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THEODORE SCHWANN

« Quand on s'est trouvé en contact avec un homme de premier ordre, a dit Helmhollz, faisant allusion à ses relations avec Jean Mûller, toute l'échelle des conceptions intellectuelles est modifiée pour la vie; la rencontre d'un tel homme est peut-être ce que l'existence peut offrir de plus intéressant. »

C'est Mùller qui a formé toute cette pléiade d'anatomistes et de physiologistes, dont les travaux ont renouvelé la science et ont fait de l'Allemagne une terre classique des études biologiques : Schwann, Henle, Heichert, Virchow, Brûcke, du liois-Jteymond, Helmhollz, etc., pour ne citer que quelques-uns des plus illustres.

Pendant les cinq années qu'il passe aux côtés de Mûller, se place pour Schwann une période de travail acharné pendant laquelle les découvertes succèdent aux découvertes. Les grands travaux qui ont illustré son nom datent tous de celte époque.

Henle (1), qui vécut pendant plusieurs années sous le même toit que Schwann, nous a tracé de lui un portrait caractéristique, que je demanderai la permission de reproduire ici : « Il me semble le voir encore devant moi, dit-il; c'était un petit homme, de taille au-dessous de la moyenne, à figure imberbe, d'expression presque enfantine et toujours souriante, à cheveux lisses d'un brun foncé, velu d'une robe de chambre fourrée, habitant une petite pièce mal éclairée au second étage d'un restaurant qui n'était pas même de second rang (au coin de la Friedrichstrasse et de la Mohrenstrassé). Il y passait des journées entières sans sortir, entouré de quelques rares livres, mais d'innombrables petits vases de verre, cornues, fioles, tubes, elc, et d'appareils simples qu'il confectionnait lui-même. Ou bien je me transporte de nouveau par la pensée dans les salles sombres et fétides de l'Institut anatomique, derrière l'église de la garnison. Nous y travaillions jusqu'à la tombée de la nuit aux côtés de notre excellent chef Johannes Mùller. Nous dînions le soir, suivant la mode anglaise, pour profiter plus complètement de la lumière du jour. A midi, un second déjeuner nous réunissait dans la chambre du directeur. La femme du portier fournissait les mets; nous le vin et les joyeuses saillies. C'étaient des jours heureux que la génération actuelle peut nous envier, jours heureux où l'on vit apparaîlre les premiers bons microscopes sortis des ateliers de Plossl à Vienne ou de Pistor et Schiek à Berlin, et payés de nos économies d'étudiant; jours heureux où il était encore possible de faire des découvertes de premier ordre, en grattant une membrane animale avec l'ongle ou le tranchant du scalpel. »

Jean Mùller avait à ce moment commencé la publication de son grand traité de physiologie, le plus vaste monument élevé à cette science depuis l'apparition des Elementa de llaller. C'était une œuvre non de compilation, mais de critique scientifique : Mùller n'admettait comme vrai que ce qu'il avail vérifie lui-même ou fait vérifier sous ses yeux par ses assistants. Il avançait ainsi pas à pas, parcourant systématiquement chaque chapitre de la physiologie, imaginant

(1) Xhoodor Schwann, Nachruf v. Henle, 1882.

de nouvelles expériences, répétant celles des autres, s'appuyant toujours sur le terrain solide des faits. Ses aides, enflammés par son exemple, travaillaient à ses côtés et concouraient activement au grand œuvre.

Quelle meilleure école pour un jeune savant que ce commerce de tous les jours, cette collaboration avec un maître de la valeur de Mùller 1 Mais quel honneur pour Mûller de former des élèves tels que Schwann!

Schwann entreprit, à l'instigation de J. Mùller, un grand nombre de recherches physiologiques et microscopiques destinées au grand traité de physiologie. Il examina la texture des muscles volontaires, indiqua une méthode d'isoler les fibres primitives et montra l'origine des stries transversales de leurs faisceaux primitifs. Il chercha la terminaison des nerfs dans les muscles, sans parvenir à la découvrir; il n'admit point la terminaison par anses, généralement adoptée à celte époque, aujourd'hui entièrement réfutée. 11 constata le premier l'existence des parois propres des vaisseaux capillaires et fut bien près de découvrir leur endothélium. 1' montra, par des expériences physiologiques au moyen de l'eau froide, la contractilité musculaire des artères. Il découvrit dans le mésentère de la grenouille et dans la queue des têtards la division d'une fibre primitive des nerfs, observation sans précédent jusqu'alors. Il prouva le premier, par l'examen microscopique et par le rétablissement de la fonction, la reproduction des nerfs coupés; et le premier il se servit de cette faculté pour aborder la question de savoir si les fibres sensitives ou motrices, irritées au milieu de leur trajet, propagent leur irritation vers le centre et la périphérie à la fois, ou seulement dans une direction.

