. On dissertait sur l'usage le meilleur à faire de l'arme : Vaut-il mieux tuer? Ne doit-on pas se contenter de mettre son adversaire hors de combat? On comparait les procédés des différentes nations : les Espagnols pointent, les Allemands hachent, les Français appuient, les Prussiens blessent, les Turcs taillent.
Erreur que tout cela, s'écrie le pourfendeur des Préjugés militaires. Et il fait le calcul : « Le cheval occupe sept pieds et demi de long; le cavalier est par conséquent à sept pieds et demi aussi du cavalier ennemi. Le sabre le plus long ajouté au bras le plus long ne peut presque pas se croiser. On en a des égratignures au poignet. » Est-ce donc la peine, ajoute-t-il, de disserter comment il doit se donner, ce coup de, sabre qui ne peut pas se donner?
Armes à feu. — Fort bien, disent certains théoriciens. Voilà qui est l'exacte vérité : le sabre n'a pas d'action du tout ; la lance en a davantage, mais encore bien peu. Si elle allonge d'un ou deux mètres la portée dangereuse du cavalier (de dix mètres même, si on s'en sert comme d'un épieu), c'est tout ce qu'on peut attendre de son emploi. Mais les armes à feu vont pouvoir lui permettre d'augmenter sa zone d'action. L'ancien pistolet, difficile à charger, a fait place au revolver à coups multiples. La carabine, le mousqueton peuvent recevoir aisément la cartouche depuis qu'on a renoncé au chargement par la bouche. Le cavalier va donc pouvoir, sans mettre pied à terre, faire usage d'armes à feu. Bien plus, il va pouvoir, mettant pied à terre, obtenir de ces armes un rendement considérable. Comme l'obus de nos jours qui, arrivé au point de chute, éclate et se prolonge pour ainsi dire par ses éclats, la cavalerie se prolongera par son feu. Par une pointe hardie et rapide, elle se rapprochera brusquement de l'ennemi et l'écrasera en quelques secondes par une foudroyante fusillade à bout portant. C'est là la mission qu'on a cherché à imposer aux dragons. On en a fait une sorte d'infanterie montée, capable de joindre la portée de son feu à la vitesse de ses allures et franchissant la distance qui la sépare de ses adversaires, partie avec les jambes de ses chevaux, partie avec la trajectoire de ses balles.
Examinons un instant ces deux moyens proposés pour tirer parti des armes à feu de la cavalerie.
Tir à cheval. — La pratique du tir à cheval remonte au moment où la chevalerie, pour avoir été vaincue à Novare par les Suisses et à Pavie par les vieilles bandes do Charles- Quint, abdiqua presque complètement son rôle sur les champs de bataille. Elle prétendit que la mousqueterie et la canonnade ne lui permettaient plus d'y reparaître (c'est la théorie qu'on réédite aujourd'hui), et elle crut réaliser une réforme nécessaire et reprendre son rang en adoptant à son tour l'usage des armes à feu, manière de combattre « presque
misérable » (1). Et, en effet, au lieu de ces charges à outrance, la lance en arrêt, de ces mêlées terribles où le courage personnel décidait de la victoire, on ne voyait plus que des escarmouches fort peu meurtrières qui n'avaient aucune influence appréciable sur l'ensemble de la lutte. La cavalerie en était venue au point de ne plus charger qu'au pas ou au petit trot, le pistolet à la main. Elle s'arrêtait avant d'avoir joint l'adversaire, faisait feu et s'en retournait. On conçoit l'inefficacité d'un tel procédé.
