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UNIVERSITÉ DE LIÈGE M. LÉON FREDERICQ

Théodore Schwann.

Le dimanche 23 juin 1878, nous nous trouvions tous réunis dans cette salle, pour fêter un double anniversaire. Votre collègue Théodore Schwann, l'illustre fondateur de la théorie cellulaire, accomplissait la quarantième année de son professorat. Près de quarante ans s'étaient également écoulés depuis la publication du petit livre célèbre dans lequel il communiquait au monde savant la plus importante de ses découvertes : les Recherches sur l'analogie de structure entre les animaux et les plantes (1). Ses collègues, ses élèves et anciens élèves avaient saisi cette occasion pour lui donner un témoignage public et solennel de l'admiration qu'ils professaient pour ses travaux et de la sympathie affectueuse que leur inspirait son caractère. Plusieurs savants éminents avaient franchi de longs espaces ou traversétdes mers pour se joindre à eux. Les académies et les universités étrangères, tous les corps savants des deux mondes, avaient tenu à honneur de participer à cette fête où la science se trouvait glorifiée dans la personne d'un de ses plus illustres maîtres, et lui avaient envoyé plus de cent adresses ou diplômes contenant l'expression de leurs vœux et de leurs hommages (2).

Ces honneurs s'adressaient avant tout au fondateur de la

(1) Mikroskopische Untersuchungen uber die Uebereinstimmung m der Structur und dem Wachsthum der Thiere und Pflamen. Berliu, 1839.

(2) La liste complète des adresses et des diplômes se trouve dans le Liber memorialis publié par la commission organisatrice de la manifestation.

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théorie cellulaire, cette conception simple et grandiose à la fois qui ramène à l'unité les manifestations si variées et si complexes de la nature organique. Mais les autres mérites du maître n'avaient pas été oubliés. Notre savant collègue Edouard Van Beneden avait retracé en termes éloquents les principales phases de cette carrière scientifique si féconde. Il avait fait ressortir la part qui revient à Schwann dans la direction nouvelle imprimée à la physiologie moderne. Rompant avec la tradition vitaliste triomphante, Schwann, le premier parmi les disciples de Jean Mûller, proclama la nécessité d'une explication mécanique de la vie. Schwann ne s'était pas borné à tracer à l'expérimentation physiologique cette voie nouvelle : il y élait entré résolument lui-même, par ses travaux classiques sur la contraction musculaire, sur la pepsine, etc. Enfin les recherches sur la fermentation et la putréfaction, par lesquelles il enlevait à la génération spontanée son dernier appui, auraient seules suffi à illustrer le nom de Schwann et à le transmettre à la postérité la plus reculée. Elles constituent les premiers fondements de la science des microbes qui envahit en ce moment toute la pathologie des affections infectieuses, et à laquelle nous devons les bienfaits inestimables de la chirurgie antiseptique.

L'homme en l'honneur duquel était organisée cette manifestation avait donc bien mérité de la science et de l'humanité : aussi tous les assistants comprenaient-ils la grandeur de la cérémonie. Ce fut un moment réellement émouvant que celui où Stas, le président de la fête, découvrant le buste en marbre (1) offert à Schwann, termina son allocution par ces paroles :

« L'éminent artiste qui a taillé votre figure dans le marbre

(1) Ce buste se trouve actuellement à Dusseldorf entre les mains du frère du défunt. La famille Schwann a fait exécuter un second buste par le sculpteur Hugo Linderotl), de Dusseldorf. Ce buste a été solennellement déposé à la bibliothèque de Liège le 11 janvier 1883 eu présence du recteur et d un grand nombre de professeurs.

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n'a pu rendre la vivante mobilité de vos traits ni l'intelligence qui brille dans vos regards; mais il a reproduit avec une irréprochable fidélité cette expression de douceur et de bienveillance qui fait le charme de voire physionomie. Cette image si parfaite n'est pas indestructible; elle durera moins que votre nom. Mais, pendant de longues années au moins, elle sera là pour dire aux générations futures que vos contemporains n'ont pas méconnu votre génie. » Schwann n'avait point recherché ces honneurs : c'était une manifestation toute spontanée de reconnaissance et d'admiration : aussi avait-il le droit de s'en montrer fier et heureux. Sa figure était comme illuminée : elle rayonnait d'émotion et de bonheur.

