UNE MISSION EN INDO-CHINE
Nous avons conslaté que les alluvions aurifères étaient concentrées dans une série de bassins qui correspondaient assez bien avec l'affleurement des grès satinés et des schistes lustrés versicolores que nous avons rattachés au terrain dévonien. Ces grès et ces schistes forment, dans la province de Mi-Duc, une série de bombements constitués par des collines aux formes arrondies et surmontées par les gigantesques escarpements de calcaire-marbre.
Ils sont recoupés par de nombreux filons de quartz translucide, tantôt compact, tantôt carié, et qui contient de l'or natif sous forme de mouches généralement à peine perceptibles. Les fragments de ce quartz, qui est la roche la plus résistante de la contrée, s'accumulent dans le Thalweg des cours d'eau et se retrouvent dans les alluvions de tout âge qui occupent le fond des vallées.
L'imperméabilité du sol de ces dernières fait que l'on y trouve, même pendant la saison sèche, de nombreux petits cours d'eau qui fournissent un auxiliaire précieux pour l'examen des alluvions et qui permettraient, sans doute, d'en poursuivre l'exploitation pendant la plus grande partie de l'année.
Nous avons parcouru, pendant plusieurs jours, trois de ces grandes dépressions situées aux environs de Mi-Duc; nous avons fait faire dans chaque cours d'eau de nombreuses battées, en prenant, sans distinction aucune, les sables alluviaux sur lesquels coulait la rivière, et les terres limoneuses qui les surmontent. La presque totalité de ces battées a été productive et nous a donné une proportion plus ou moins considérable de petites paillettes d'or souvent à peine visibles à l'œil nu.
L'impossibilité de faire des pesées dans des conditions de travail aussi désavantageuses ne nous permet pas de formuler des chiffres représentant la teneur en or des graviers et des limons soumis à l'essai, mais il importait de signaler l'universalité de leur richesse.
Quant aux quartz, nous n'avons pu recueillir qu'un petit nombre d'échantillons en place dans le ravin de Phô-Ré; mais nous avons ramassé de nombreux galets roulés dans les divers cours d'eau. Ces quartz ne présentaient, même à la loupe, aucune trace d'or visible; leur analyse, faite à l'École des mines, a pourtant révélé des teneurs fort élevées : ZiO grammes d'or par tonne dans les quartz pris en place et 26 grammes par tonne dans les galets des ruisseaux. Pour se rendre compte de l'importance de ces chiffres, il suftira de rappeler que, dans la plupart des exploitations de l'Oural, de la Transylvanie, du Colorado, de l'Inde et de l'Australie, on considère la teneur de 12 à 20 grammes par tonne comme étant la limite inférieure d'exploitabilité des quartz aurifères en filon et que c'est seulement dans les mines du Venezuela, placées dans des conditions climatériques et techniques peu favorables, que cette limite s'élève à 30 grammes environ par tonne.
Je considère donc la constatation de l'existence de filons de quartz aurifères dans la province de Mi-Duc, en dehors de la présence de l'or en paillelies ou en pépites dans les alluvions, comme un des résultats les plus importants de
notre voyage, et l'exploitation de cette région, entreprise dans des conditions moins désavantageuses que celles dans lesquelles nous nous étions placés, nous parait un desideratum sérieux auquel il faudra songera donner satisfaction lorsque le Tonkin sera soustrait à l'autorité exclusive des mandarins annamites.
La houille, le fer et l'or, telles sont donc les substances minérales utiles dont nous avons constaté la présence au cours de notre mission. Nous ne sommes pas remontés assez haut sur le Mé-Kong et le fleuve Rouge pour atteindre les gîtes d'élain, dont les plus importants sont d'ailleurs situés en Chine, dans le Yun-Nan, où ils ont été visités et étudiés par MM. Francis Garnier et de Kergaradec, et, dans ces conditions, leur importance, au point de vue français, vient surtout de l'aliment qu'ils fourniront au commerce du fleuve Rouge, lorsque la libre navigation de ce dernier aura été réalisée sous notre protectorat.
Quant aux gîtes de cuivre, nous avons déjà dit que nous considérions leur existence principale comme rattachée aux grès et argiles versicolores. Une exploration entreprise dans le but d'atteindre un des gîtes de cette nature qui nous avaient été signalés sur le haut fleuve de Tourane a échoué par le mauvais vouloir de nos guides qui nous ont égarés dans une forêt vierge, où nous avons dû renoncer à nous frayer un passage à la hache. Les bambous qu'il fallait abattre étaient couverts de petites sangsues, dont la présence nous a rapidement obligés à rebrousser chemin.