Frédéric le Grand, secondé par Seidlitz, lutta contre ces tendances fâcheuses. « Vous ne sauriez croire, dit-il au comte de Gisors en 175ù, vous ne sauriez croire ce que ma cavalerie m'a coûté à exercer. Elle avait la fureur de tirer, et le propre feu de la cavalerie est plus dangereux pour elle que celui de l'ennemi. Il a fallu que je fisse faire des hommes de paille... et que je les fisse tirer contre pour leur prouver combien peu leur feu produisait d'effet. »
On est pourtant revenu à ces pratiques, probablement sous l'influence d'une de ces légendes comme on en a tant rapporté d'Afrique. Ne fallait-il pas imiter les insaisissables cavaliers arabes qu'on avait vu tourbillonner autour de nos colonnes, les envelopper à l'improviste, s'élancer à fond de train, s'arrêter court, tirer leur coup de fusil, faire volte-face et repartir, disparaissant aussi vite qu'ils étaient apparus, sans que jamais on pût les atteindre ? « La vérité, c'est que les nuées d'Arabes n'étaient pas aussi insaisissables qu'on l'a prétendu. Bien des fois, on a eu la possibilité de les atteindre, et si l'on en a, en quelques circonstances, laissé échapper ''occasion, c'est que, dans le commencement, la cavalerie, numériquement très inférieure, a pu se laisser impressionner par leur nombre, par leur manière de combattre, et répugnait à risquer d'abandonner entre leurs mains quelques malheureux prisonniers qu'ils transformaient aussitôt en hideux trophées de victoire. <>
Aussi les officiers qui avaient fait les guerres de l'Empire ne se laissèrent-ils pas intimider par ces fantasias assez inoffensives. Un d'eux, le général de Schauenburg, parle avec fort peu de considération de ce qu'il appelle le « combat au fusil », cette manière particulière de combattre des Arabes, qu'il dit n'être que de la « mauvaise infanterie à cheval ». Puis il ajoute : « Une vieille cavalerie brave, manœuvrière, dont les hommes savent habilement tirer parti de leurs chevaux et se servir de leurs armes (blanches), conduite par un chef capable et entreprenant, ne se troublera pas pour des coups de fusil ou de carabine qui viendront blesser quelques hommes ou quelques chevaux, surtout dans un combat de cavalerie contre cavalerie, parce que la véritable supériorité consistera toujours dans la résolution prompte du chef à bien entamer une charge et à la pousser avec vigueur. Alors il n'y a plus de tirailleurs ; quelques pelotons lancés sur eux en fourrageurs en font prompte justice. »
La supériorité de l'arme à feu sur l'arme blanche est, en théorie, aussi incontestable que celle des navires en fer par
(1) Cou.- appréciation est du général de Warnery, l'ami, l'érmile et. lo commentateur du fameux Seidlitî.
2ùh
LA. CAVALERIE SUR LE CHAMP DE BATAILLE
rapport aux bâtiments en bois. Qui ne se souvient pourtant de la bataillede Lissa? Semblable démonstration nous est fournie par un épisode du combat de Heilsberg qui eut lieu deux jours avant Friedland. Voici en quels termes le colonel de Gonneville raconte ce fait : « Cinquante pas nous séparaient à peine des Russes, qui nous étaient dix fois supérieurs en nombre... Dans cette position si critique, l'ennemi n'avait qu'un effort à faire pour nous anéantir; mais il ne le fît pas, et, pendant un temps dont il serait difficile d'apprécier la durée, il se contenta de nous envoyer des coups de carabine fort incertains. Cette situation ne pouvait se prolonger; une sorte de flottement s'étant fait apercevoir dans les rangs qui nous étaient opposés, nous en profitâmes pour charger à fond, et, dans un moment, nous eûmes un avantage marqué. »
Voilà qui est clair : deux cavaleries sont en présence à cinquante pas de distance. L'une, dix fois supérieure en nombre, s'avise de tirer; l'autre charge résolument l'épée à la main, et, malgré la disproportion de ses forces, enfonce les escadrons ennemis.
— Mais aujourd'hui, avec la portée et la précision des armes, avec la facilité de leur chargement surtout et la rapidité de leur tir, pareil fait pourrait-il se reproduire?