En le voyant si plein de vie et de bonne humeur, nous espérions encore pour lui de longues années de santé et d'activité. Hélas! le mal impitoyable qui devait l'emporter avait déjà commencé ses ravages.

De cruelles préoccupations allaient bientôt troubler tous ceux qui l'affectionnaient. Des accès de vertige et de suffocation avaient fait soupçonner des lésions valvulaires du cœur, sur l'existence desquelles l'auscultation ne laissa malheureusement plus de doute. Cependant l'excellente santé dont il avait toujours joui etla vigueur de sa constitution pouvaient encore assurer un cerlain répit.

Aucun de nous ne prévoyait une catastrophe immédiate, lorsque nous apprîmes coup sur coup la nouvelle de sa maladie; puis celle de sa mort, survenue à Cologne le H janvier 1882. Schwann était allé passer suivant son habitude les vacances de Noël à Kempen, au sein de la famille de sa sœur. Puis de Kempen il s'était rendu à Cologne chez une autre de ses sœurs. Il y fut dès le soir de son arrivée frappé d'une attaque d'apoplexie qui l'enleva en quelques jours.

Le deuil qui atteignait la famille universitaire eut un douloureux retentissement dans la ville de Liège tout entière, où Schwann ne comptait que des amis. L'Université n'eut pas la consolation de lui laire ici des funérailles dignes d'elle et de lui. Le corps professoral presque au complet et un grand nombre d'étudiants firent, par une froide et triste matinée de janvier, le voyage de Cologne, pour rendre un dernier hommage à celui dont la gloire avait jeté un nouveau lustre sur notre Faculté de médecine.

Des discours furent prononcés à la maison mortuaire par M. le recteur Trasenster au nom de l'Université ^lj, par M. le professeur Masius au nom de la Faculté de médecine, par M. le professeur Edouard Van Beneden au nom de l'Académie des sciences de Belgique, par M. le docteur Foccroulle au nom des anciens élèves du défunt et enfin par M. le docteur Kuborn au nom de l'Académie de médecine de Belgique. Au cimetière, M. Schaafhausen, professeur à l'Université de Bonn, adressa en termes émouvants un dernier adieu à son compatriote et ami que la terre venait de recevoir. Cette cérémonie funèbre a laissé en nous des souvenirs trop profonds et trop récents pour qu'il soit nécessaire de les rappeler en ce moment.

(1) Ces discours ont été 17 janvier 188-'.

eproduits par le Journal de Liège du

Peu de temps après, le conseil académique de L'Université décida à l'unanimité d'honorer la mémoire du défunt en publiant sa biographie. Je fus, en ma qualité de successeur de Schwann dans la chaire de physiologie, appelé à l'honneur de retracer devant vous la carrière scientifique de mon illustre prédécesseur. Je viens aujourd'hui m'acquitter de ce pieux devoir.

Théodore Schwann (1) naquit le 7 décembre 1810 à Neuss, près de Dusseldorff, dans la Prusse rhénane, à une époque où cette province faisait partie de l'empire français. Celait le cinquième des treize enfants de Léonard Schwann et d'Élisabeih Rottels. <

Sa lamille paternelle était originaire de Bocholt en Westphalie. Le grand-père Schwann, qui exerçait l'état d'orfèvre, avait, vers le milieu du siècle dernier, quitté son village natal et était venu s'établir à Neuss où il avait épousé Marie- Gertrude Frings.

Son fils Léonard Schwann exerçait également l'état d'orfèvre au moment de la naissance de notre collègue. Mais il se décida au bout de quelques années à fonder une imprimerie. Il alla visiter en détails l'imprimerie d'une ville voisine, puis se mit vaillamment à l'œuvre et construisit luimême avec l'aide d'un ouvrier menuisier la première presse qui fonctionna dans ses ateliers. Cette imprimerie est aujourd'hui l'une des plus florissantes du pays rhénan. Nous lui devons le beau Liber memoriulis publié en 1879 en l'honneur de Théodore Schwann.