Nous considérons donc les gîtes de cuivre et d'étain de la presqu'île indo-chinoise comme constituant, en tout état de cause, des ressources beaucoup plus lointaines, et nous pensons que c'est surtout sur le charbon, et subsidiairement sur le fer et sur l'or, que doivent se concentrer aujourd'hui les efforts scientifiques et les préoccupations techniques et industrielles.
Au retour de ma mission, la France, par la voie du gouverneur de la Cochinchine, a demandé pour elle la concession et le droit de disposer des gîtes que nous avions explorés et relevés au Tonkin. Le roi d'Annam a répondu qu'il y avait un obstacle grave à l'accomplissement de ce désir : c'est la présence à l'intérieur de la terre d'un grand dragon ailé, qui remplit tout le sous-sol et dont l'existence est intimement liée à celle de la famille royale. Toute blessure, même involontaire, qui lui est faite, entraîne des cas de maladie et de mort parmi les membres de la famille régnante, et le droit de fouiller les entrailles de la terre ne pourra par suite être accordé qu'après qu'il aura été bien démontré que les procédés employés ne causeront aucune blessure au dragon sacré.
Celte fin de non-recevoir opposée par la cour de Hué à la demande de M. de Vilers a-t-elle été faite sérieusement? Nous l'ignorons. Mais on peut y trouver une part de vérité en y voyant un symbole; il existe, en effet, un immense dragon qui s'oppose à la marche de la civilisation dans tout l'extrême Orient. Ce dragon s'appelle l'ignorance, et il appartient aux nations civilisées de le combattre partout où elles le rencontrent.
M. PASTEUR
LA VACCINATION CHARBONNEUSE
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Qu'il me soit donc permis d'exprimer, en terminant, le vœu que la France notifie bientôt à la cour de Hué son intention formelle de ne pas se laisser arrêter par cet obstacle imaginaire, et surtout qu'elle ne se crée pas volontairement des difficultés qui l'empêchent d'exprimer son désir d'une manière assez précise pour qu'il soit écouté sans réplique.
Edmond Fuchs.
PHYSIOLOGIE
ACADÉMIE UE MÉDECINE DE PAl;ls M. PASTEUR
La vaccination charbonneuse (1).
L'Académie de médecine a entendu, dans sa séance du 27 mars, une communication de l'un de ses membres, M. Peter, au sujet de ce qu'il appelle les doctrines microbiennes.
Je lis dans cette communication la page suivante :
« Les doctrines pasloriennes, dans ce qu'elle sont de fondamental, sont-elles d'une certitude absolue?
« Ce qui s'est passé pour la rage démontre que M. Pasteur peut se tromper...
« Dans la séance de l'Académie du 22 mars 1881, M. Pasteur a reconnu que ce qu'il avait appelé maladie nouvelle de la rage n'avait aucune relation avec la rage...
« Or M. Pasteur, quelque temps auparavant, n'avait pas hésité à croire qu'il avait trouvé une nouvelle maladie rabique.
« Donc M. Pasteur s'est beaucoup trop pressé, et il n'a pas examiné en médecin les résultats de l'expérience de la salive de l'enfant enragé... »
Que je puisse me tromper, ce n'est pas moi, certes, qui y contredirai; mais ce que je ne puis admettre, c'est qu'on m'attribue des erreurs que je n'ai pas commises. Eh bien, dans les extraits que je viens de citer, je ne vois qu'inexactitudes, et je porte à M. Peter le défi d'établir une seule des assertions précédentes.
11 est inexact que ce qui s'est passé pour la rage démontre que je me sois Irompé.
Il est inexact que j'aie jamais annoncé avoir découvert une nouvelle maladie de la rage.
11 est inexact que j'aie commis une erreur par une précipitation hâtive dans mes conclusions.
Il est enfin inexact de dire que si j'avais observé en médecin, je ne me serais pas trompé; car l'une des particularités de mon travail a été précisément de relever une erreur commise par un médecin, clinicien de grand mérite, M. le docteur Maurice Raynaud.
Si j'osais porter un jugement personnel sur un travail sorti
(1) Voy. dans la lievuc scientifique du 1 aviil 1SS3, p. 139, le discours de M. Buuley à, l'Académie de médecine.
de mon laboratoire, je dirais que, dans aucune recherche peut-être, je n'ai appliqué avec plus de respect les principes de la méthode expérimentale, et mes collaborateurs, MM. Chamberland, Roux, Tbuillier, n'ont pas été moins circonspects.
Quant à la prophylaxie du charbon par l'inoculation du virus mortel atténué, il paraît que les cultivateurs ne tiennent pas grand compte d'oppositions plus ou moins systématiques.