— Eh oui, très probablement. Il ne sulfit pas de doter les hommesde bonnes carabines, encore faut-il qu'ils soient capables de s'en servir. Or, par la nature môme des choses, le fusil entre les mains d'un cavalier, s'il n'est pas dangereux, comme l'assurait Frédéric II, est au moins inefficace, et, plus il sera perfectionné, plus il sera d'un emploi facile et rapide, plus peutêtre il sera dangereux par la tentation irrésistible qu'éprouvera le cavalier à s'en servir inconsidérément dans les moments de trouble et de confusion où il sera soustrait à l'action directe de son chef. Ce qu'il y a de bien certain en tout cas, c'est que l'histoire de la cavalerie fourmille de grandes actions, de traits héroïques accomplis la lance ou l'épée à la main, et que l'on n'en citera pas un avec le fusil. Il y a incompatibilité entre le tempérament cavalier, si on peut dire, et le caractère du bon tireur. Ce qu'on demande au cavalier, en effet, c'est le mouvement, l'élan, la fougue. Ce qu'il faut au bon tireur, c'est le calme, le sang-froid et surtout l'immobilité, qu'il est impossible d'obtenir à cheval. Ce qu'une troupe d'infanterie peut faire, — résister victorieusement rien que par son feu à une charge de cavalerie, — il est impossible de l'obtenir d'une troupe à cheval, fut-elle pourvue du mfime armement. C'est un axiome si évident qu'il est presque superflu de chercher à en faire la démonstration. Si l'on avait la funeste pensée de renouveler la tactique suivie par les Russes au combat de Heilsberg, de mettre en ligne des escadrons pour faire feu achevai, ces escadrons ne tiendraient pas un instant conlre une charge vigoureuse, qui s'exécuterait sans grands dommages pour l'assaillant. Et cependant une charge de cavalerie s'exécutant exactement dans les mêmes conditions contre une ligne d'infanterie serait presque infailliblement repoussée. Les conditions en effet sont bien différentes : cette ligne d'infanterie forme un tout compact, serré, uni. Chacun des hommes qui la composent est
pour ainsi dire solidement soudé à ses voisins de droite et de gauche. Il ne peut, en quelque sorte, y avoir de défaillances individuelles, ou du moins elles disparaissent dans l'ensemble; la valeur individuelle fait place au courage collectif de la troupe qui est sous l'œil et sous l'action immédiate de son chef. L'homme à pied s'appartient; il est responsable de ses actes, et, dans ces conditions égales, son moral est supérieur à celui du cavalier qu'il sait pouvoir atteindre de loin, tandis qu'il ne se sent pas exposé à un danger invisible; son feu, que rien ne vient troubler ou inierrompre, est régulier, aussi pressé qu'il est nécessaire et doit être très meurtrier. Le fantassin sait qu'il n'y a de salut pour lui que dans sa solidité, que, s'il faiblit, s'il se désunit, il est perdu : la fuile ne lui est pas permise; elle ne pourrait pas le sauver du sabre du cavalier.
Le cavalier, lui, ne peut au contraire conserver la moindre stabilité. Il est gêné dans ses mouvements, son cheval s'agite, il est poussé, heurté par ceux de ses voisins, son tir est incertain et inefficace. Le rang est tout désagrégé par les mouvements des chevaux, qui, lorsqu'ils voient venir à eux la charge terrifiante de l'ennemi, sont poussés par leur instinct à fuir devant le danger qui les menace. Bien des cavaliers eux-mêmes ne résisteront que difficilement au sentiment de conservation personnelle qui les portera à chercher le salut dans les jambes de leurs chevauv. Il leur faudra, en tout cas, combattre la peur instinctive de leur monture, et ils auront toujours la ressource de dire qu'ils n'ont pu la maîtriser et qu'ils ont été emportés par elle loin du théâtre de la lutte.
Ainsi la cavalerie ne peut produire par son feu le même effet matériel que l'infanterie. Elle ne peut, elle ne doit compter que sur l'impression morale de ses mouvements offensifs, qu'elle doit toujours exécuter avec la plus foudroyante impétuosité. Son action est toute d'élan. Elle n'a de force que par la rapidité de son attaque. Tout est offensif pour elle; la défensive ne peut s'appliquer à ses évolutions, qui doivent être promptes comme l'éclair, conçues et exécutées de façon à ne pas donner à l'ennemi le temps de se reconnaître. L'emploi du feu à cheval — qui exige l'immobilité — est donc contre la nature de l'arme. Substituer le fusil au sabre serait une erreur capitale. Mais ne peut-on employer l'un et l'autre ? Non : l'un ou l'autre. Toute cavalerie qu'on habituera à tirer ne chargera plus, et tous les essais, tous les exercices du champ de manœuvres ne prévaudront pas contre l'expérience du passé, contre la réalité du fait. Si c'était une invention nouvelle, on pourrait peut-être conserver quelque doute. Mais il n'en est rien; on tourne dans un cercle que la cavalerie a déjà parcouru plusieurs fois. L'emploi à cheval de l'arme à feu a toujours marqué pour elle une ère de décadence.