11 imagina un instrument, la balance musculaire, destinée à mesurer la force du muscle aux différents états du raccourcissement. Il démontra que la contractilité musculaire s'exerce suivant la même loi que l'élasticité d'un corps qui, ayant la longueur du muscle contracté au maximum, serait étiré à la longueur du muscle au repos. Le travail de Schwann sur la force des muscles inaugure brillamment cette série non interrompue de recherches exactes à l'aide desquelles les du Bois-Reymond, les Helniholtz, etc., ont édifié celte physiologie générale des nerfs et des muscles qui constitue l'un des plus beaux fleurons de la biologie moderne. Celait la première fois, a dit du Bois-Keymond, que l'on examinait comme une force physique une force éminemment vitale et que les lois de son action étaient mathématiquement exprimées par des chiffres.

Schwann coopéra également à une aulre œuvre de longue haleine, le Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, publie par les professeurs de Berlin. On lui doit les articles : Vaisseaux, liémaiose, sécréliun urinaire el sécrétion cutanée. A cette occasion, il publia les résultats de ses recherches sur la structure de la paroi vasculaire et notamment du tissu élastique qui entre dans la constitution de cette paroi. Un ; rencontre la première description complète des différentes formes de tissu élastique. Une partie de ces recherches se trouve reproduite dans un travail inspiré par lui et publié

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sous sa direction, la dissertation d'Eulenburg, intitulée De lela elastica (Rerolini, 1836).

C'est à la même époque que Schwann entreprit les expériences qui le conduisirent à la découverte du ferment de la digestion stomacale, la pepsine (1). On savait par les expériences de lléaumur, de Spallanzani, et parcellesplus récentes de Tiedemann et Gmelin, que le suc gastrique extrait du corps est encore capable d'exercer son action digestive sur la viande ou l'albumine. Beaumont venait de publier ses intéressantes observations laites sur un chasseur canadien, atteint accidentellement de fistule gastrique. Enfin Eberle de Wurtzbourg avait constaté que les propriétés digestives appartiennent également à la paroi stomacale. L'extrait acide obtenu par macération de la membrane muqueuse de l'estomac dissout le blanc d'œuf en lui faisant subir une transformation chimique.

Millier s'intéressait vivement aux expériences d'Eberle ; il les répéta en commun avec Schwann et en confirma pleinement l'exactitude. Mais il restait bien des points intéressants à élucider. A quel genre de dissolution faut-il rapporter la digestion de la viande? S'agit-il d'une action de contact de la muqueuse stomacale ou bien le suc gastrique contient-il une substance qui préside à la dissolution ? Autant de questions qu'il s'agissait de résoudre, et dont Mùller abandonna généreusement l'élude à son jeune collaborateur. Schwann poursuivit donc seul les expériences sur la digestion. Il les conduisit avec une rare sagacité : il ne tarda pas à découvrir que le suc gastrique doit sa puissance digestive à la présence d'une matière organique nouvelle qu'il appela pepsine (de »i6'i|/i{, coction). Il détermina les réactions de la pepsine et les principales conditions de son activité. Il démontra que cette substance agit à la façon des ferments, une petite quantité de pepsine suffisant pour transformer une 1res grande quantité d'albumine. Malgré le grand nombre de travaux importants, qui, depuis cette époque, ont eu pour but d'élucider la digestion peplique, l'œuvre de Schwann est restée entièrement debout; et cette partie de la physiologie est encore telle qu'elle est sortie de ses mains : ses successeurs se sont bornés à élucider quelques points de détails. C'est le plus bel éloge qu'on puisse faire de ce travail. N'oublions pas que la découverte de la pepsine a enrichi la thérapeutique d'un agent puissant auquel des milliers de malades ont chaque jour recours.

Schwann aborda également l'étude d'un autre genre de fermentation. Dans une des thèses annexées à sa dissertation inaugurale, il s'était posé en adversaire de la doctrine des générations spontanées (2). Cette question, qui avait passionné les savants dans la seconde moitié du xvin8 siècle, lors du débat fameux entre Needham et Spallanzani, attendait encore sa solution définitive. On avait à peu près abandonné l'opinion de Spallanzani, qui attribuait la présence des êtres vivants dans les liquides en décomposition à des germes apportes par l'atmosphère et qui expliquait l'absence de ces

(1) Miiller's Archiv f. Anal. ». Physiologie, 1830, p. 66 et p. 90. ('2) Infusoria non oriuntw générations œquiifoca.

organismes vivants dans les infusions bouillies, à l'action destructive exercée par la chaleur sur leurs germes. Un grand nombre de bons esprits admettaient, au contraire, avec Needham, que la matière organique des liquides en décomposition conserve après la mort un reste de vitalité, sous l'influence de laquelle ses particules peuvent se réunir dans un nouvel arrangement et donner naissance aux animalcules des infusions. Ehrenberg n'avait cependant cessé de protester (depuis 1830) contre la doctrine de la génération spontanée des infusoires, en se basant principalement sur l'organisation compliquée de ces animaux.

