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SOCIÉTÉ DE GÉOGIUPHIE DE PARIS M. EDMOND FUCHS

Une mission dans l'Indo-Chine.

Mesdames, messieurs,

La mission qui m'a été confiée par le ministre de la marine, sur la demande de M. Le Myre de Vilers, gouverneur de la Cochinchine, avait un but parfaitement déterminé et dont je ne pouvais pas m'écarter, le temps que je devais consacrer à ma mission étant lui-même restreint. Ce but était l'exploration et la recherche des bassins houillers signalés sur les côtes du Tonkin, puis, éventuellement, l'examen des gîtes métallifères que je pouvais trouver sur mon chemin pendant cette exploration. J'ai consacré à ce voyage une durée totale de près de six mois, en collaboration avec M. Saladin, ingénieur civil des mines. Si, dans ce court espace de temps, j'ai pu arriver à quelques résultats intéressants au point de \ue géologique et fructueux au point de vue de l'exploitation ultérieure des richesses de la grande presqu'île indo-chinoise, je le dois .surtout aux facilités exceptionnelles que j'ai trouvées en arrivant en Cochinchine. Un grand aviso, Y Antilope, et, successivement, toutes les canonnières de la station navale ont été gracieusement mises à ma disposition par M. Le Myre de Vilers, de telle sorte que cet ennemi redoutable des voyages, le temps perdu pour les préparatifs et les installations, a été à peu près supprimé.

En prenant la parole pour vous raconter les modestes résultats de mon exploration, je suis un peu embarrassé, et je crains que vous n'ayez tous une déception. Le mot si charmant, si flatteur pour le voyageur, que La Fontaine a mis dans sa fable des Deux Pigeons :

. . Mon voyage dépeint

Vous fera (l'un plaisir extrême; Je dirai : J'étais là, telle chose m'advint,

suppose essentiellement qu'on ait eu des aventures; or, je dois l'avouer dès l'abord, je n'ai aucune espèce d'aventures à raconter. Le voyage dans les conditions où je l'ai fait était simple et facile; sauf les petites misères inévitables dans les régions tropicales : la chaleur, les moustiques, les nuées de punaises ou de libellules, et les marches dans les ruisseaux ou dans la vase des rizières, il n'a présenté rien d'exceptionnel, et à une époque où il est presque possible de prendre son billet de première classe de Paris pour Ang-Koor, il n'y a pas grand mérite à raconter les pérégrinations que l'on peut faire sur les côtes de l'Annam et du Tonkin.

De plus, je dois rester strictement dans mon rôle d'ingénieur et mjefforcer d'être très sobre pour tout ce qui touche au côté pittoresque de ma petite expédition, et comme les résultats, aussi bien que les méthodes d'un travail d'ingé-

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nieur sont parfois bien arides, je ne puis que solliciter pour eux votre bienveillante attention.

Le chemin de Paris à Saigon est connu de tout le monde; je demanderai pourtant la permission d'en dire un mot, parce qu'en le parcourant j'ai été frappé d'un fait qui a une influence sérieuse sur nos relations avec les différents peuples chez lesquels nous avons des colonies : je veux parler du double aspect sous lequel se présentent les régions intertropicales.

Quand on va de Marseille à Saigon, sur les excellents bateaux des Messageries maritimes, on traverse les zones tropicales sur une très grande largeur, et on les voit sous deux aspects complètement différents. Le premier se rencontre dès que l'on a quitté Suez, sur les côtes de la mer Rouge, à Aden, et jusqu'au cap Guardafui : c'est l'aspect désertique.

Il existe, en effet, à la surface du globe, une zone très curieuse et d'une constitution toute particulière, qui forme une bande irrégulière qui traverse l'Afrique, où elle occupe les régions connues sous le nom général de Sahara, embrasse l'Arabie, le désert de Gobi, le nord-est du Pendjab, et se retrouve enfin dans l'Amérique du Sud, au nord du Chili, sous le nom de désert d'Atacama.