Léonard Schwann était un homme d'un esprit ingénieux, qui possédait une aptitude remarquable pour tous les travaux de mécanique. Théodore Schwann tenait de son père ce goût prononcé pour les occupations manuelles qui lui fut plus tard d'un si grand secours dans ses travaux de laboratoire : tout enfant, il passait ses heures de récréation à fabriquer de petits instruments de physique au moyen des matériaux les plus primitifs ('2).

Après l'école primaire, il suivit de 1820 à 1826 les cours d'humanités au progymnase de sa ville natale, puis alla achever ses études moyennes au collège des jésuites de Cologne (Gijmnasiitm an Marzellen). 11 se fit remarquer de tous ses professeurs par la vivacité de son intelligence et par son ardeur au travail. Dès ce moment, il manifesta une prédilection marquée pour l'étude des mathématiques et des sciences, spécialement pour la physique. Il ne se contentait pas de comprendre et de s'assimiler la parole du maître : la leçon terminée, il s'ingéniait à refaire les expériences, à les varier, et même à en imaginer de nouvelles.

Cependant il était encore indécis sur le choix d'une carrière au moment où il se fit inscrire au mois d'octobre 1829 à la Faculté de philosophie de Bonn. 11 appartenait à une famille profondément religieuse : ses parents et surtout sa

(1) Les détails qui suivent m'ont été fournis par M. Franz Schwann, il- Neuss, frère du défunt.

(2) lu il'1 86s frères, Léonard Schwann, orfèvre comme son père, L'aida a construire louu- une série d'appareils électriques.

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mère auraient vivement désiré lui voir embrasser l'état ecclésiastique à l'exemple de son frère aîné Peter Schwann qui mourut en 1881 professeur de théologie et chanoine honoraire de l'rauenburg.

Aussi voyons-nous figurer la théologie catholique, un cours de rébus posilivis et negativis, la psychologie, la logique, à côté de la littérature latine, de la haute algèbre et des sciences proprement dites (physique, chimie, botanique, zoologie, minéralogie) parmi les premières leçons qu'il suivit à Bonn (1). Les cours de sciences et de mathématiques l'absorbèrent bientôt tout entier, et il se décida à aborder l'étude de la médecine. Ses parents eurent la sagesse de ne pas contrarier une vocation si prononcée.

Théodore Schwann eut à ce moment l'inestimable bonne fortune de devenir l'élève de l'illustre anatomiste et physiologiste Jean Mûller qui débutait dans la carrière du professorat. Cette rencontre fixa sa destinée. Il subit l'ascendant irrésistible que le génie de Mûller exerçait sur tous ceux qui l'approchaient. 11 se prit d'une passion profonde pour la science de la vie et devint l'auditeur assidu du jeune professeur (2).

C'est aux leçons de Mûller qu'il fi! la connaissance de Ilenle, l'illustre professeur actuel d'anatomie de Gœttingue, avec lequel il se lia d'une amitié qui dura jusqu'à la mort. Citons également parmi ses condisciples Théodore Ludwig, Bischoff et Nasse.

Mûller était un grand connaisseur d'hommes ; il discerna sans peine la haute intelligence de son élève et n'hésita pas à l'associer à ses travaux. Schwann l'assista dans ses expériences sur les racines motrices et sensitives des nerfs spinaux et sur la coagulation du sang. Le jeune étudiant révéla un tel talent d'expérimentateur et un goût si vif pour les travaux de physiologie, que son maître put dès ce moment lui prédire les plus brillantes destinées, s'il voulait se consacrer entièrement aux études de science pure.

Mais il fallait courir au plus pressé, c'est-à-dire conquérir d'abord le diplôme de docteur. Après avoir subi à Bonn, le h août 1831, l'examen dit philosophique et scientifique,

(1) La liste des cours suivis par Schwann se trouve dans le Curriculum vitœ annexé suivant l'usage à sa dissertation inaugurale.

