M. E. OUSTALET. — LES OISEAUX VOYAGEURS
la traversée; la brisesechangeentempête;etles pauvres oiseaux, à boni d'efforts, tombent sur les îlots, sur les rochers, ou même sur le pont des navires. Même dans les conditions les plus heureuses, les cailles semblent très fatiguées, en arrivant sur la terre d'Afrique; elles restent quelque temps haletantes sur la plage, puis reprennent leur voyage , cette fois par terre et en se servant plutôt de leurs pattes que de leurs ailes. On prétend qu'elles s'en vont ainsi, toujours courant, à travers les déserts, jusque dans l'Afrique australe ; mais le fait ne me paraît pas encore suffisamment démontré. En tout cas, beaucoup de cailles séjournent en Algérie et en Tunisie et se répandent par petits groupes dans les plaines couvertes d'alfa.
Dès la fin de l'hiver, elles battent en retraite, et le mois d'avril les voit de nouveau réunies sur les côtes méridionales de la Méditerranée. Un peu avant cette date, on en prend des quantités considérables en Algérie, principalement aux environs de Biskra. En Espagne, au printemps, la chasse n'est pas znoins fructueuse, et en Italie, en Morée, comme dans l'île de Santorin, on tue chaque année, mais plutôt en automne, des milliers de ces oiseaux que l'on consomme immédiatement ou que l'on confit dans du vinaigre pour servir de provisions d'hiver. Naguère encore on voyait parfois, sur le marché de Home, jusqu'à 17 000 cailles en vente dans un seul jour, et jadis l'évêque de Capri se faisait un revenu de /j0 à 50 000 l'r. par an par les redevances perçues sur ce seul gibier. Dans notre pays même, le commerce des cailles en temps prohibé a été autorisé, il y a quelques années, par une circulaire ministérielle dont MM. Millet et Cretté de Palluel ont fait ressortir les inconvénients aussi bien au point de vue de la santé publique que de la conservation du gibier. En effet, la chair des cailles prises au printemps n'offre pas les mêmes qualités alimentaires que celles des cailles prises en automne, et, d'autre part, la convoitise des braconniers a été tellement stimulée par l'autorisation de vente, que les cailles ont complètement disparu de certaines parties de notre territoire.
Combien de petits échassiers ont eu déjà ou vont avoir le même sort ! 11 résulte, en effet, d'une communication faite à la Société d'acclimatation, en 1884, par M. Barrau de Muratel, et des notes publiées antérieurement par M. Marchand, que depuis vingt ans on n'aperçoit plus, dans le département du Tarn, un seul pluvier doré ni un seul pluvier gris, et que, dans le département d'Eure-et-Loir, on ne capture plus que des individus isolés de ces deux espèces, dont la chair servait à fabriquer les fameux pâtés de Chartres. La destruction de celle sorte de gibier à plumes a été d'ailleurs d'autant plus rapide qu'un article de l'arrêté du 28 mars 1862 a malheureusement autorisé, pendant toule l'année, la chasse aux oiseaux de mer, soit en bateau, soit sur le rivage de la mer et sur les bords
des rivières et des fleuves que le flot couvre et découvre à chaque marée. Sous le nom d'oiseaux de mer, les intéressés ne se font pas faute de comprendre non seulement les oiseaux vraiment pélagiens, tels que les goélands, les mouettes, les hirondelles de mer et les pétrels, mais aussi les échassiers de rivage et même certains palmipèdes qui se trouvent accidentellement sur nos côtes.
