MM. LEGDÉ ET GILIE? DE LA TODRETTE. — SŒUR JEANNE DES ANGES
qui était trop habile dans l'art de feindre pour laisser entrevoir à ce confesseur sénile la passion dont elle était dévorée. Le pauvre Moussaut fut donc complètement abusé par les dehors hypocrites de sa pénitente et, pas plus le dernier jour que le premier, il ne sut voir clair dans cette àme si peu faite pour la vie du cloître.
C'est que Jeanne des Anges était une véritable énigme pour ceux qui l'entouraient. Elle avait, malgré tous ces défauts, une certaine puissance de séduction. La beauté de son visage, dont elle était si fière, séduisait tout d'abord, et l'on oubliait volontiers, dans les charmes de sa conversation et devant les petits manèges de sa coquetterie, ce qu'avaient de défectueux sa taille et ses épaules; elle dissimulait d'ailleurs avec soin ces imperfections naturelles.
Au mois de juin 1031, le prieur Moussaut vint à mourir et l'on dut chercher pour le couvent un nouveau directeur. C'est alors que Jeanne des Anges saisit avec empressement cette occasion de nouer des relations avec Grandier et lui fit proposer la place. Mais, contrairement à ses prévisions comme à ses désirs, elle essuya un refus. Le curé répondit que ses nombreuses occupations ne lui permettaient pas de consacrer quelques heures par jour aux fonctions qu'on voulait lui confier. Évidemment ce n'était là qu'un prétexte poli pour décliner l'offre qui lui était faite. Une influence qu'il était facile de deviner, celle de Madeleine de Brou, la maîtresse préférée de Grandier, avait pu seule dicter une semblable réponse. Jeanne des Anges, d'ailleurs, ne s'y trompa pas un instant ; elle comprit que le coup ne pouvait venir que de sa rivale et jura de se venger.
Dans ce but, elle s'adressa au chanoine Mignon. Ce choix était des plus significatifs et Grandier n'allait pas tarder à l'apprendre à ses dépens. Mignon, en effet, était, par sa mère, neveu de Trincant, le procureur du roi, et allié à presque tous les ennemis du curé. Sa famille, très nombreuse à Loudun, avait des ramifications dans toutes les classes de la société. Il jouissait d'une certaine influence due à sa fortune plus qu'à son mérite. Sa personne, du reste, prévenait peu en sa faveur. Atteint de claudication, il n'avait embrassé l'état ecclésiastique que parce que son infirmité ne lui permettait pas sans doute d'en choisir un autre. Ambitieux et vindicatif, il avait vu d'un œil jaloux les succès de Grandier qui, jeune, étranger au pays, était comblé de toutes les faveurs. Dès les premiers jours, il lui avait voué une haine implacable qu'il eut le talent de cacher pendant plusieurs années. Trop perspicace pour ne pas reconnaître son impuissance vis-à-vis du nouveau venu, il attendit avec patience le moment propice pour prendre ouvertement et sans danger parti contre lui. L'aventure scandaleuse de sa cousine lui en fournit l'occasion et, depuis lors, il n'eut plus à se contraindre et à repousser ses véritables sentiments. Il fit au curé une guerre acharnée au moyen d'une arme qu'il maniait en maître, la calomnie. Très versé dans la procédure, il suscita à Grandier une foule de tracas judiciaires ; toujours battu, jamais découragé, il n'en persista pas moins à continuer ses attaques, dans l'espoir de le lasser et de le décider à abandonner le pays
Bientôt Jeanne des Anges tomba dans un état complet d'anémie, en proie à une affection nerveuse, l'imagination surexcitée par la lecture de livres mystiques, eut de véritables hallucinations. Ce fut d'abord l'ancien directeur du couvent qui lui apparut la nuit, réclamant des prières pour le repos de son àme; puis Grandier, qu'elle ne connaissait point, mais qui tenait tant de place dans sa pensée. Il s'approchait d'elle, rayonnant d'une beauté fascinatrice; « il lui parloit d'amourettes, la sollicitoit par des caresses aussi insolentes qu'impudiques et la pressoit de lui accorder ce qui n'estoit plus à sa liberté et que par ses vœux elle avoit consacré à son sainct époux » (1).
Ces apparitions avaient produit chez sœur Jeanne une telle perturbation des fonctions nerveuses, que tout son être, absorbé par l'image de Grandier, ne faisait plus entendre qu'un cri de volupté.
Elle finit par avoir honte de sa faiblesse et elle raconta à quelques-unes de ses compagnes les évocations nocturnes de son imagination déréglée, en ayant soin toutefois d'ajouter qu'elle avait courageusement résisté aux sollicitations du tentateur. Dans le couvent, on multiplia les jeûnes et les prières pour éloigner ces impudiques apparitions : plusieurs religieuses, et sœur Jeanne à leur tète, s'administrèrent la discipline. Cet entraînement à rebours, qui consiste à tuer le corps pour vivifier l'esprit, et cette déséquilibration de la vie organique ne tardèrent pas à porter leurs fruits. Au bout de quelques jours, plusieurs religieuses éprouvèrent les mêmes symptômes.
En même temps, Jeanne des Anges apprenait à son directeur Mignon le nom de celui qui venait ainsi la visiter la nuit et la solliciter au mal. Du coup, l'honnête confesseur vit le parti qu'il pouvait tirer de cette étrange affection. Bien loin de chercher à calmer sa pénitente, il ne fit au contraire que l'entretenir dans cette idée qu'elle était la proie de Satan, et, par ses perfides insinuations, la crainte des esprits ne tarda pas à faire place à celle des démons.
Aussitôt, Mignon avertit son oncle, le procureur du roi et les principaux ennemis de Grandier de ce qui se passait.
Tous, à cette étrange nouvelle, furent d'avis que cette affaire rappelait, à s'y méprendre, celle de Gaull'ridi, curé des Accoules, à Marseille, brûlé vif pour avoir ensorcelé Madeleine de la Palud, et qu'il suffirait de la bien conduire pour amener la perte de leur ennemi. En conséquence, il fut convenu que Mignon continuerait à parler à Jeanne des Anges et aux autres religieuses de possession démoniaque, qu'il rapporterait à cette origine leurs hallucinations et leurs désordres nerveux et que, pour les convaincre, il commencerait à pratiquer les exorcismes.
Dès que ce plan eut été arrêté, Mignon appela les Carmes, ainsi qu'un fanatique du nom de Barré, curé de Saint-Jacques de Chinon, pour le seconder dans cette lourde tâche d'exorciste. Puis, quand toutes ces malheureuses furent suffisamment stylées, quand elles surent bien leur leçon,
(1) Mercure français, t. \x.