(ï) On a retrouvé dans les papiers de Schwann le brouillon d'une lettre écrite par lui à M. du Bois-Reymond. Il y raconte la façon dont il fit la connaissance de Mûller :

« Ich hahe Joh. Mûller zuerst kennen gelernt ira October 1830, wo ich bei ihra seine Vorlesungen uber Encyclopédie der Medicin und allgemeine Pathologie belegte. In diesen Vorlesungen sprach er ûber don Dell'schen Lehrsatz uber die Verschiedenheit der Empfinduugs-und Bewegungsnerven und sagte dièse Frage sei noch unentechieden. Ich stand den Winler uber in keiner^ andern Beziehung zu îhm, als dass ich seine Vorlesungen besuchte. Ira Fruhjahr 1831 begegnete ich ihn zutullig auf einem Spaziergange und wir unterhielten uns uber physiologie che C.egenstande. Ich machte ihra ira Gesprïich den Vorschlag zu einem Versuch uber jene Frage, worauf er antworteteer habe grade jenen Versuch au FrOschen gemacht und sei nun gewiss dass lîell tiecht habe. Erlud miel, ein, se ofl ich wollc zu ihra zu kommen um Versuche zu machen. So habe ich denn wàhrend .les darauf folgendeu Semosters aile Versuche an denen er Damais arbeiletc mit ihra gemacht... »

Schwann se rendit à Wurlzbourg. L'enseignement clinique de Schbnlein jouissait à cette époque' d'une renommée sans égale en Allemagne et attirait dans la célèbre université bavaroise une foule toujours croissante d'élèves et de jeunes médecins. Schwann séjourne trois semestres à Wurlzbourg, puis se transporte à Berlin pour y terminer ses éludes et passer les derniers examens.

Il y retrouve Jean Mûller dont la renommée n'avait fait que grandir entre temps, et qui venait de succéder à Budolphi dans la première chaire d'anatomie et de physiologie de l'Allemagne. Il retrouve également Henle, devenu l'assistant de Mûller.

Schwann entreprend son premier travail scientifique sur les conseils et sous la direction de Mûller. Les recherches dans lesquelles il prouve la nécessité de l'oxygène pour le développement de l'embryon dans l'œuf de poule lui servirent de dissertation inaugurale et lui valurent le 31 mai 183/i le titre scientifique de docteur en médecine (1). 11 subissait à la môme époque l'examen d'État et obtenait le 26 juillet 183/ le brevet de médecin et de chirurgien qui lui donnait accès à la pratique médicale.

Jean Millier avait été à môme d'apprécier de plus près le talent hors ligne de son élève. Il insista de nouveau pour le décider à entrer dans la carrière scientifique et le fit bientôt (lvr octobre 1834) nommer aide au Musée analomique dont il était directeur. Schwann remplaçait son ami Ilenle qui venait d'être nommé second prosecteur de Mûller à la place de d'Alton.

La position officielle était des plus* modestes; elle rapportait 10 thalers (37 fr. 50) par mois (2). Le travail était parfois rebutant. Ainsi le directeur actuel du musée de Berlin, Peters (3), se rappelle encore avoir vu Schwann nouvellement inslallé dans ses fonctions d'aide d'anatomie, gratter pendant des journées entières les nageoires pectorales d'une raie gigantesque pour en préparer le squelette. Plusieurs pièces conservées dans les collections zoologiques témoignent du soin consciencieux avec lequel le jeune savant s'acquittait d'une besogne, en somme, peu intéressante pour lui.

Mais qu'étaient ces légers ennuis pour celui qui avait le bonheur de travailler aux côtés d'un savant tel que Mûller? Comme chercheur, Mûller tenait incontestablement, depuis la mort de Cuvier, le premier rang parmi les biologistes; comme maître, il était incomparable. Il exerçait sur ceux qui l'approchaient une véritable fascination; il communiquait à ses élèves sa prodigieuse activité, le feu sacré dout il brûlait. Il leur inspirait cet ardent amour de la vérité scientifique, cet esprit de critique sévère qui lui faisait dédaigner les spéculations pures pour chercher a s'appuyer toujours sur le terrain solide de l'observation et de l'expérience.

(1) De nécessitât* (Bris atmospherici ad evolulionem pulli in ovo incubito. Dissert. Berolini. is:ti.

(2) Schwann faisait en outre des cours privés rétribués d'histologie et recevait une rémunération pour les articles destines au Diciion-

iiaiii: i/e.s' xr/i'iiivs hu'i/icu/i'ï.

(3) M. Peters est mort depuis que ces lignes ont été écrites.

M. LÉON FREDERICQ.

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