Dans cette zone la nature est inclémente pour l'homme et ce dernier ne peut guère y vivre qu'exceptionnellement, sur des points spéciaux, toujours limités, qui portent, en Algérie, le nom d'oasis, et qui sont caractérisés par la piésence d'une source. Mais autour de cette source même, l'existence est toujours difficile, et le combat pour la vie, le siruggle for life, comme dit Darwin, est incessant, douloureux; aussi l'habitant de ces régions déshéritées verra-t-il surtout dans son semblable un ennemi, dans l'étranger une proie; il sera toujours armé, toujours prêta entamer la lutte; en revanche, il aura les qualités chevaleresques qui résultent du sentiment de sa force et de sa dignité ; il aimera l'indépendance et saura pousser le courage jusqu'à l'héroïsme; mais il n'aura aucune des vertus sociables qui lui faciliteraient le commerce avec les autres nations.

Dans la seconde série des régions intertropicales, dont le type, en Orient, est l'île de Ceylan, la nature est, au contraire, une amie pour l'homme. Grâce à des saisons de pluie parfaitement distribuées dans le cours de l'année, la végétation est luxuriante; la terre produit facilement des fruits, môme eu dehors de la culture de l'homme, et ce dernier devient naturellement un agriculteur paisible; les armes, inutiles dans ses mains, sont délaissées pour les outils aratoires; il a des goûts plus modestes, des qualités moins brillantes; mais le fond de son caractère est la bienveillance, et il est plus disposé à accueillir son semblable comme un ami.

Si j'ai cité ce double caractère, c'est que nous sommes, dans nos colonies de l'Algérie et de l'extrême Orient, en présence des représentants les plus caractéristiques des races qui habitent ces deux types de régions intertropicales, c'està-dire l'Arabe et l'Indo-Chinois.

L'Arabe, avec toutes ses qualités, pourra être tout au plus un associé pour nous; il ne sera jamais un ami, et, le fanatisme religieux aidant, encore moins un frère. L'Indo-Chinois, au contraire, se prête, par sa nature bienveillante, non seulement à une association; mais nous verrons bientôt que, grâce à la nature spéciale de ses institutions, le lien peut devenir plus intime, et qu'il peut y avoir de sa part une certaine adaptation à notre civilisation européenne, adaptation dont les premiers effets favorables se font déjà sentir dans la Cochinchine française.

Mais j'ai hâte de vous faire pénétrer dans la presqu'île indo-chinoise, dont je veux tout d'abord vous rappeler à grands traits la configuration géographique.

La presqu'île indo-chinoise se rattache au continent asiatique parle prolongement oriental du grand massif du Thibet. Une série de contreforts descendent de ce massif vers l'est et le sud-est. Le premier se dirige droit à l'est et forme la frontière méridionale de la Chine, l'arête séparative entre le Yang-Tsé ou fleuve Jaune et un grand cours d'eau dont on a beaucoup parlé dans ces derniers temps : le fleuve Rouge, qui arrose une vallée large et fertile, peuplée de 12 millions d'habitants, le Tonkin, qui occupe, depuis quelque temps, une place silégiiime dans les préoccupations de la France.

Le Tonkin est limité au sud par un vaste plateau, le Laos, qui forme le deuxième grand contrefort descendant du Thibet, et qui, occupant tout le centre de l'Indo-Chine, vient se terminer au cap Saint-Jacques, dans la Cochinchine française. Il encadre, du côté de l'est, un des plus beaux cours d'eau du monde, le Mékong, qui, après un parcours de plus de 3000 kilomètres, arrose le Cambodge et la Cochinchine, et se jette dans le golfe de Siam.

Le Mékong est encaissé, du côté de l'ouest, par la troisième grande arête montagneuse descendant du Thibet, laquelle, après s'être bifurquée pour former le bassin secondaire du Meinam ou fleuve de Bang-Kok, descend plus au sud que toutes les autres et forme la presqu'île de Malacca. Enfin au delà de cette longue et fine arête, tiennent les deux bassins jumeaux de la Salouen et de l'iraouaddy.