Combat à pied. — Les partisans du tir à cheval sont, à la vérité, devenus bien rares. Plus nombreux sont les officiers qui estiment les services rendus par les dragons et voudraient qu'on généralisât la tactique de cette arme.
De tout temps, on a pensé à faire combattre la cavalerie à
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pied dans des circonstances spéciales et particulières. A la bataille de Poitiers (1356), les chevaliers et les hommes d'armes du roi Jean avaient mis pied à terre pour enlever les positions défendues par les archers anglais et que l'art avait rendues inabordables à la cavalerie; malgré toute leur vaillance, ils furent défaits par les soldais du prince Noir.
Un apprentissage est nécessaire pour manier un fusil. Cet exercice, comme on l'a vu, est même en quelque sorte anticavalier : aussi doit-on concevoir que les dragons soient une manière d'infanterie volante. Qu'on suppose des escouades de tirailleurs transportées dans des véhicules à proximité de leur position de combat, sautant à terre et courant prendre leurs postes, tandis que les véhicules qui les ont amenés vont se mettre à l'abri : c'est l'idéal des dragons. Les chevaux pour ces cavaliers sont un moyen de transport et rien d'autre. L'inslruction de la troupe doit donc se réduire au tir et au pansage; il importe peu de former des écuyers : les hommes monteront toujours assez bien à cheval pour le rôle qu'ils ont à remplir. Il importe surtout qu'ils soient fantassins, c'est-à-dire bons tireurs. « Les dragons, comme infanterie à cheval, peuvent rendre et ont rendu, en effet, de très utiles services, a écrit le général de la Hoche-Aymon; mais ils n'ont rien valu lorsqu'ils ont été indifféremment employés au double service de cavalerie et d'infanterie. » Un autre brillant officier de l'Empire, le général de Colbert, a nettement marqué le caractère amphibie de cette subdivision d'arme et a montré que les causes de sa médiocrité sont dans cette dualité d'aptitudes différentes qu'on exigeait d'eux : « On s'était fort épris, au commencement de ce siècle, dit-il, de l'idée de former des hommes qui fussent à la fois de bons fantassins et d'excellents cavaliers. Le matin, on leur démontrait que la cavalerie était impuissante contre l'infanterie, et le soir, que l'infanterie devait être inévitablement bousculée par de la bonne cavalerie. » Quelle confiance pouvaient-ils garder en eux-mêmes à la suite d'un tel enseignement?
Aussi l'idée de faire combattre normalement la cavalerie à pied rencontre-t-elle des adversaires convaincus qui vont jusqu à vouloir supprimer les armes à feu par comble de prudence, pour éviter toute tentation. Les dragons ne résisteront jamais à la démangeaison d'être des cavaliers. Les cavaliers, s'ils ont des carabine*, résisleront-ils à la curiosité de s'essayer comme fantassins? Ces contradictions sont trop fréquentes pour qu'on ait à s'en étonner.
Le général de Kerhué a résumé sur cette question du combat à pied les théories qui ont fait autorité dans le passé ou de nos jours.
Voici comment il s'exprime (1) :
Le principe de Frédéric était que la cavalerie ne devait jamais tirer; que sa force était dans la vitesse, le choc et l'ensemble. Ces idées étaient celles de Turenne et de Condé...
Napoléon pensait comme Frédéric : « La cavalerie ne rend pas de feux et ne peut se battre qu'à l'arme blanche; l'artil-
. (1) Procès-verbaux des séances tenues à Tours sous la présidence ilu général de Galliffet, séance du 17 mai 1881.
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lerie lui est donc encore plus nécessaire qu'à l'infanterie môme.»
