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MM. LEGUE ET GILLES DE LA TOURETTE. — SŒUR JEANNE DES ANGES

d'après le rituel, on répandit le bruit dans la ville qu'elles étaient ensorcelées.

A partir de ce moment, une folle terreur régna au couvent. Les cérémonies étranges de l'exorcisme, les extravagantes sommations faites au diable, pendant des journées entières, de sortir du corps de la prétendue possédée, portèrent le dernier coup à Jeanne des Anges, qui tomba dans de violentes attaques convulsives. Ses compagnes, témoins de cet effrayant spectacle, croyant à la présence du démon, perdant conscience de la réalité, saisies d'épouvante, entraînées dans le même tourbillon de pensées erotiques que faisait naître en elles le langage de leur supérieure, furent atteintes, les unes après les autres, des mêmes convulsions et du même délire.

Cependant, Grandier, dont le nom revenait constamment, pendant les exorcismes, sur les lèvres de Jeanne des Anges, ne restait pas inactif. Accusé par ses ennemis d'avoir jeté un maléfice sur le couvent, comprenant enfin dans quel abîme on voulait le précipiter, il s'adressa au bailli de Loudun, magistrat intègre et réputé dans toute la contrée, et le supplia de faire « séquestrer et séparer les religieuses ». Mais le bailli, malgré des ordres formels, ne put se faire obéir des exorcistes. Pour éviter un conflit entre l'autorité séculière et l'autorité ecclésiastique, il engagea vivement Grandier à

s'adresser à son évêque

L'archevêque de Bordeaux envoya à Loudun son médecin, qui déclara que les religieuses n'étaient point possédées; puis il défendit à Mignon d'exorciser, « ainsi qu'à tous autres de s'immiscer auxdits exorcismes sur les peynes de droict » ; et, enfin, il ordonna le séquestre vainement réclamé par Grandier et les magistrats.

Ces sages mesures mirent fin comme par enchantement aux convulsions des religieuses, et, pendant plusieurs mois, le calme fut rétabli, en apparence du moins, dans le couvent. Dès lors, la considération dont les Ursulines jouissaient dans le pays se changea en une indifférence méprisante. On retira de leur pensionnat toutes les jeunes filles de la ville qui y faisaient leur éducation. Leurs parents même ne voulurent plus en entendre parler et refusèrent de payer, après ces scandaleux événements, la modique pension qu'ils leur faisaient. Les malheureuses tombèrent dans une gêne voisine de la misère, et elles n'eurent d'autres ressources pour vivre que de se livrer à des travaux manuels très pénibles. Cette triste situation plongea Jeanne des Anges dans une mélancolie profonde. Ses attaques convulsives disparurent, il est vrai, grâce aux sages ordonnances de M. de Sourdis, qui interdisaient à Mignon de se livrer aux exorcismes; mais son état de santé s'aggrava. Elle eut des hémorragies nasales et des vomissements de sang, persistant quelquefois pendant trente a quarante heures « sans qu'il soit possible de les arrester ». L'anémie, qui en fut la conséquence, ne fit que redoubler ses hallucinations et, plus que jamais, l'image de Grandier hanta son cerveau. « De plus, elle estoit continuellement persécutée par des tentations d'impureté et d'une manière tout à fait horrible. » Ses compagnes furent également atteintes du même mal. C'était un spectacle la-

mentable de voir ces malheureuses, pareilles à des femelles en rut, courir jour et nuit a travers les allées de leur jardin, appelant à grands cris cet homme dont l'image les fascinait.

« Kmportées par ce charme, elles avoient de véhémentes inclinalions pour Grandier et, outre les pensées et les imaginations que la nature peut donner, mais dont l'enfer se sert contre les personnes les plus innocentes (Dieu le permettant ainsy), il se rit qu'elles ne pensoient qu'à luy, qu'elles ne eonnoissoient pas mesme de vue; elles ne réclamoient que luy, elles s'en alloient dans les lieux les plus reculez de la maison et du jardin pour crier après luy, et comme pour le chercher, de façon qu'il est arrivé quelquefois qu'après qu'elles avoient esté ou dans un cabinet du jardin, ou dans un grenier, soupirer après luy, il leur paroissoit transporté, etc. »

Telle était la situation du couvent, quand arriva à Loudun le conseiller d'État, Jean Martin de Laubardemont, chargé par le roi de procéder au démantèlement du château

Sur l'ordre de Richelieu, Laubardemont fit arrêter Grandier. Une légion d'exorcistes s'abattit dès lors sur le couvent et, bientôt, grâce aux manœuvres de ces fanatiques, les malheureuses Ursulines redevinrent plus que jamais la proie du démon. Chaque jour, on les exorcisait dans les différentes églises de la ville. Jeanne des Anges se faisait tout particulièrement remarquer par la violence de ses attaques, l'obscénité de son langage et ses attitudes cyniques.

Aussi, les curieux ne tardèrent-ils pas à affluer à Loudun pour assister à ce triste et terrifiant spectacle donné publiquement dans les églises. La raison se révolte au récit des extravagances débitées pendant les longs mois que dura cette procédure sans pareille. On n'y pourrait croire si tout cela n'était dûment consigné dans de volumineux procèsverbaux écrits, pour la plupart, de la main même de Laubardemont. Ce que peut inventer l'imagination la plus déréglée aurait peine à approcher de la vérité. Le plume se refuse à relater ici les actes cyniques dont étaient coutumières Jeanne des Anges et ses compagnes, et les propos obscènes qu'elles ne cessaient de tenir. C'était pourtant à ces orgies de fureurs sensuelles et de cris impudiques que Laubardemont et les exorcistes, ses dignes acolytes, ne craignaient pas de convier les jeunes filles de la ville.

Tant que dura ce révoltant procès, on vit l'espionnage et la calomnie érigés à Loudun en règle de gouvernement, la délation imposée par les moines, en pleine chaire, comme une obligation et une vertu. Les magistrats de la ville, le bailli en tête, uniquement coupables d'avoir rempli leurs devoirs, furent réduits au silence, inquiétés, accusés môme de magie. Laubardemont fut l'âme damnée de cette farce sinistre, dans laquelle de malheureuses hallucinées tinrent les premiers rôles. Il en dirigea les péripéties, il la prolongea tant qu'il put. Prêt à tout, du moment qu'il s'agissait de se conformer aux intentions du maître, il ne recula devant aucune manœuvre; il fut au niveau de toutes les hontes. Tous les magistrats, qu'il choisit avec soin pour faire partie de la commission chargée de juger Grandier, s'étaient vendus d'avance, en acceptant pour véritable cette monstrueuse doctrine imposée à leurs consciences par les moines

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