Je n'ai pas besoin de vous dire que je suis loin d'a\oir parcouru toute cette énorme étendue de pays; les conlrées que j'ai explorées sont presque toutes situées près des côtes; elles ne dépassent nulle part, d'un côté, le bassin du fleuve Rouge, et de l'autre, celui du Mékong, c'est à-dire la partie orientale et méridionale de la presqu'île cochinchinoise.

Le trait saillant de la topographie de cette vaste région est dû à ce que l'arête montagneuse qui sépare la mer du bassin du Mékong est extrêmement voisine de la côte, et vous avez entendu, il y a un instant, un ingénieur hydrographe distingué, M. Caspari, vous dire que ses récentes explorations avaient pour conséquence de rapprocher de la côte cette arête séparative. C'est là un fait 1res général, qui est la consé-

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qucnce niCme delà constitution et de l'origine des montagnes qui sont dues à des plis, à des ridements de l'écorce terrestre, et dont le caractère essentiel est la dissymétrie. L'un des versants forme une falaise abruple, c'est le côté par lequel s'est fait, soit la rupture, soit le pli de l'écorce terrestre, tandis que l'autre versant rejoint en pente douce la portion non affectée.

En Europe, vous avez un exemple frappant de celte configuration dans les pays Scandinaves : la falaise est la Norvège, et la pente douce, la Suède. Dans l'indo-Chine, la falaise ast occupée par le royaume d'Annam, qui forme une mince bordure le long de la mer de Chine, tandis que la pente douce qui rejoint le Mékong vers l'ouest, et qui se subdivise ellemême en une série d'ondulations, constitue le grand plateau du Laos.

Le plateau du Laos est habité par des peuplades demi-sauvages, qui sont soumises, au moins théoriquement, au royaume de Siam, lequel comprend toute la vallée moyenne du Mékong et le bassin du Meinam; cependant, dans l'extrême nord, il y aune portion de ce territoire qui est plus ou moins tributaire de la Birmanie; enfin les tribus qui sont échelonnées sur les bords du plateau payent quelquefois un double tribut, au royaume de Siam, d'une part, et à l'Annam, de l'autre.

Sur le cours inférieur du Mékong est installé un royaume dont l'organisation actuelle est due à la France, et qui est placé sous son protectorat : c'est le Cambodge. Enfin, toute la pointe méridionale de l'indo-Chine, qui est occupée par le délia du Mékong, constitue la Cochinchine française.

Ce delta, nettement encadré à l'est par les derniers contre, forts du Laos et à l'ouest par la chaîne de l'Éléphant, va sans cesse en se développant vers le sud avec une rapidité dont aucun des estuaires de nos fleuves européens ne peut donner l'idée.

En effet, le Mékong, grâce aux 3000 kilomètres de longueur de son cours et à l'étendue exceptionnelle de son bassin hydrographique, a un débit que l'on peut sans crainte qualifier de formidable. Son embouchure n'a pas moins de 30 kilomètres de largeur, distribués sur quatre bouches principales. En faisant le calcul de la profondeur moyenne de ce cours d'eau et de sa vitesse moyenne, on voit qu'il envoie tous les ans, dans la mer de Chine, un total de l/iOO milliards de mètres cubes d'eau.

Or cette masse énorme d'eau est trouble et tient en suspension un limon dont la proportion est un peu inférieure à 1/1000°. On peut donc être certain que le total du limon apporté dans la mer de Chine par le Mékong est d'à peu près un milliard de mètres cubes par an. Si vous voulez vous rendre compte de ce que représente cette masse vaseuse, vous n'avez qu'à vous la figurer répandue sur la surface entière de la France; elle occuperait sur cette surface une hauteur voisine de 3 millimètres. Naturellement cette vase s'accumule au-devant de l'embouchure du fleuve, où elle se dépose d'abord sous la forme d'îlots sableux, de barres toujours dangereuses qui font le désespoir des marins. Ces ilôts finissent par se rattacher entre eux et quelquefois au con-

tinent, et ne tardent pas à se couvrir de palétuviers. Enfin, quand les terrains ainsi émergés sont complètement dessalés par les pluies, l'homme vient s'y installer et y établir des cultures.