Le grand adversaire de Napoléon, l'archiduc Charles, était du même avis : « La cavalerie ne triomphe que par le choc; de loin ses armes n'ont aucune action. »
Et il y a lieu de remarquer que si ces principes s'appliquent àtoule cavalerie, on les regarde comme encore plus vrais pour la cavalerie française : « La cavalerie française est mal moulée, mal équipée, mal harnachée, composée de mauvais cavaliers; mais elle compte à son actif plus d'affaires brillantes que la nôtre, parce qu'elle charge à fond et qu'elle agit par masse. » C'est encore l'archiduc Charles qui s'exprime ainsi. Wellington pense de même, et Marmont reproduit exaclement la pensée des deux grands capitaines en disant : « La cavalerie française est la meilleure, parce qu'elle charge loujours à fond. »
( es principes sont ceux de la cavalerie allemande et ils se résument en ces mots : « Ne pas tirer et charger l'ennemi à fond. »
Mais résulte-t-il de là que le cavalier ne doit pas avoir d'arme à feu? « Chaque cavalier doit avoir une arme à feu », disait le maréchal de Saxe, et Napoléon : « La cavalerie doit être munie d'une arme à feu : 3000 hommes de cavalerie légère ou 3000 cuirassiers ne doivent pas se laisser arrêter par 1000 hommes d'infanterie postés dans un bois. »
Napoléon voulait donc que toute la cavalerie, y compris les cuirassiers, fût armée d'une carabine. Mais l'arme à feu doitelle diminuer l'esprit offensif de la cavalerie? Bien au contraire; si on la lui donne, c'est pour l'augmenter, c'est pour qu'elle puisse passer partout, c'est pour l'émanciper de cette préoccupation lâcheuse qui la rive à l'infanterie comme à un boulet, et cela au très grand préjudice delasécurité générale. Sans arme à feu, la cavalerie est même incapable de garder ses cantonnements la nuit.
La cavalerie allemande l'eniend bien ainsi; elle ne fait à pied que ce qu'elle ne peut pas faire à cheval.
On emploie le combat à pied pour attaquer ou défendre un dénié ou pour s'emparer d'une position importante avant l'arrivée de l'infanterie.
L'armée russe et l'armée autrichienne ont, du reste, adopté les mêmes principes, « On a cité, disait un général russe bien connu, de magnifiques succès obtenus pendant la guerre contre les Turcs par des cavaliers à pied enlevant des villages. Mais rappelez-vous bien que ces villages ont été pris parce que la plupart du temps on n'y a pas trouvé de défenseurs. »
Dans le combat à pied, deux hommes sur trois mettent pied à terre (un sur deux dans les uhlans). La moitié des cavaliers à pied forme la chaîne.
Les hommes à pied sont à un mètie d'intervalle; ils s'avancent par bonds successifs, les soutiens les appuyant, puis les renforçant soit eu s'intercalant dans la ligne, toit en prolongeant les ailes.
Les cavaliers allemands paraissent avoir été exercés avec le plus grand soin au combat à pied, mais sans que ce combat emprunte rien aux procédés compliqués de la tactique de l'infanterie. Les ofticiers allemands s'efforcent surtout à former de bons tireurs.
11 est aisé de comprendre que la grande difficulté sur le terrain est de main tenir les chevaux de main. Qu'un obus vienne éclater auprès d'eux et on se figure sans peine leur affolement. Quelles cabrades! La cavalerie à pied est donc inférieure à l'infanterie par son armement (la carabine valant moins que le fusil), par son habileté au tir, par sa vulnérabilité puisque les groupes de chevaux et les hommes qui les gardent sont inutilement exposés), par la dépense
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qu'exigent sa préparation et son entretien. — Oui, mais elle a sur elle la supériorité d'aller vite.
Réduction de la taille. — Les adversaires du combat à pied, qui ne comprennent d'autre tactique que la charge, veulent naturellement que cette charge ait lieu dans les meilleures conditions, et — en particulier — avec ces hommes de haute taille, un peu lourds d'aspect, mais si bien constitués pour tenir leur cheval entre leurs jambes, et « capables de donner de si magnifiques coups de sabre» ! Et ces beaux gaillards, on veut maintenant les attribuer à l'infanterie.
