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M. L. WALRAS. — THÉORIE DE LA MONNAIE

Malheureusement, les faits tels que nous les fournissent l'histoire et la statistique n'exigent ni ne justifient à aucun degré l'hypothèse de cette intervention surnaturelle; ils confirment, au contraire, notre théorie en même temps qu'ils sont éclairés par elle d'une lumière irrésistible. Par trois fois au moins depuis son établissement, c'est-à-dire depuis le commencement de ce siècle (la Providence étant apparemment trop absorbée par d'autres soins), le bimétallisme a été pris complètement en défaut par des variations dans l'utilité et dans la quantité de l'or et de l'argent qui dépassaient tout à fait les limites de son action compensatrice et il a, comme nous allons voir, finalement péri dans celte épreuve. ,

TRANSFORMATION DU BIMÉTALLISME EN SYSTEME DE LA MONNAIE D'OH AVEC BILLO.N D'ARGENT RÉGULATEUR.

20. Ciise de 1810 à 1850. — 21. Crise do 1850 à 1S10 : création du billon dit Isiommirc; hausse des prix. — 2-2. Crise actuello : création du billon spécial ou complcme nlairc ; baisse des prix. — 23. 11 ne rssto plus qu'à fane du billon spécial ou complémentaire un billon régulateur.

20. De 1810 à 1850, il y eut un ralentissement simultané dans la production de l'or et de l'argent provenant de la désorganisation des mines en Amérique. Conformément a notre théorie ci-dessus exposée, les prix des marchandises en monnaie baissèrent. M. de Laveleye a lui-même reconnu le fait de cette baisse dans la Bibliothèque universelle, en mars 1882 (Des fonctions île la monnaie, p. 400), et dans le Journal des Économistes, en mars 1883 (la Crise et la contraction monétaire,]). 415). La crise fut longue et intense; mais, comme le bimétallisme resta malgré tout effectif, le législateur ne fut pas amené a prendre aucune mesure. Toujours est-il que le parachute n'empêcha pas la chute.

21. Vers 1850, par suite de la découverte des gisements aurifères de la Californie et de l'Australie, l'or devint très abondant et tendit à chasser complètement l'argent de la circulation monétaire. Le bimétallisme se résolvait en monométallisme- or, et le rapport de la valeur de l'or marchandise à la valeur de l'argent marchandise s'abaissait au-dessous de 15 1/2 sur le marché. En outre, la quantité de la monnaie augmentait et les prix des marchandises en monnaie haussaient. La première conséquence, celle de la disparition de l'argent, força le législateur à intervenir. Pour retenir dans la circulation la monnaie d'argent divisionnaire, ou la transforma en un billon par l'abaissement de son titre de 900/1000 ù 835/1000. Ce fui le premier coup porté au bimétallisme ; aussi les bimétallistes déplorent-ils amèrement cette altération du titre de la monnaie d'argent divisionnaire. Ils feraient mieux de nous expliquer comment on eût pu

pourvoir autrement aux petits payements. Quanta la seconde conséquence, celle de la hausse de tous les prix, elle fut considérée comme un signe de la prospérité due à l'excellence des gouvernements, et on en laissa profiter les producteurs et débiteurs et pàtir les consommateurs et créanciers. C'est cette hausse de prix que Jevons a mesurée et trouvée de 10,25 pour 100, en restant sensiblement au-dessous de la vérité, comme je l'ai expliqué ailleurs.

22. Après 1870, en raison de la découverte de mines d'argent dans le Nevada et aussi en raison du remplacement, en Allemagne, de la monnaie d'argent par la monnaie d'or, l'argent est devenu, à son tour, très abondant et a tendu à chasser complètement l'or de la circulation monétaire en France etdans l'Union latine. Le bimétallisme se résolvait en monométallisme-argent, et le rapport de la valeur de l'or marchandise à la valeur de l'argent marchandise s'élevait au-dessus de 15 1/2 sur le marché. En outre, la quantité de la monnaie augmentait et les prix des^marchandises en monnaie haussaient. Ce fut alors que, sous l'influence de la doctrine monomélallistc, le législateur intervint. Il restreignit d'abord, en 1874, puis suspendit complètement, en 1878, le monnayage de l'argent. Nous en sommes la, et c'est cette situation qu'il faut apprécier exactement

La suspension du monnayage de l'argent a certainement arrêté la substitution complète de l'argent à l'or dans la circulation monétaire de l'Union latine et empêché le bimétallisme de se résoudre en monométallisme argent ; mais elle a non moins certainement accéléré et accentué la hausse au-dessus de 15 1/2 du rapport de la valeur de l'or marchandise à la valeur de l'argent marchandise, supprimé la monnaie d'argent et tué le bimétallisme lui-même. M. Cernuschi nous parie à tout propos d'assignats métalliques et de monométallisme bossu ; ces expressions ne sont ni assez scientifiques ni assez exactes. Du moment où la frappe des écus d'argent n'est plus libre, la valeur de l'argent

monnaie est toujours le — — de la valeur de l'or

lo,5

monnaie, tandis que la valeur de l'argent marchan-

dise n'est plus que le— ou le — de la valeur de l'or

marchandise; en d'autres termes, les écus d'argent ont comme monnaie une valeur légale et conventionnelle supérieure à la valeur réelle et commerciale qu'ils auraient comme marchandise : ils ne sont pas des assignats métalliques, ils sont un billon. D'autre part, du moment où l'argent est billon et où l'or seul est monnaie nous sommes, de fait, régis par l'étalon d'or; nous le serions aussi de nom si l'on définissait dorénavant, ainsi qu'on devrait le faire, le franc non plus comme» 5 grammes d'argent à 9 in de (in »,mais

comme « — = -— - grammes d'or à 9/10 de fin ». 11

M. L. WALRAS. — THÉORIE DE LA \lo\Y\IE.

ne s'en faut que de cet aveu que nous soyons au régime non du monométallisme bossu, niais de la monnaie d'or avec billon d'argent spécial ou complémentaire. Ce système monétaire est le cinquième qui s'offre à nous dans cette étude, et, comme je vais le montrer dans un instant, il se trouve que c'est le bon.

