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MM LÉGUÉ ET GILLES DE IA TODRETTE. — SOEUR JEANNE DES ANGES

voir, fut, comme les autres, trompé par les apparences, et il constata dans un rapport que l'état de grossesse était môme assez avancé. Ainsi, du reste, que nous l'expliquons dans la partie du manuscrit qui a trait à cet événement, il était alors difficile de conclure autrement. C'est, en effet, seulement dans ces dernières années que cette question de grossesse hystérique a été sérieusement étudiée.

Devant la conclusion du médecin, force fut à Laubardemont de s'incliner. Un miracle seul pouvait désormais tirer Jeanne des Anges de cette situation, en apparence inexplicable. L'agent de Richelieu le compritet s'adressa aux exorcistes qui, avec le cérémonial accoutumé, sommèrent le démon « de détruire luy-mosme son ouvrage. Ce qu'il fist par la provocation d'un grand vomissement de sang à deux ou trois reprises par lequel il dissipa cet amas (1) ».

Ce prodige eut lieu en présence du sieur du Chesne, qui en fut, tout à la fois, émerveillé et confondu.

Quelques jours après, le célèbre médecin s'en retournait au bon pays du Maine raconter les phénomènes étranges dont la ville de Loudun était devenue le théâtre.

Malgré son état de santé, Jeanne des Anges pensait à la situation lamentable faite à son couvent. Pour y mettre un terme, elle s'adressa à Laubardemont, son parent et son protecteur. Celui-ci, désireux de lui venir en aide, écrivit au cardinal en ces termes : « La mère prieure m'a dit qu'avec deux mille livres par an elle peut entretenir honnestement sa communauté. Il luy faudroit donc à peu près cinq cens escus d'aumosne pour la tirer de l'extresme misère, etc. (2) »

Richelieu s'empressa d'accéder à cette demande et chargea M. de Bullion (3) de faire parvenir à Loudun les fonds nécessaires à l'entretien des religieuses. Jusqu'à la mort du cardinal, les deux mille livres furent, chaque année, religieusement payées, sur la cassette royale, cela va sans dire. D'ailleurs, Laubardemont ne s'en tint pas là. Pour complaire à sa protégée, il viola audacieusement tous les droits de la propriété, s'empara à main armée du collège des protestants et y installa les Ursulines.

Pendant ce temps, la possession continuait son cours et, malgré les exorcismes des capucins et des récollets, devenus à moitié fous dans l'exercice d'un pareil métier, elle menaçait de s'éterniser. Laubardemont, mécontent des exorcistes, prit le parti de les remplacer. Cette fois, il s'adressa aux jésuites, dans l'espoir que leur habileté bien connue relèverait la possession tombée dans un profond discrédit. Sur sa demande, le 20 décembre 163£t, les PP. Surin, Rousseau, Anginot et Bachellerie arrivèrent à Loudun et, dès le lendemain, jour de Saint-Thomas, commencèrent leurs fonctions. Le commissaire royal ne s'était pas trompé. Avec les nouveaux venus la possession n'allait pas tarder à

(1) Rapport au cardinal de Richelieu. Minist. des affaires étrang., Arch. Poitou, fol. 111.

(2) Rapport au cardinal, etc., fol. 113.

(3) Claude de Bullion, seigneur de lîonnelles, surintendant des finances, ministre d'État, garde des sceaux des ordres du roi, mort le 22 décembre 1740.

prendre un nouvel essor et à entrer dans une phase inconnue jusque-là : celle des miracles.

Le jésuite chargé d'exorciser Jeanne des Anges était le P. Jean-Joseph Surin. Il avait alors trente-quatre ans. C'était une sorte d'illuminé et, comme nous le prouverons, un hystérique nettement caractérisé. Un tel choix parut étrange et ne se fit pas sans difficultés. Il fallut, en effet, toute l'insistance du provincial de Guyenne, Arnault Boyre, pour obtenir du supérieur de Marennes où se trouvait alors le P. Surin, l'autorisation de faire de ce dernier un exorciste. Nul moins que lui ne convenait à cette charge.

a Depuis quelques années il estoit accablé de grandes peynes de corps et d'esprit qui le rendoient presque incapable de toutes sortes de travaux. Il avoit le corps si foible qu'il ne pouvoit s'appliquer à aucune chose sans sentir beaucoup de douleurs, et ne pouvoit faire la moindre lecture à cause de maux de tète continuels : d'ailleurs, son esprit estoit plongé dans des peynes et pressures si extresmes qu'il ne savoit que devenir, le tout par un ordre qui luy estoit inconnu et par des causes où il ne pouvoit mettre du remède. Ces angoisses le tenoient particulièrement depuis deux ans que son ame estoit tellement obscurcie, affligée et serrée, et son corps si gêné et angoissé en toutes manières qu'il ne pensoit pas estre capable de vivre longtemps en cet estât. »

Tel était l'homme à qui Jeanne des Anges fut confiée. Aussi, deux mois après l'arrivée de ce mystique et anémique personnage, vit-elle redoubler ses crises et ses hallucinations. Le jésuite, pris lui-même de délire erotique et en proie à des attaques d'hystérie, ne lui laissait de repos ni jour ni nuit. Il la faisait mettre complètement nue devant lui et, sous prétexte de châtier Isacaaron, le démon de l'impureté dont elle ne pouvait se débarrasser, il lui ordonnait de s'administrer la discipline. Jeanne exécutait l'ordre de cet halluciné. Toutefois, « elle n'avoit rien senti de cette discipline et ne savoit ce qui avoit esté fait et dit, sinon une mémoire confuse qu'elle s'estoit déshabillée et habillée ».

Nous n'insisterons pas davantage sur toutes les extravagances commises par ces deux hystériques si bien faits d'ailleurs pour se comprendre et se compléter. Les jésuites se sont chargés de cette besogne en se faisant les éditeurs des œuvres posthumes du P. Surin. Nous ne pouvons qu'y renvoyer le lecteur désireux de connaître ces insanités théologiques.

Quoi qu'il en soit, le scandale fut tel que le provincial de Guyenne dut rappeler à Bordeaux l'exorciste de Jeanne des Anges. Il était temps, le malheureux avait fini, par perdre dans ce métier le peu de raison qui lui restait.

Un autre jésuite, le P. Ressès (Antoine), fut désigné pour lui succéder et, dans son impatient désir de se distinguer de son collègue, il débuta par un coup de maître : la guérison miraculeuse de Jeanne des Anges.

Depuis que la supérieure des Ursulines avait été mise entre les mains du P. Surin, sa santé s'était gravement altérée. Elle fit part de ses souffrances à son nouvel exorciste ; mais, celui-ci, pris d'un beau zèle et sans avoir égard « à ce qu'elle lui dit, qu'en pareil état ses prédécesseurs avoient coutume de la laisser », n'en persista pas moins dans ses pratiques. D'ailleurs, « le père avoit grand désir de faire

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