L'infanterie au moins y gagnera-l-elle?demandent-ils. C'est douteux, car la mesure a déjà été essayée sans succès. Quand on a réorganisé les corps de réserve en 1853, les régiments de grenadiers ne devaient recevoir que des hommes ayant la taille des cuirassiers. On y a renoncé en grande partie pour cette raison que l'homme petit ou de taille moyenne est plus apte à la marche que l'homme très grand. Au conlraire, toutes les raisons ont été données pour démontrer la nécessité d'avoir une certaine (aille pour servir dans les troupes à cheval. 11 est vrai qu'aujourd'hui, pour tirer un coup de fusil, un homme de l"',5i vaut tout autant qu'un géant qui, d'un coup de sabre, le couperait en deux.
Voilà qui est fort bien dit, et la critique ne manque pas de justesse ; mais encore une fois, elle ne s'applique qu'à une cavalerie qui est appelée à charger. Si elle doit seulement explorer, le devoir primordial est de l'alléger à tout prix. — Mais, réplique-t-on, il ne peut y avoir sérieuse exploration sans choc de deux masses de cavalerie. Pour voir l'armée ennemie, il faut percer le rideau qui la couvre. Ce rideau peut présenter de la résistance, et on sera obligé d'employer la force pour pouvoir passer.
Forme de la charge. — 11 importe donc de se préparer à cet effort. Cette préparation est presque plus nécessaire à ceux qui croient en avoir Je moins souvent besoin. Ce n'est pas pour le courant de la vie qu'on recommande aux gens de faire provision de philosophie, c'est pour les épreuves de la fortune adverse. Ceux dont la prospérité paraît le mieux assurée en ont alors besoin plus que les malheureux habitués à considérer leur position comme chancelante et qui sont faits à la résignation.
Le cavalier nourri et élevé dans cette idée que la charge est le but final de tous ses efforts, qui — par avance — place sa gloire en un pareil fait de guerre, qui ne désire rien tant que de participer à l'honneur d'un tel abordage, celui-là ira droit son chemin presque sans règle. Ce serait trop s'avancer que de dire que son instinct le guidera sûrement, mais on peut affirmer qu'il devinera plus facilement la pensée de ses chefs et qu'il comprendra vile où est son devoir.
Le cavalier, au contraire, qui se croit exclusivement destiné à patrouiller, qui ne considère les collisions d'escadrons
et de. régiments que comme des épisodes tout à fait exceptionnels— et aussi désagréables qu'exceptionnels — celui-là a besoin d'être maintenu et guidé par des règles précises et fixes qui le garantissent contre toute hésitation. On a assez dit que la moindre incertitude, la moindre défaillance, le moindre flottement étaient le danger le plus redoutable pour une ligne de cavalerie menacée d'une charge.
C'est pour ces raisons que la forme de la charge et les manœuvres préparatoires, loin d'être négligées par la jeune école (1), sont l'objet de ses discussions habituelles; elle les a soumises à la plus sévère réglementation et a exigé dans leur exécution une rigueur et un ensemble que les plus classiques eux-mêmes ne demandaient pas. Au laisser-aller du règlement de 1877, le règlement de 1882 a substitué « l'ordre et la cohésion la plus absolue » : ce sont ses expressions mêmes.
Et en effet, le général du Barail et ses collaborateurs proclamaient que «la cohésion de la troupe est moins nécessaire dans la charge proprement dite que dans les préliminaires de l'attaque, qu'il importe, en effet, qu'au commandement : chargeZj les cavaliers les plus braves, montant les meilleurs chevaux, ne soient pas ralentis, et que la valeur individuelle, qui doit décider finalement du succès de la charge, laisse à chacun tous les avantages de son audace, de sa ténacité, de sa force physique et de son adresse ».