On voit donc que le sol de notre colonie cochinebinoise s'accroît constamment vers le sud, avec une rapidité assez grande. Inversement, si par la pensée l'on remonte le cours des temps, il n'est pas difficile d'arriver à une époque où le delta cochinchinois était loin d'avoir le développement qu'il possède actuellement, et même, si l'on retourne jusqu'à l'origine de la période géologique actuelle, c'est-à-dire de celle qui est caractérisée par l'état hydrologique actuel du globe, on voit qu'à cette époque le Mékong se jetait dans la mer de Chine à une distance énorme de son embouchure présente, aux environs d'une localité qui s'appelle Ph'Nom Bâché, sur la rive septentrionale d'un vaste golfe, encadré par le cap Saint-Jacques à l'est, et par la montagne de l'Éléphant, à l'ouest. Ce golfe se terminait au nord-ouest par une anse étroite et profonde dont il reste aujourd'hui un dernier vestige, qui constitue ce que l'on appelle les Grands Lacs cambodgiens.

Détourné de son cours nord-sud par une série d'îlots qui élaient parsemés irrégulièrement dans le golfe, le Mékong a pris une direction est-ouest, et les vases accumulées à son embouchure, formant une barre au-devant de l'anse profonde des lacs cambodgiens, ont intercepté la communicaiion directe de cette anse avec la mer et permis aux cours d'eau, qui venaient y aboutir, de la dessaler lentement. Leur déversoir a d'abord gagné directement la mer; puis il a rejoint le Mékong lui-même, dont le cours avait repris Sa 'direction normale vers le sud, et dont les alluvions augmentaient sans cesse la barrière vaseuse accumulée entre les lacs et la mer de Chine.

C'est ce qui a lieu encore aujourd'hui. Le fleuve des Lacs et le Mékong se rejoignent à Ph'Nom Penh, et ce sont leurs eaux réunies qui continuent à développer l'immense estuaire de la basse Cochinchine et à relever le niveau par voie de colmatage annuel.

Mais la jonction de ces deux cours d'eau présente une particularité du plus haut intérêt. La différence qui existe entre les dimensions des deux bassins hydrologiques du Mékong et du Tonlé-Sap entraîne une différence énorme dans l'importance de leurs crues annuelles. Les eaux du Mékong s'élèvent chaque année à une hauteur de 12 à ïk mètres au-dessus de l'étiage du confluent à Ph'Nom Penh, tandis que celles de son affluent régularisé par les lacs ne présenteraient, si elles se rendaient directement à la mer, et n'ont dû présenler autrefois, quand cette circonstance était réalisée, qu'une crue insignifiante.

11 en résulte que, dans l'état actuel, les eaux sont refoulées dans le Grand Lac par les crues du Mékong, jusqu'à ce que le niveau de ce dernier atleigne la hauteur du plan d'eau à Ph'Nom Penh. Celte circonstance est réalisée quand ce niveau s'est élevé d'environ 7 à 8 mètres au-dessus de l'étiage. Alors, après une courte période où les eaux sont étales dans le Tonlé-Sap, — ce qui donne la cote de nivellement absolue

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du lac à ce moment, — le mouvement inverse recommence et se prolonge jusqu'à la fin de la saison sèche de l'année suivante.

La conséquence de ce phénomène est l'envasement rapide des lacs cambodgiens. Déjà aujourd'hui ces grandes nappes d'eau si pittoresques ne sont plus accessibles aux bateaux à vapeur que pendant la période des crues; cette période passée, elles sont réduites à un chenal assez étroit, environné d'immenses marécages dans lesquels toute navigation est impossible.

Il ne faudra pas un grand nombre d'années, pour que, le remplissage continuant, ces grands lacs soient complètement envasés et que la culture du riz, de l'indigo et de la canne à sucre y remplace les pêcheries et la navigation actuelles.

