MM. LÉGUÉ ET GILLES DE LA TODRETTE. — SOEUR JEANNE DES ANGES
alors l'exorcisme, à cause qu'il y avoit ce jour-là une célèbre compagnie. Il la mena ainsi au travail qui fut tel qu'elle en eut une grosse fièvre avec pleurésie. »
Le médecin Fanton, aux lumières duquel on s'adressa dans cette circonstance, n'hésita pas, en présence de la violente douleur de côté accusée par sœur Jeanne, à diagnostiquer une « inflammation de la plèvre ». Son erreur se comprend jusqu'à un certain point, car la belle découverte de l'auscultation ne date que du commencement de ce siècle. Mais, ce qu'il est difficile d'expliquer et d'excuser, si ce n'est en rejetant la faute sur une manie de l'époque, c'est la médication employée par ce praticien. Il saigna jusqu'à dix fois en quinze jours sa malade. Les résultats ne se firent pas longtemps attendre. Jeanne des Anges eut de -nouvelles crisos et de nouvelles hallucinations. Elle tomba dans un tel état de faiblesse que, sur les instances de la sous-prieure, Fanton dut écrire à Laubardemont pour l'informer de l'état très inquiétant où elle se trouvait.
Pendant ce temps, les exorcistes faisaient courir le bruit que la supérieure des Ursulines était à la dernière extrémité, et, pour bien le démontrer, ils décidèrent de lui administrer l'extrême-onction. Les PP. Ressôs et Bastide se chargèrent de cette besogne,
« Elle reçut ce sacrement avec grande- dévotion et résignation quoy que estant d'une faiblesse extresme, et peu après, elle entra on l'agonie, on vit tous les signes de mort sur soo visage, elle fit deux hoquets, on attendoit le troisième et le dernier; mais au lieu de cela, cette mourante changea tout à coup et se mit d'elle-même sur son séant; après quoy elle demeura attentive, les yeux levés comme si elle eût été ravie et son visage parut extresmenient beau. »
Dès que la vision eut cessé, Jeanne des Anges s'écria qu'elle était guérie. Aussi, quel ne fut pas l'étonnement du médecin quand, le lendemain matin. (7 février 1637), à son arrivée au couvent, il rencontra dans l'escalier sa malade qui, soutenue par d'autres religieuses, venait au-devant de lui pour lui raconter sa guérison. Saint Joseph, déclarat-elle, lui était apparu pendant la nuit tenant dans ses mains un baume d'une odeur exquise. Il le lui présenta, mais ne voulut pas l'appliquer lui-même « à cause de sa modestie bien connue ». L'ange gardien de sœur Jeanne n'eut pas tant de scrupules, il enduisit de baume le côté douloureux et, à l'instant même, elle se sentit soulagée. A titre de preuves, elle montra à Fanton, tout ahuri par cette déclaration, cinq gouttes du merveilleux remède imprégnées sur sa chemise.
Furieux d'avoir été berné, le médecin se retira en avertissant les religieuses qu'il renonçait désormais à leur donner ses soins.
A deux jours de là, Jeanne des Anges se souvint fort à propos de l'onction qui l'avait guérie et qu'elle avait seulement essuyée avec sa chemise. Elle appela la mère sousprieure et la pria de visiter avec elle son côté et
u De voir ce que c'estoit que cette onction, Elles s'enfermèrent
toutes deux et, la mère ouvrant, son sein, elles sentirent une odeur
. admirable ; puis, ayant vu les marques de ce baume divin qui y
estoient restées en cinq grossos gouttes, la mère résolut de garder cette chemise. On lui en donna une blanche et ensuite on coupa la chemise où estoit le baume à la ceinture, gardant le haut ot jetant le bas. On voulut ensuite blanchir ce haut de chemise ; mais, craignant de perdre les cinq gouttes précieuses qui jetoient une odeur admirable et qu elles désiroient fort de conserver entières, elles ^';i\ isèrent de faire un ourlet à l'entour pour marquer leur place, l'élever en l'air et le lier avec du fil; puis, tenant ce lien soulevé, elle sblanchirent et savonnèrent le reste de la chemise (1). »
Ajoutons un détail qui a bien son importance : Jeanne des Anges, comme nous l'avons dit, excellait dans la confection des onguents et elle passait une partie de son temps à en préparer.