Je constate en effet que, du 1er au 10 avril seulement, c'est-à-dire dans les dix jours écoulés depuis que la lecture du 27 mars de M. Peler a été répandue, plus de 25 000 moutons, vaches, bœufs ou chevaux ont été vaccinés. 11 est plus que probable que, dans le seul mois que nous traversons, \es vaccinations dépasseront le nombre de cent mille. Un n'accusera pas, je pense, les fermiers de faire, au détriment de leur intérêt matériel, du fétichisme scientifique. J'ajoute que, par les perfectionnements apportés dans la qualité des vaccins et par une application mieux entendue de la méthode, consistant principalement à ne pas attendre pour vacciner que les troupeaux soient en puissance du mal charbonneux, il n'y a pas eu, à ma connaissance, depuis le mois de novembre dernier, un seul animal qui ait succombé aux suites de la vaccination.
Cependant les expériences de contrôle, faites dans ces cinq derniers mois, — la dernière est toute récente — ont prouvé que ces animaux étaient vaccinés contre une inoculation très virulente directe.
Que M. Peter se rassure donc, qu'il fasse une enquête plus scrupuleuse sur les choses dont il parle, et que surtout il laisse le temps faire son œuvre. L'histoire des oppositions violentes à la vaccine de Jenner, dans les premières années de son application, devrait le mettre en garde contre la singulière précipitation de ses jugements.
Lorsque je reproche à M. Peter de n'être pas au courant des choses dont il parle, il est parfaitement clair que je ne vise pas ses opinions sur telle ou telle méthode de traitement médical, mais uniquement ce qu'il a dit de mes travaux et de ce qu'il lui a plu de nommer les doctrines pastoriennes ou microbiennes.
Je ne suis ni médecin ni vétérinaire. Souvent, je l'ai regretté. Plus jeune ou seulement plus valide, à l'âge même où je suis, vous me verriez sur les bancs de vos auditeurs. Quand j'eus l'honneur d'être appelé à faire partie de cette Académie, ma joie était de penser que j'allais m'iustruire, au milieu de vous, de choses que j'ignorais.
Parfois cependant je me suis consolé de mon insuffisance en me souvenant qu'un jour, comme j'hésitais à céder aux pressantes instances de M. Dumas, qui me sollicitait de m'occuper de la maladie des vers à soie, cause de ruine pour son pays natal, et que je lui disais de considérer que je n'avais jamais vu un ver à soie : « Tant mieux, me rcpondit-il, que vous ne sachiez rien de la question; vous n'aurez d'autres idées que celles qui vous viendront de vos propres observations. » Je ne tardai pas à apprécier bientôt la profonde justesse de ces paroles d'un maître illustre. Si j'eusse
M. PASTEDR. — LA VACCINATION CHARBONNEUSE
été alors instruit des travaux nombreux des naturalistes et médecins italiens sur cette maladie, travaux mêlés d'erreurs graves, ce qu'on ignorait, comme eux j'aurais fait fausse roule. Oui, il peut être utile de s'écarter des voies tracées pour se frayer des sentiers nouveaux, car on y découvre souvent de nouveaux horizons. Le travail est dur, mais plus marqué d'empreinte personnelle et originale.
Si M. Peter avait porté en arrière un regard judicieux sur l'histoire des sciences et de la médecine en particulier, il «cirait reconnu quels pas elles ont faits chaque fois qu'il leur est arrivé de sortir des routes battues. Il aurait reconnu que les sciences gagnent toutes à se faire des emprunts mutuels, et que chaque nouveau point de contact est marqué, pour elles, par de nouveaux progrès. Il est vrai qu'au moment où surgissent ces progrès venus de sciences voisines, apparaissent toujours des esprits inconsciemment rétrogrades, qui iraient volontiers jusqu'à demander que leur science particulière fût mise en régie. Tout en affirmant bien haut, comme M. Peter vient de le faire, qu'ils ne cherchent qu'à aller en avant, ils se raidissent contre le mouvement qui les emporte.
" Q'i'ai-je à faire, dit M. Peter, de l'esprit du chimiste, du physicien et du physiologiste, en médecine? »
« Bien n'est plus éloigné, ajoute-t-il encore, de l'esprit médical et de nos méthodes que les doctrines et les méthodes des sciences d'analyse», sciences qu'il oppose à la médecine, appelée par lui une science de synthèse. 11 ne s'aperçoit pas qu'une science qui serait toujours en présence de synthèses ne pourrait être qu'une science inférieure ; il ne s'aperçoit pas que chaque fois que la médecine a grandi, elle s'est rapprochée par son esprit et ses méthodes des sciences d'analyse.