C'est ainsi que dans la baie de Somme on capture chaque année des quantités innombrables de grands pluviers, de petits pluviers à collier ou gravelots, d'échasses, d'avocettcs, de courlis, de chevaliers, des tourne-pierres, sans compter les vanneaux, les bécasseaux, et ces échassiers à la physionomie bizarre que l'on nomme combattants à cause de leurhumeur batailleuse. Pendant les derniers moisde l'année, ces combattants ne présentent rien d'extraordinaire ni dans leur extérieur ni dans leurs allures; ils se mêlent volontiers aux troupes des bécasseaux et des chevaliers auxquels ils ressemblent par le plumage ; mais, dès les premiers jours du printemps, les mâles revêtent une livrée plus brillante, et les plumes de leur cou s'allongent en une sorte de fraise. Aussitôt qu'ils possèdent cet ornement singulier, les combattants perdent leurs caractères pacifiques; ils se provoquent à des duels, ou plutôt à des passes d'armes pendant lesquelles ils prennent les attitudes les plus bizarres, mais qui, en dépit de l'acharnement des adversaires, n'ont jamais de résultats bien sérieux. Cette période d'agitation se prolonge pendant tout l'été alors même que les femelles s'occupent des soins de l'incubation et de l'éducation des petits; puis, en juillet, les mâles d'un côté, les femelles et les jeunes de l'autre, constituent d'immenses troupes qui bientôt gagnent la Nubie et le Soudan et qui, même dans ces quartiers d'hiver, même à l'époque du retour, restent presque toujours distinctes. En septembre, les mâles précèdent, dit-on, les femelles et les jeunes, tandis que l'inverse se produit au moisde mars ou d'avril, lors du passage du printemps qui, dans le nord de la France, est toujours beaucoup plus considérable que le passage d'automne.
En \ous citant quelques espèces, victimes de la bizarrerie de nos lois qui permettent de chasser sur un point du territoire les animaux qu'il est sévèrement interdit de tuer sur d'autres points, j'ai prononcé tout à l'heure le nom des vanneaux. Ces échassiers, plus que tous les autres, ont à se plaindre de l'homme qui ne se contente pas de les sacrifier au moment de leurs migrations, mais qui pousse la cruauté et l'imprévoyance jusqu'à leur enlever leurs œufs. Les vanneaux de nos pays appartiennent à une seule espèce qui est désignée, dans les ouvrages d'ornithologie, sous le nom de vanneau huppé, à cause d'une petite touffe de plumes effilées ornant la partie postérieure de sa tête. Elle porte une livrée fort élégante composée d'une calotte et d'un plastron noirs et d'un manteau brun, glacé de vert et
M. E. OD^TALET.
LES OISEAUX VOYAGEUIÎS.
de pourpre, contrastant avec le blanc pur des joues et des parties inférieures du corps. Par ses dimensions elle dépasse un peu le pluvier doré, dont elle se rapproche par la forme du bec et des pattes.
En été, les vanneaux; nichent dans les plaines humides de la Mongolie, de la Sibérie orientale, de la Russie, de l'Allemagne et de la Hollande, et c'est dans ces dernières régions que se pratique surtout la récolle de leurs œufs dont la réputation est, à mon avis, fort peu méritée, mais qui valent jusqu'à o fr. 50 pièce. Dès le milieu d'octobre, ces oiseaux se réunissent en troupes nombreuses qui s'abattent dans les prairies el dans les champs situés au bord des rivières pour y récolter des vers et des petits mollusques. Jusqu'à une heure avancée de la nuit, ils vont et viennent en tous sens, voletant, courant, picorant et faisant entendre
Fig. 51. — Vanneau huppé.
constamment un petit cri plaintif qui leur a valu, en Angleterre, le nom imitatifde Peewet. Dans la baie de Somme, ils ne se montrent pas avant la lin de novembre, parfois même seulement en décembre; ils se dirigent alors vers le midi et s'avancent jusqu'en Algérie et au Maroc. De leur côté, les vanneaux de l'Asie septentrionale vont hiverner en Chine ou dans l'Inde. Les uns et les autres regagnent leur patrie dès les premiers jours du printemps. Quelquefois môme ils semblent tellement pressés de revoir les lieux qui les ont vus naître el ceux où ils ont élc\é leur progéniture qu'ils n'attendent point la fin des frimas. On les voit alors errer d'une source à l'autre, cherchant péniblement leur nourriture sur la terre glacée, et, dans de semblables conditions, beaucoup d'entre eux meurent de froid et de misère.