A cette théorie, voici la déclaration de principes qu'opposent le général de Galliffet et ses collaborateurs : « C'est par la valeur, l'audace et l'impétuosité de toute la troupe, par l'exemple des officiers, par l'action des serre-files, par l'appui moral que donnent les soutiens, et surtout par le maintien de l'ordre et de la cohésion, qu'on assurera au choc une puissance irrésistible. » D'après cette règle, la ligne de cavalerie doit avancer comme une muraille. Le maréchal de Saxe a proclamé l'efficacité d'un tel ensemble en des termes qu'il convient de reproduire :
Quant à la manière de charger, l'on ne sçauroit assez imprimer à la cavalerie de rester ensemble et de ne jamais poursuivre à la débandade Avec ces principes, si vous pouvez parvenir à les bien persuader, vous ferez de la cavalerie invincible.
Quant à la charge en elle-même, l'on doit observer de partir au petit trot, de la distance de cent pas, et d'augmenter ce mouvement à mesure que l'on approche. L'on ne doit serrer la botte que de \in-t pas, et cela doit se faire par un cri que l'officier qui commande jette en criant à moi. 11 faut y styler la cavalerie, et ce mouvement doit être comme un éclair; mais il faut bien les y exercer, pour leur
rendre cette manœuvre familière On peut dire que tout escadron
qui ne peut aller deux mille pas à toutes jambes, sans se rompre. n'est jamais propre à la guerre. C'est le point fondamental : quand ils sçauront cela, ils seront bons, et le reste leur paroltra facile.
Les partisans de la charge en désordre, malgré cette haute autorité et bien d'autres, refusent de se considérer comme
(1) n 11 est temps, a écrit un de ses représentants les plus en vue (Nouvelle Revue, article cité), il est temps de dire à la cavalerie que la tactique a des règles précises, quand ce ne serait que celle de la charge compacte, telle qu'on cherche partout à L'exécuter depuis quelques centaines d'anno ■•. opposée au principe faux de la charge en désordre du règlement actuel. »
LA CAVALERIE SUR LE CHAMP DE BATAILLE
battus. Leur argumentai ion se réduit à ceci: On ne peut' faire deux choses à la fois, surtout dans la quasi-ébriété de la collision; or on nous demande deux choses différentes : de marcher et de rester alignés. Pour marcher, il faut rendre la main; pour maintenir son cheval dans l'alignement, il faut le tenir dans la main. Il y a donc incompatibilité et contradiction dans ces exigences. Doit-on sacrifier l'impétuosité à la correction ou inversement? Tout est dans cette question. Remarquons d'ailleurs que le « désordre » préconisé par le règlement de 1876 n'est pas la débandade qu'on pourrait croire. Il est prescrit aux cavaliers de ne pas se désunir avant d'être à cinquante ou soixante pas de l'ennemi, n partir de là seulement il leur est recommandé de se lancer individuellement à fond de train, sans se préoccuper de garder le contact de leurs voisins et de rester en ligne avec eux. Si la cavalerie adverse exécute le même mouvement avec une résolution égale, on n'aura donc, de part et d'autre, qu'une trentaine de pas à poursuivre en pleine carrière, pour arriver au choc: c'est sur un espace aussi limité qu'il faut juger de la charge Dans ces conditions, en admettant que chacun fasse son devoir, le cheval de troupe le plus rapide devancera de bien peu le plus lent. L'impétuosité la plus grande pourra ainsi se concilier avec un ordre très suffisant. Les rangs ne seront plus aussi correctement alignés qu'au départ, mais la charge sera encore très compacte. La charge en désordre, c'est une attaque poussée à fond; tandis que la prétendue charge en ordre, ce n'est qu'une charge ralentie et sans élan.
En effet, l'impulsion irrésistible, foudroyante, indispensable au succès, ne peut être obtenue par la charge alignée, pour deux raisons principales. La première, c'est que — tous les chevaux n'ayant pas la même allure — il faudra nécessairement se régler, pour conserver l'ensemble de l'alignement, sur ceux qui ont le moins de train, et, par conséquent, toutes choses égales d'ailleurs, sur les moins bons, les plus fatigués. La seconde, c'est qu'il faut bien tenir compte des défaillances humaines possibles. Or la charge est une manœuvre suprême de nature à inspirer une très réelle émotion à ceux qui l'exécutent, et le rang, sous prétexte d'observer l'alignement, sera instinctivement porté à serrer la bride et à diminuer de plus en plus l'allure à mesure qu'il se rapprochera de l'ennemi. Si celui-ci a su donner à son action un élan plus prononcé, certainement la victoire lui restera. C'est là le cas, au contraire, de tirer un grand parti de l'élan individuel, du courage des hommes d'élite. Les plus braves se jetteront en tête (1) et, exalté par l'exemple, tout le reste suivra en masse... — En masse confuse? — En masse compacte.