Les cinq gouttes octroyées avec tant d'à-propos par saint Joseph causèrent une foule de guérisons miraculeuses. La femme de Laubardemont, alors dangereusement malade à Tours et dans un état de grossesse avancée, fut la première à en ressentir les bienfaisants effets. Son mari, homme pratique avant tout, donna l'ordre d'apporter à Tours la bienheureuse chemise. A peine l'eut-on appliquée sur le ventre de la malade que, par une heureuse coïncidence, elle fut prise de douleurs et « accoucha d'un enfant mort, au dire des médecins, depuis sept à huit jours ».
Depuis lors, toutes les femmes enceintes s'en vinrent en pèlerinage à Loudun pour toucher l'onction de saint Joseph, et les prodiges succédèrent aux prodiges, par cette excellente raison qu'il est heureusement fort rare qu'un accouchement ait de funestes conséquences.
Nous devons, toutefois, à la vérité de dire qu'il n'y eut pas que les femmes enceintes qui furent délivrées par la chemise miraculée. Une religieuse de l'ordre de Fontevrault, Mm0 de Saint-Aubin, obtint par le même procédé la guérison « d'un ulcère estrange qu'elle avoit à la jambe ».
Le provincial de Paris, le jésuite Jacquinot, fut tellement émerveillé des effets de ce baume que, dans son enthousiasme et sans, bien entendu, apporter aucune preuve à l'appui de son allirmation, il écrivit au père général à Rome : « J'ai vu des aveugles voir et des boiteux marcher. » Mais la guérison la plus prodigieuse et la plus fantastique fut certainement celle qui arriva en la bonne ville de Sauniur. « Il y avoit une religieuse ursuline qui, depuis plusieurs années, estoit à l'infirmerie, affligée d'une grande quantité de maux tous estranges; elle fut guérie pour avoir avalé un morceau de papier qui avoit touché à l'onction, et guérie si absolument que l'opération divine en demeura très manifeste. »
Une fois entrée dans la voie des miracles, Jeanne des Anges ne s'arrêta plus. D'ailleurs, le retour à Loudun du P. Surin, après deux années d'absence, n'avait pas peu contribué à amener ces merveilleux résultats.
Le 15 octobre 1637, cet hystérique, toujours malade et toujours halluciné, résolut d'expulser Béhémot, un des diables qui, avec Isacaaron, possédaient avec le plus de ténacité Jeanne des Anges, et, pour signe de sa sortie, il lui fit commandement d'écrire sur la main de la mère prieure les »
(1) Manuscrit du P. Surin, loc. cit.
MM. LÉGUÉ ET GILLES DE Là TOURETTE. — SŒUR JEANNE DES ANGES.
noms de Jésus, Marie, Joseph et de François de Sales. Béhémot, ainsi averti à l'avance de ce qu'on exigeait de lui, se garda bien de désobéir et, le jour de la fête de sainte Thérèse, ceux qui assistaient à la messe purent, à leur grand étonnement, constater la présence de ces noms parfaitement gravés sur la main gauche.
Ce nouveau prodige, on le comprend, eut un énorme retentissement dans tout le royaume. Jeanne des Anges, vaniteuse comme la plupart des hystériques, jugea le moment venu d'exploiter la situation et de se faire voir. Dans ce but, elle imagina de dire à son exorciste que le dernier démon qui la possédait ne sortirait qu'au tombeau de François de Sales. Bon gré mal gré il fallut la conduire à Annecy. Toutefois, à son grand contentement, on prit la route la plus longue et on passa par Paris, où Laubardemont lui donna l'hospitalité pendant la durée de son séjour dans cette ville.
Le conseiller d'État avait un plan tout arrêté en détournant ainsi de son chemin Jeanne des Anges. Richelieu était alors très malade à son château de Ruel. Il avait au bras droit une tumeur dont il souffrait cruellement. Juif, son chirurgien, et Citoys, son médecin, n'étaient point parvenus à le soulager. De plus, le cardinal était atteint d'hémorrhoïdes très volumineuses. Quelque temps auparavant, désireux de se débarrasser de cette infirmité, qui parfois lui donnait des accès d'hypocondrie, il avait fait venir de Meaux, en grande pompe, les reliques de saint Fiacre. A cette époque, ces reliques passaient pour avoir la propriété de guérir les hémorrhoïdes. Mais lé cardinal n'était sans doute point en état de grâce, car leur application sur la partie malade ne produisit aucun effet.