La bécasse, espèce beaucoup trop connue pour que j'aie à la décrire, paraît être originaire des mêmes pays que le vanneau huppé. Elle se rencontre, en effet, dans toute la zone de l'ancien monde comprise entre lesi)5" et 67° de latitude nord, et, sur quelques poinls
dans certaines années. En général, cependant, la bécasse appartient à la catégorie des oiseaux migrateurs, quoique ses passages ne soient pas aussi réguliers que ceux de beaucoup d'autres espèces et dépendent davantage des conditions atmosphériques. Tous les chasseurs ont remarqué, en effet, en France comme en Wlemagne, que l'arrivée des bécasses au printemps peut être précipitée ou retardée suivant que le temps est plus ou moins beau dans les contrées septentrionales. Les variations à cet égard sont même tellement considérables qu'après avoir relevé pendant dix-sept ans les dates du passage du printemps, en notant soigneusement les circonstances extérieures, un observateur consciencieux était forcé de convenir qu'il n'était pas plus à même que le premier jour de prédire le moment de l'arrivée des bécasses et le chiffre probable des émigrants. Il semble en vérité que ces échassiers aient le don de prévoir le temps qu'il fera, car, lorsqu'il y a de la neige dons Pair, ils suspendent leur voyage et s'arrêtent dans les grandes forêts. Us n'aiment pas non plus à circuler par les nuils obscures, quand le vent souftle en tempête; mais des jours pluvieux avec brise contraire leur conviennent admirablement, car, comme la plupart des oiseaux, les bécasses ne volent que 1res difficilement dans le sens du vent. Pour trouver des conditions favorables, ces oiseaux sont donc obligés de modifier quelquefois leur itinéraire et ceci nous explique sans doute les sinuosités bizarres que présentent, sur des cartes dressées par M. Angot, les lignes retraçant les dales d'apparition des bécasses eu France au printemps et à l'automne, durant deux années consécutives, en 1880 et 1881.
L'arrivée des cigognes blanches dans notre pays se fait d'une façon bien plus régulière; elle a lieu généralement vers le milieu de mars; cependant comme les troupes principales sont précédées d'une avanlgardeet suivies de retardataires, il n'est pas rare d'apercevoir quelques cigognes dès le milieu de février et d'en voir encore à la fin d'avril. On admet volontiers que le passage de ces oiseaux, se dirigeant vers le nord, annonce la fin de l'hiver; mais il ne faudrait pas trop se fier à cette croyance populaire, à laquelle des froids tardifs ont donné fréquemment un démenti. A moins d'accident, chaque couple de cigognes revient fidèlement à l'endroit même où il s'était établi l'année précédente, c'est-à-dire le plus souvent au sommet d'une tour, sur un toit, ou sur le laite d'une cheminée. Cette préférence pour les habitations humaines a fait depuis longtemps considérer les cigognes comme des animaux à moitié domestiques, comme des êtres donl la présence porte bonheur à une maison. Aussi, dans beaucoup de pays, l'homme se montre-il plein de prévenances pour ces beaux échassiers. C'est ainsi qu'en Hollande ou dispose à leur intention des caisses sur le toit des maisons, et qu'en Alsace on lixe sur une vieille cheminée d'usine ou sur un mât une roue de
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voilure posée à plat el destinée à servir de base pour la construction du nid.
J'ignore si depuis la guerre de 1870 et le bombardement de Strasbourg les cigognes n'ont pas modifié leurs habitudes ; mais il y a une vingtaine d'années elles formaient une colonie qui occupait les toits des maisons situées à l'ouest de la cathédrale. Chaque printemps, les membres de cette colonie arrivaient par couples qui semblaient tomber des nues comme des oiseaux miraculeux, et durant quelques semaines on voyait les parents, toujours affairés, porter la nourriture à leurs petits; puis au mois d'août, ceux-ci, étant élevés, accompagnaient leur famille dans les prairies environnantes, où ils restaient pendant toute la journée ; dans les premiers jours de septembre, c'était chaque soir des rassemblements de cigognes sur les toits du Temple neuf et des conciliabules nocturnes avec force claquements de bec; enfin, un beau matin, la place était vide, toutes les cigognes étaient parties. Où allaient-elles? sans doute en Egypte, puisque le docteur Shaw, au commencement du siècle, a vu, au mont Carmel, d'énormes troupes de cigognes qui paraissaient venir de la vallée du Nil et qui, s'étendant sur plus d'un kilomètre de large, mirent chacune plus de trois heures à défiler.