Quoi qu'il en soit, on n'établissait aucun lien de causalité entre le développement des êtres inférieurs et les phénomènes de la putréfaction. Si les infusions organiques bouillies et renfermées dans des flacons bouchés ne s'altèrent pas et restent exemptes d'organismes microscopiques; c'était, d'après Gay-Lussac et Berzelius, au manque d'air qu'il fallait l'attribuer. L'économie domestique avait utilisé ces faits pour la préservation des aliments : à plusieurs reprises, on avait constaté que l'air des conserves préparées d'après le procédé Appert ne contient plus d'oxygène.

Tel était l'état de la question, lorsque Théodore Schwann (1) et Franz Schulze (2) abordèrent à Berlin en même temps et sans doute indépendamment l'un de l'autre le problème de la génération spontanée. Eranz Schulze démontra par des expériences probantes que les infusions végétales et animales peuvent se conserver intactes pendant des mois, malgré la présence et le renouvellement de l'air, si l'on a soin de faire passer cet air sur de l'acide sulfurique, qui tue les germes contenus dans l'air. La même année, Schwann communiquait au congrès des naturalistes allemands réunis à léna les résultats d'expériences analogues. Une infusion de viande bouillie peut être renfermée dans une bulle de verre, avec une quantité notable d'air, sans qu'elle se putréfie, sans qu'un seul inl'usoire s'y développe. Peu de temps après, Schwann eut l'idée de modifier l'expérience, de manière à renouveler l'air de ses vases tout en détruisant les germes qu'il pourrait contenir (3).

« Un flacon renfermant un petit morceau de viande est rempli d'eau jusqu'au tiers, puis fermé au moyen d'un bouchon percé de deux tubes de verre. Ces tubes traversent sur une longueur de trois pouces environ un alliage fusible maintenu à une température voisine de celle de l'ébullition du mercure. L'un des tubes est relié à un gazomètre par son extrémité émergeant du métal fondu. Puis le liquide du flacon est soumis à une ébullition énergique, de manière à chasser en partie au dehors l'air contenu dans le vase et les tubes et à chauffer le reste. Après refroidissement, un courant continu d'air atmosphérique provenant du gazomètre est conduit dans le flacon et de là au dehors. Avant de pénétrer

(1) Thcodor Schwann, Poggendorr* Annulai, XLI, p. 184-193,

.' Franz Schulze, Ibid., XXXIX, 1836.

(3) Le travail de Schwann avait été lu par J. Millier à la société : Gesellschaft naturforsclwnder Freumle do Berlin, dans la séance du mois de février 1836.

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dans le flacon, cet air, amené du gazomètre, est soumis à une température élevée lors de son passage à travers le tube plongé dans l'alliage fondu. L'expérience fut prolongée pendant plusieurs semaines et répétée plusieurs fois. Il ne se forma ni infusoires, ni moisissures, ni putréfaction. La viande ne s'altéra pas, et le liquide resta aussi clair qu'il l'était au début. »

Schwann continue en ces termes : « Je me propose d'examiner à un autre, endroit si de ces expériences on peut tirer une conclusion définitive au sujet de la génération équivoque. Je me borne à remarquer ici que, considérées au point de vue des adversaires de la génération spontanée, ces expériences s'expliquent en admettant que les germes de moisissures et d'infusoires — qui d'après cette manière de voir sont contenus dans l'air atmosphérique — ont été détruits par la calcination de l'air. Dans ce cas, il faut expliquer la putréfaction en admettant que les germes, en se développant et en se nourrissant aux dépens de la substance organique, y provoquent une décomposition correspondant aux phénomènes de la putréfaction, opinion en faveur de laquelle on peut faire valoir également cette circonstance que l'arsenic et le sublimé, substances toxiques pour les infusoires et les moisissures, sont précisément les meilleurs préservatifs de la putréfaction.