A l'entendre parler avec tant de dédain des chimistes et des physiologistes qui touchent aux questions de maladies, on dirait, en vérité, qu'il parle au nom d'une science dont les principes sont assis sur le roc. Lui faut-il donc des preuves du peu d'avancement de la thérapeutique? Voilà six mois que, dans cette assemblée des plus grands médecins, on discute le point de savoir s'il vaut mieux traiter la Sèvre typhoïde par des lotions froides que par de la quinine, de l'alcool ou de l'acide salicylique, ou môme ne pas la traiter du tout. Et quand on est à la veille peut-être de résoudre la question de l'étiologie de cette maladie par la microbie, M. Peter commet ce blasphème médical de dire : « Eh ! que m'importent vos microbes? Ce ne sera qu'un microbe de plus. »
Vous voulez, monsieur Peter, • — j'emprunte vos propres paroles — que la tournure d'esprit qui m'a l'ait choisir la chimie, la physique et la physiologie comme études de prédilection, m'éloigne des choses de la médecine. J'ai l'honneur de vous répondre que, sans m'inquiéter de quelle science relèvent mes études, je parle au nom d'un labeur de quarante ans qui me permet de vous porter le défi, comme je l'ai fait tout à l'heure, de prouver une seule de vos assertions; qui me permet de vous dire que le docteur Maurice Haynaud qui tenait dans cette Assemblée une place si
méritée, étudiant en même temps que moi la salive de l'enfant enragé, mais ne l'observant qu'en médecin, a passé, comme vous l'auriez fait sans doute vous-même, à côté de la vérité; qui me permet de vous dire que le grand intérêt médical de l'expérience de la poule, rendue charbonneuse par un abaissement de la température ambiante , vous échappe entièrement. Devant cette remarquable expéri mee vous ne donnez d'attention qu'à deux interprétations contradictoires, celle du physiologiste et celle du médecin. L'interprétation médicale, la vôtre du moins, est sans fondement dans l'observation, car on peut maintenir une poule les ailes liées, à l'inanition pendant plusieurs jours, malade par conséquent, sans qu'elle acquière l'aptitude de contracter le charbon. L'interprétation du physiologiste est pour ainsi dire adéquate au fait lui-même. Que sont, d'ailleurs, ces diverses hypothèses? L'immense intérêt médical que vous, monsieur, qui êtes médecin, avez le tort de méconnaître, se résume en ceci, qu'à la volonté de l'expérimentateur, par un simple artifice physique, le refroidissement, on crée une réceptivité pour la maladie et la mort et, quand la poule est près de mourir, on crée, en la réchauffant, une réceptivité inverse pour le retour à la vie. Le développement du microbe s'arrête, et le microbe déjà existant se résorbe entièrement.
Pourriez-vous citer en médecine un autre fait de cet ordre?
Je vous parle enfin au nom d'un savoir qui me permet d'écrire aux professeurs de l'école vétérinaire de Turin qu'ils ont eu le tort, dans leurs expériences de contrôle au sujet de l'immunité acquise par la vaccination, d'inoculer du sang charbonneux pris sur un cadavre de vingt-quatre heures de mort, parce que ce sang était à la fois septique et charbonneux; qui me permet de vous dire à vous, monsieur, qu'en apportant triomphalement, devant cette assemblée, la protestation de l'école de Turin, bien loin de m'égorgêr, suivant une de vos expressions, vous n'avez fait que vous associer à une erreur; qui me permet de vous dire qu'il est étrange qu'un professeur de la première école médicale du monde assimile à une simple « curiosité d'histoire naturelle » des faits comme celui de la merveilleuse expérience de Pouillyle-Kort; qui me permet de dénoncer la légèreté avec laquelle vous avez parlé des vaccinations par des virus atténués. Et de quoi sagit-il? D'une méthode de prophylaxie certaine et absolue. Je répète : certaine et absolue; car les accidents constatés, et qui déjà ne se reproduisent plus, n'ont pas été le l'ait de la méthode prise en elle-même, d'une prophylaxie dont la durée d'immunité comparée aux durées respectives de la ue de l'homme et des moutons, comparée surtout à la durée de la vie économique de ces derniers, est bien supérieure à la durée d'immunité acquise par la vaccine humaine contre la variole.
C'est en face de la prophylaxie de la maladie la plus mortelle, le charbon, effroi de l'agriculture depuis tant rie siècles; prophylaxie, qui, dans sa première année d'application, a supprimé dans les troupeaux les neuf dixièmes de la mortalité; c'est en présence de pareils faits que vous exerce/' votre ironie.
Un mot encore, et j'ai fini.