— Mais pourtant une troupe chargeant en ligne, dans un ordre parfait, ne doit-elle pas — par sa masse seule — renverser la troupe adverse, si les cavaliers dont celle dernière
(l) « Pendant que les plus déterminés (un quart environ de la totalité) se laissent entraîner par leur courage, les autres cèdent à l'impression du danger qui s'approche. » Réflexions sur l'emploi Je la ■cavalerie dans les batailles, par le général de Caraniau.
est formée, s'abandonnant à leur élan individuel, sont moins soudés les uns aux autres?
— Non : à ne considérer que l'effet purement matériel de la charge, ce serait encore la troupe lancée avec la plus grande vitesse — quel que fût le dés-ordre de ses rangs — qui briserait l'autre, celle-ci fût-elle alignée comme un mur. Tenez! lisez plutôt ce fait divers découpé dans un journal : « Un grave accident vient d'avoir lieu à l'Ecole de cavalerie de Saumur. Au moment où un escadron d'élèves-officiers exécutait une charye,le sabre au poing, un cheval qui venait de désarçonner son cavalier au passage d'un obstacle, reprenant une course désordonnée dans la direction de la charge, provoqua un choc épouvantable qui ht rouler sur le sol douze cavaliers, hommes et chevaux. » Ainsi un animal isole bouleverse à ce point une ligne de cavaliers d'élite! Les mathématiciens sont pour affirmer, au surplus, que la vitesse est le facteur prépondérant de l'intensité du choc, qu'il y entre pour bien plus que la masse.
— Jomini a donc eu tort, à ce compte, d'affirmer que l'effet moral serait immense d'une charge faite dans le plus bel ordre au grand trot et non au galop.
— Pardon. Jomini, qui est un théoricien, a théoriquement raison. Il est fort possible que cetle crànerie, qui décèle des hommes de sang-froid, déconcerte l'impétuosité d'un adversaire qui cherche, au contraire, à se griser, à se monter la tête. Mais il est douteux que jamais on trouve une cavalerie qui s'avance de sang-froid, sans hésitation, à une allure bien réglée. L'opération de la charge réclame un étal de surexcitation qui confine à l'ébriété : l'exécuter avec calme est un problème dont la solution ne paraît pas facile. Rien n'est plus contraire à la nature humaine.
Au contraire, se jeter sur le danger tête baissée, les yeux fermés, c'est la manière de courage la plus fréquente. Bien rares, les braves qui calculent les périls et consentent à les affronter en les envisageant froidement. La seule charge qui ait chance de réussir, c'est celle qui est poussée à outrance, l'alignement fût-il incorrect. « Donner aveuglément le dernier coup de collier », s'élancer « à toute outrance », « s'abandonner à toute la vitesse des chevaux pour aborder l'ennemi », telles sont les recommandations qu'on trouve sous la plume des plus grands généraux de cavalerie et d'écrivains militaires qui font autorité.
On prétend que Frédéric II, ayant observé qu'au moment de la collision beaucoup de cavaliers arrêtaient presque involontairement leurs chevaux, regrettait « que l'on ne pût couper les rênes des chevaux lancés pour l'attaque ». C'est la même idée qui a donné naissance à la légende fausse, mais caractéristique, des dragons anglais enlevant en plusieurs rencontres la gourmette de leurs chevaux, au moment de charger, notamment à la bataille de Talaveyra et à Waterloo.
En résumé, la charge alignée a des inconvénients : le plus grave de tous, c'est qu'elle est impraticable, surtout avec des troupes peu exercées et plus dressées au service d'exploration que préparées au combat. « 11 faut, a dit Marmont, accoutumer les troupes à charger à [<>,i</, sans s'occuper outre
M A. G4UDRY.