Ce fut précisément cet échec de saint Fiacre qui décida Laubardemont à essayer sur le cardinal les merveilleuses propriétés de l'onction de saint Joseph. D'ailleurs, la lettre du P. Jacquinot au général des jésuites à Rome sur les miracles opérés par cette onction était tellement affirmative que le conseiller d'État, en somme, pouvait bien tenter l'aventure. 11 calculait avec raison que, s'il réussissait dans cette entreprise, Richelieu ne manquerait pas de lui témoigner toute sa gratitude et de le combler de nouveaux bienfaits. En conséquence, il emmena avec lui Jeanne des Anges au château de Ruel. Le cardinal ce jour-là, était très souffrant et avait du s'aliter. Néanmoins, malgré son état de santé, il s'était empressé d'accorder une audience à ces étranges visiteurs. Jeanne des Anges et Laubardemont furent donc, contre toutes les règles, admis dans sa chambre. La mère prieure, après s'ùtre approchée de son lit et avoir reçu sa bénédiction, lui présenta « le morceau de chemise sur laquelle ladite onction avoit esté faite. La voyant, il fut tousché de respect et exprima de grands sentiments de piété, car avant de la prendre en ses mains, quoyqu'il fût malade, il descouvrit sa teste, il la flaira et baisa par deux fois disant : « Cela sent parfaitement bon. » Il y fit touscher un reliquaire qu'il avoit à son chevet de lit. Ce fut pendant qu'il tenait cette chemise avec respect et admiration que Jeanne des Anges lui fit le récit de sa guérison miraculeuse.
Malheureusement la maladie du cardinal n'était pas de celles que l'on guérit avec des reliques : saint Joseph ne fut pas plus heureux que saint Fiacre. L'histoire nous apprend, en effet, que Richelieu garda jusqu'à sa mort et sa tumeur du bras et ses hémorrhoïdes.
Quand le roi et la reine apprirent la présence à Paris de la célèbre religieuse et la nouvelle de son prochain départ pour Annecy, ils chargèrent Laubardemont de la leur amener à Saint-Germain. Anne d'Autriche était, à cette époque, enceinte de six mois. Jeanne des Anges profita de la circonstance pour lui présenter l'onction de saint Joseph. La reine la sentit « avec délices » et, dans son enthousiasme d'Espagnole, exigea de la mère l'engagement formel de revenir à Saint-Germain aussitôt après sa visite au tombeau de l'évèque de Genève, « afin, ajouta-t-elle, d'avoir auprès d'elle, dans cette occasion de péril, la bienheureuse chemise ».
La France vit alors ce singulier spectacle d'une religieuse promenant et exhibant partout ses stigmates et sa chemise parfumée. Son pèlerinage accompli, ainsi qu'elle le raconte longuement elle-même, Jeanne des Anges reprit, environ deux mois après, la route de Saint-Germain où elle était impatiemment attendue. A peine, en effet, arrivait-elle au château qu'Anne d'Autriche, qui avait été prise, pendant la nuit, des douleurs de l'enfantement, demandait avec instance qu'on lui appliquât la fameuse chemise. A onze heures précises du matin, grâce à cette application opportune, l'épouse de Louis XIII était heureusement délivrée. « Ce fut là que saint Joseph marqua son grand pouvoir, non seulement en procurant à la reine un heureux accouchement, mais en donnant à la France un roi incomparable en puissance, en grandeur d'esprit, d'une conduite rare, d'une prudence admirable et d'une religion sans exemple. »
Dans le palais même où une reine de France donnait ainsi l'exemple de la plus ridicule superstition, on voyait les demoiselles d'honneur se moquer et rire ouvertement de ces extravagances et les courtisans en faire le sujet des plus mordantes épigrammes.
Mais la chemise de Jeanne des Anges n'en était pas moins consacrée. Revêtue de l'estampille royale et ayant eu l'honneur insigne de toucher à l'épiderme de la reine, elle ne pouvait désormais manquer d'accomplir des miracles et de valoir à la communauté de Loudun des bienfaits sans nombre. C'est cette situation que sut très habilement exploiter sœur Jeanne pendant les vingt-sept ans qu'elle vécut encore.
De plus, sa longue absence eut pour son couvent des résultats aussi heureux que profitables, car, en même temps que se remplissait leur caisse, les Crsulines retrouvaient, hors de l'influence de leur supérieure et des surexcitations dont elle était surtout la cause, un calme relatif et très appréciable.
A la fin de l'année 1638, la possession était terminée. Elle avait rendu fous et fait mourir deux exorcistes, les PP. Lactanceet Tranquille; un magistrat, le lieutenant civil Louis Chauvet, et un chirurgien, le sieur René Mannoury,