MÉTHODE DE PROPHYLAXIE DE LA RAGE
Des 38 Russes traités ou en traitement après morsures de loups enragés, 3 sont morts rabiques; les autres vont bien, quant à présent; mais il est impossible de prévoir ce qui arrivera ultérieurement. Il existe, en effet, de profondes différences entre les suites des morsures par les chiens ou par les loups.
Plusieurs personnes ont eu l'obligeance de me faire connaître des récits très authentiques de l'effet des morsures de loups enragés, et je crois utile de publier les conclusions de leurs rapports.
Premier document. — Le 27 février 1700, 8 habitants de la commune de Saint-Julicn-de-Civry (Bourgogne) furent mordus par un loup enragé.
Un succomba le même jour à ses blessures; les 7 autres moururent tous de la rage, après une incubation qui varia de 17 à 68 jours (17, 26, 28, Z|2, hh, GO, 68). (Extrait des registres mortuaires de la commune, par M. Sandre, instituteur, extrait certifié par le maire de la commune.)
Deuxième document. — Le 2tî décembre 1806, 9 personnes furent mordues, aux environs de Bourg, par un loup enragé; 8 sont mortes de la rage. (La Revue scientifique, qui rapporte ce fait, emprunté à une communication du docteur Thimécour, de la Société de médecine de Lyon, ne dit rien des dates d'incubation (1).
Troisième document. — Le 16 octobre 1812, 19 personnes ont été mordues, dans la ville de Bar-sur-Ornain, par un loup enragé. Toutes furent traitées par les docteurs Champion et Moreau, qui lavèrent leurs plaies et les cautérisèrent avec du muriate d'antimoine liquide.
11 sont mortes de la rage, après une incubation qui a varié de 7, 13, 15 jours à 60, 69 et 70 jours. (Communiqué à l'Institut de France, le 6 septembre 1813, par le docteur Champion.)
Quatrième document. — Le 23 février 1849, un berger de Darbois, le sieur Dumont, âgé de soixante-quatre ans, a été mordu par un loup enragé. Il est mort rabique après une incubation de 32 jours. (Communication de MM. Caille tet et Mariotti.)
Cinquième document. — Le 7 janvier 1866, trois personnes habitant trois communes voisines, Nant, Alques et Saint- Jean-du-Bruel, dans l'Aveyron, furent mordues par une louve enragée.
Les trois ont pris la rage après 22, 23 et 38 jours d'incubation et sont mortes. (Communication du docteur Bompaire, à Millau, Aveyron.)
Sixième document.— Le 5 octobre 1874, dans la commune de Rochettc, canton de la Rochefoucauld (Charente), deux hommes furent mordus par un loup enragé qui venait de terrasser et de déchirer une petite fille.
Après 25 et 30 jours d'incubation, ces deux hommes ont pris la rage et ont succombé. L'enfant est morte le jour même où elle a été assaillie. (Extrait du journal le CharenlaiSj octobre et novembre 1874.)
(1) La note du docteur I.util-Tliimocour donne la durée de l'incubation (24 jours) pour une soûle victime. Claudine Tabouret, âgée de soixante ans; pour les autres mordus, il est dit seulement que la mort est survenue à dos époques peu éloignées. (Réd.)
Septième document. — Par lettre, en date du 26 mars dernier, M. le docteur Niepce, médecin des eaux d'AUevard, signale à M. Vulpian /i cas de morsures par loup enragé, en 1822. Les U personnes moururent de la rage, après des durées d'incubation de 9, 13, 15 et 19 jours.
Huitième document. —Les 11 et 12 mai 1811, un loup enragé mordit, dans les «virons d'Avallon, diverses personnes et beaucoup de bestiaux.
Toutes les personnes mordues succombèrent à la rage.
Les dates des divers décès, relevées sur les registres de l'hospice, sont les suivantes :
2/i, 27, 28, 30 (2 morts el 31 mai 1811, par conséquent, 13, 16, 17, 19 et 20 jours après les morsures. (Extrait des registres de l'hospice de la ville d'Avallon, Yonne.)
En réunissant les huit documents qui précèdent, on arrive à la proportion de 82 morts pour 100 mordus par loups enragés, et, dans 6 des cas sur 8, il y a eu autant de morts que de mordus. Si l'on appliquait cette proportion, dans la mortalité, aux 16 Russes de Smolensk dont le traitement est terminé et dont 16 reprennent aujourd'hui le chemin de la Russie, ce n'est pas ;: morts par rage dont on aurait à déplorer la perte, mais 15 ou 16. On ne saurait douter que le traitement a dû être ellicace pour la plupart d'entre eux.
Il y a plus : en Russie, on s'accorde généralement à dire que toute personne mordue par un loup enragé est vouée à la mort par rage.
Les faits précédents nous démontrent :
1° Que la durée d'incubation de la rage humaine par morsures de loups enragés est souvent très courte, beaucoup plus courte que la rage par morsures de chiens.
2° Que la mortalité, à la suite des morsures par loup enragé, est considérable si on la compare aux effets des morsures du chien.
Ces deux propositions trouvent une explication suffisante dans le nombre, la profondeur et le siège des morsures faites par le loup, qui s'acharne sur sa victime, l'attaque souvent à la tète et au visage. L'autopsie des trois Russes qui ont succombé à l'IIôtel-Dieu et l'inoculation de la moelle allongée du premier de ces Russes à des chiens, des lapins et des cobayes prouvent que le virus du loup et celui du chien ont sensiblement la mémo violence, et que la différence entre la rage du loup et la rage du chien tient surtout au nombre et à la nature des morsures.
Ces faits m'ont conduit à chercher si, dans le cas de morsures par loups enragés, la méthode ne pourrait pas être utilement modifiée par des inoculations eu plus grande quantité et dans un temps plus court. Je ferai part ultérieurement des résultats à l'Académie.
Dans tous les cas, pour le loup en particulier, il est bon de se soumettre le pi us. tôt possible au traitement préventif. Les Russes de Smolensk ont employé six jours pour le voyage et ne sont arrivés au laboratoire que quatorze et quinze jours après les accidents. On aurait donc pu, à la rigueur, commencer leur traitement huit jours plus tôt, et l'on ne saurait dire quelle aurait été l'influence de eette modification pour les trois qui ont succombé.