Voilà donc, pour ce qui est du rapport de valeur de l'or et de l'argent; quant au mouvement des prix, la suspension du monnayage de l'argent a complètement dépassé le but : elle a substitué une diminution à une augmentation dans la quantité de la monnaie et une baisse à une hausse des prix des marchandises en monnaie. Le monnayage de l'argent est arrêté ; mais la démonétisation de l'or ne l'est pas. Depuis deux ou trois ans, personne n'apporte aux Hôtels des Monnaies de l'or marchandise à transformer en or monnaie, et il est à croire qu'au contraire on transforme de l'or monnaie en or marchandise. La production de l'or est inférieure à sa consommation. Ainsi la quantité de la monnaie diminue ; en conséquence, les prix des marchandises en monnaie baissent. Ils baissent peut-être pour d'autres raisons encore ; mais ils baissent incontestablement pour celle-là. Sur ce point, les bimétallistes ont pleinement raison contre le parti pris des monométallistes. Seulement, il ne faudrait pas se borner, comme ils le font, à affirmer cette baisse : il faudrait la constater et la mesurer.

23. Je résume ainsi le procès. Si, comme l'auraient voulu les bimétallistes, on avait laissé le rapport légal de 15 1/2 produire librement ses conséquences, tout l'argent démonétisé par l'Allemagne, accompagné de celui des mines du Nevada, serait venu se faire monnayer dans l'Union latine ; tout notre or serait passé en Allemagne; nous aurions eu une monnaie exclusivement d'argent, d'ailleurs très abondante, et une hausse considérable des prix au détriment des propriétaires fonciers, des travailleurs et des capitalistes; nous serions dans la position actuelle de l'Inde. Les monométallistes étant intervenus et ayant réussi à faire d'abord restreindre, puis suspendre la frappe des écus, l'argent allemand et américain, partout repoussé comme métal monnaie, s'est amassé sur le marché du métal marchandise et y a déterminé une baisse de 20 pour 100 ; une partie de notre or nous est restée ; mais la monnaie est, malgré tout, très rare et il se produit une baisse considérable des prix au détriment des entrepreneurs. Je demande : « Pourquoi suspendre complètement la frappe des écus au lieu delà restreindre purement et simplement dans les limites nécessaires pour qu'il n'y ait pas plus de crise de baisse que de crise de hausse? -- Mais, me demanderat-on, quel est votre principe régulateur? »

Je l'ai dit. Le but à poursuivre n'est pas de rendro absolument fixe la rareté et la valeur de la marchandise monnaie. Parmi les marchandises ordinaires, il y en a, comme certains produits agricoles, qui, indé-

pendamment des oscillations bebdomadaires, mensuelles ou annuelles, augmentent régulièrement de rareté et de valeur ; et i! y en a d'autres, comme la plupart des produits industriels, qui, indépendamment des oscillations dues à des causes diverses, diminuent régulièrement de rareté et de valeur. Tout serait pour le mieux si la marchandise monnaie éprouvait une variation de rareté et de valewr </'"' fût moyenne des variations de rareté et de valeur des autres marchandises. L'or, pas plus qu'aucune marchandise quelconque, ne saurait prendre naturellement une telle variation de rareté et de valeur ; mais on peut la lui imprimer artificiellement en ajoutant à la circulation monétaire, ou en eu retranchant, selon les besoins, des écus d'argent. Et c'est à quoi j'ai démontré qu'on arriverait précisément en faisant ces additions ou ces soustractions de façon à ramener périodiquement à la constance la moyenne des prix des marchandises en monnaie.

C'est ce que j'appelle système de la monnaie d'or avec billon d'argent régulateur, et j'insiste sur ce point que ce système est actuellement le nôtre, celui auquel nous a conduits la logique des faits plus forte que celle des bimétallistes. L'or seul est aujourd'hui monnaie et doit seul fournir la définition du franc. Le franc doit être

défini comme « les -— = —grammes d'or à 9/10 de

fin ». L'argent est billon : il doit être billon divisionnaire pour les pièces de 1/2, 1 et 2 francs, soit de 2,5. 5 et 10 grammes, à 835/1000 ; il doit être billon régulateur pour les pièces de 5 francs, soit de 25 grammes, à 900/1000. Un calcul mathématique dont il reste à fixer le détail pratique nous apprendra si nous devons verser peu à peu du billon régulateur dans la circulation monétaire ou en retirer. Dans le premier cas, nous inclinons dans le sens du bimétallisme où nous reviendrons tout à fait si nous prenons assez d'argent sur le marchédu métal marchandise pour faire remon-

ter son prix en or de — ou — à . . „ . Dans le

19 20 la, a.

second cas, nous penchons vers le monométallisme-or où nous'serons définitivement arrivés le jour où il ne restera plus d'écus d'argent dans la circulation monétaire. Ainsi, nous évitons de nous précipiter aveuglément dans l'un ou dans l'autre de ces systèmes, ou de nous arrêter immobiles et indécis entre les deux ; mais nous nous plaçons dans une situation intermédiaire en nous réservant d'aller soit à l'un, soit à l'autre, selon qu'il le faudra, en raison de la pénurie ou de l'afflux de l'or, pour soustraire les prix à toute contraction comme à toute inflation d'origne monétaire.

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