En Europe, les hérons gris arrivent presqu'à la même époque que les cigognes et manifestent les mêmes instincts sociables, les mêmes dispositions à constituer des colonies. Jadis ces colonies, ces héronnières étaient très communes; mais le dessèchement des marais et le progrès de la culture les ont successivement fait disparaître et, à l'heure actuelle, c'est à peine si l'on en compte deux ou trois en Angleterre, le même nombre en France et quelques-unes en Allemagne. L'une des héronnières les plus célèbres de Fiance est celle d'Écury-le-Grand, dans lé département de la Marne; elle a plusieurs siècles d'existence et doit sa conservation à la protection des comtes de Sainte-Suzanne sur les terres desquels elle se trouve située. M. Lescuyer, qui en a retracé l'histoire complète, a constaté qu'elle était occupée chaque année pendant un semestre. Dans les premiersjours de février, les hérons apparaissent en troupes de 10, 20, 30 ou même 50 individus, et non par couples comme d'autres oiseaux migrateurs. Us se tiennent d'abord dans les champs et les marais qui avoisinent le parc du château, puis aussitôt que la température s'adoucit, ils reprennent possession de leurs anciens nids. Les soins de l'incubation et l'éducation des petits, toujours longue et difficile, occupent les hérons jusqu'à la fin de juin et l'émigration ne commence que dans la seconde quinzaine de juillet. Les départs se font par familles et la héronnière est successivement abandonnée, de sorte que, dans les premiers jours d'août, il ne reste plus que deux ou trois retardataires maladifs qui deviennent fatalement la proie des carnassiers. Pendant l'hiver on aperçoit en-
core, il est vrai, quelques hérons dans nos campagnes; mais ces oiseaux sont des étrangers venus des latitudes septentrionales. Tous les émigrants prennent la route du midi et c'est aussi du côté du sud que se dirigent les lierons qui traversent, à la fin de l'été, les plaines de la Lombardie; on pourrait donc affirmer que ces oiseaux se rendent en Afrique, lors même qu'on ne saurait point, par des observations directes, que des individus de cette espèce se trouvent en Algérie précisément à l'époque où ils se montrent moins communs en Europe.
Les hérons gris, dans leurs voyages, volent à une grande hauteur en décrivant une spirale inclinée ; ils passentd'ordinaire pendant la journée et plus rarement pendant la nuit, au clair de luue.
Au contraire, les grues cendrées poursuivent leur route aussi bien à travers les ténèbres qu'à la lumière du jour; même dans ce dernier cas on les entend plutôt qu'on ne les voit, car elles filent le plus souvent hors de la portée de notre vue. A l'aide d'une lunette on peut cependant reconnaîtreque, dansleurvol, elles observent rigoureusement l'ordre cunéiforme. C'est seulement lorsqu'elles s'abattent sur le sol, pour prendre quelque nourriture, qu'elles rompent les rangs et décrivent des cercles désordonnés.
Les bandes de grues cendrées se succèdent rapidement, suivant des routes presque invariables qui correspondent en général à la direction des grands cours d'eau. On les voit apparaître dans l'Inde méridionale et dans le Soudan dès le mois d'octobre, et elles passent l'hiver sur les grands bancs de sable qui émergent du milieu des fleuves. Souvent, à cette époque, elles font société avec d'autres échassiers de leur famille : en Asie, avec des grues antigones; en Afrique, avec des grues anthropoïdes; puis, au printemps, elles reprennent la route du nord et viennent nicher dans les tundras de la Sibérie et dans les marais de la Scandinavie.
Les flamants, ces oiseaux étranges, que vous avez pu voir dans tous ies jardins zoologiques, observent, quand ils volent, un ordre encore plus méthodique que les grues; ils se rangent en triangle, sur deux lignes, ou suivant la forme d'un trapèze, et exécutent des manœuvres d'une précision remarquable; mais comme ces oiseaux sont sédentaires sur les bords de la Méditerranée et qu'en Afrique ils font plutôt des promenades que de véritables voyages, je n'ai pas à m'en occuper ici et je puis passer à d'autres espèces plus franchement migratrices choisies dans les groupes des canards, des oies et des cygnes.
E. Oustalet.
(.4 suivre.)
M. L. WALf AS.