« Les substances, comme l'extrait alcoolique de noix vomique, qui constituent un poison pour les infusoires, mais non pour les moisissures, empêchent tous les phénomènes de putréfaction, liés à la présence des infusoires, par exemple le dégagement d'hydrogène sulfuré, et permettent, au contraire, les altérations dues au développement des moisissures seules. »

Restait à vérifier si le fait de la calcination de l'air ne lui enlève pas certaines de ses propriétés, par exemple, celle d'entretenir les phénomènes chimiques dans lesquels le développement d'animaux ou de plantes n'intervient pas. Schwann rangeait parmi ceux-ci la respiration des animaux et la fermentation alcoolique. 11 constata, conformément à ses prévisions, que les grenouilles vivent et respirent sans la moindre gêne dans de l'air calciné au préalable.

Les expériences sur la fermentation alcoolique fournirent, au contraire, un résultat inattendu. La fermentation ne s'établit pas dans les vases renfermant de la levure bouillie et ne recevant que de l'air calciné. Loin de se décourager, Schwann trouve dans ce fait l'occasion d'une nouvelle découverte capitale, celle de la nature organisée de la levure de bière. Il lui vient immédiatement à l'idée que la fermentation alcoolique pourrait bien être une décomposition du sucre provoquée, elle aussi, par le développement d'organismes végétaux ou animaux. 11 examine la levure au microscope et a le bonheur de voir ses prévisions se réaliser. 11 découvre à nouveau ces globules que Leeuwenhoek avait déjà vus (en 1680), mais avait pris pour des cristaux. 11 reconnaît leur nature organisée ; il observe leur végétation et leur multiplication et démontre par des expériences fort ingénieuses leur participation au phénomène de fermentation et à la production de l'acide carbonique. La même découverte

avait été faite peu de temps auparavant en France par Cagniard Latour. Ainsi l'étude de la fermentation alcoolique, loin d'ébranler la doc'rine de l'intervention des êtres inférieurs dans les phénomènes de putréfaction, lui prêtait un appui nouveau et inattendu. Toutes ces découvertes tiennent dans un petit écrit de neuf pages in-8". Quelle leçon, comme le dit Henle, pour la génération prolixe qui remplit aujourd'hui les ouvrages périodiques de longues communications sur des sujets souvent insignifiants!

Les idées de Schwann sur le rôle que les organismes inférieurs jouent dans les phénomènes de putréfaction et de fermentation ne reçurent pas immédiatement l'accueil qu'elles méritaient. Elles trouvèrent en Liebig un adversaire redoutable. Pour ce chimiste philosophe, la notion de ferment n'a rien de commun avec les phénomènes de la vie des êtres inférieurs. Le ferment doit être considéré comme formé d'une substance organique en voie de décomposition. L'ébranlement dont ses particules sont affectées se transmet aux molécules voisines de la substance fermentescible et y propage le mouvement de décomposition.

L'illustre chimiste ne se borna pas à combattre la nouvelle théorie sur le terrain des faits et des raisonnements scientifiques; il chercha à la ridiculiser. La parodie représentant un infusoire mangeant du sucre et éliminant de l'alcool par l'intestin et de l'acide carbonique par la vessie est restée légendaire.

L'aversion de Schwann pour les polémiques personnelles constitue l'un des traits de son caractère. Après avoir lancé dans le monde scientifique une de ces idées qui soulèvent des orages, il se renfermait ensuite dans un calme olympien et savait assister en spectateur pour ainsi dire désintéressé aux controverses les plus passionnées. Il laissa donc Liebig triompher bruyamment, certain qu'un jour on lui rendrait justice et que la vérité finirait par l'emporter.

Il attendit un quart de siècle; mais il vécut assez pour jouir d'une éclatante revanche. La doctrine de Schwann, pour ainsi dire découverte à nouveau et rajeunie par les travaux de Pasteur (1), a pris, dans ces derniers temps, un développement grandiose. Pasteur a multiplié les exemples de fermentations dues à des êtres organisés ; il a imaginé des procédés

(I) On lira avec intérêt la lettre suivante écrite à Schwann par M. Pasteur, peu de temps avant la manifestation ilu 23 juin IS7S. Nous la reproduisons, avec l'assentiment de M. le. professeur Pasteur.

« Paris, le 15 juin 187S.

« Monsieur et illustre confrère,

« J'apprends qu'une grande manifestation se prépare en Belgique en voire honneur, et que vos fécondes découvertes vont y recevoir le juste tribut d'admiration qui leur est dû.

« Depuis vingt années déjà je parcours quelques-uns des chemins que vous ;i\ez ouverts. A ce titre je réclame le droit et le devoir de m'associer de cœur à tous ceux qui proclameront bientôt que vous avez bien mérité de la science et de signer ces quelques lignes.

» L'un de vos nombreux et sympathiques disciples et admirateurs,

«. L. Pasteur.

« A monsieur Th.. Schwann, à Liège. »

M. LÉON FREDERICQ.

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