Il y a même, à cet égard, un fait intéressant qui nous permet d'indiquer, au moins d'une manière approximative, les dates des diverses phases de ce phénomène. 11 y a quelques années, en effet, M. Roche a trouvé, aux environs du petit monticule de Som-Kon-Sen, situé au pied des monts de Compong-Swai, des restes préhistoriques consistant en ornements et en armes appartenant à l'âge du bronze et de la pierre polie. Or, si l'on examine la manière dont ces restes sont disposés, on acquiert la conviction qu'ils étaient employés par une population de pêcheurs qui vivaient sur ce monticule antérieurement à l'époque où se faisait le remplissage ascendant des lacs.

Nous avons ici deux moyens d'arriver, approximativement au moins, à la date de ce curieux phénomène. — Le premier consiste à évaluer la quantité totale de mètres cubes de terre qui remplit l'estuaire du Mékong, à essayer de se figurer en quel point de cet estuaire devait être l'embouchure du Mékong lorsque le remplissage ascendant n'avait pas encore lieu, à estimer la masse de terre qui reste en dehors de cet ancien rivage, enfin à diviser cette masse par l'apport annuel du Mékong. Le quotient de cette division est précisément le temps qu'il a fallu pour combler la partie correspondante du delta. Ce calcul, qui naturellement n'a pas la rigueur d'une démonstration mathématique, nous a conduit à un petit nombre de siècles avant l'ère chrétienne.

Cette date est confirmée par le second moyen d'évaluation dont je parlais tout à l'heure, et qui consiste dans l'analyse des documents historiques.

En effet, les populations qui habitaient les îlots de l'estuaire du Mékong employaient, ainsi que je l'ai dit, la pierre polie et le bronze ; mais elles ne connaissaient pas le fer. Or le fer a certainement été employé, et employé avec une perfection rare, par les populations khmers qui habitaient le pourtour des lacs, à l'époque où ont été construits les grands monuments dont nous trouvons aujourd'hui encore les restes grandioses sous la forme de ruines colossales dont les plus belles portent le nom d'Ang-Koor-Thôm et d'Ang- Koor-What. D'autre part, lesVédas nous racontent que, lorsque les populations aryennes arrivèrent dans l'Inde, elles y trouvèrent des races que les anthropologistes appellent des Dravidiens, et qui possédaient des chars et travaillaient le bronze.

Or ces annales védiques permettent de fixer l'invasion

aryenne à un petit nombre de siècles avant l'ère chrétienne, ce qui nous fait retrouver, en la confirmant, la date que nous venons d'établir à l'aide des calculs basés sur des relevés hydrologiques et des considérations géologiques.

Il me reste maintenant à vous dire quelques mots des peuples qui habitent ces vastes régions. Ils se divisent en deux grandes classes.

Les uns appartiennent à la race malaise; les autres, au contraire, sont un rameau de la race chinoise.

Les Malais ou Promalais habitent l'immense plateau du Laos, le bassin du Mékong et le bassin inférieur du Meinam ; enfin on rencontre la race aryenne proprement dite sur les bords du bassin de l'Iraouaddy.

Ces populations sont en partie retournées à un état demisauvage assez difficile à expliquer. Elles vivent principalement des produits de la chasse et connaissent peu l'agriculture. Leur industrie est presque nulle; cependant quelques-uns d'entre eux, les sauvages Khouys en particulier, avec les Mois et quelques autres tribus Laotiennes, ont conservé l'art de fabriquer le fer. Chose assez curieuse, le procédé qu'ils emploient est la reproduction à peu près exacte de l'ancienne méthode si longtemps employée dans les Pyrénées, sous le nom de méthode catalane ; comme cette dernière, le procédé métallurgique employé par les Khouys fournit des produits d'une pureté exceptionnelle. Ce sont des fers très recherchés dans toute l'Indo-Chine, et même dans l'empire chinois, où ils sont employés à la confection du tranchant des armes et des outils.

Ces populations, aujourd'hui à demi-sauvages, ont pourtant eu une période de grande civilisation, dont il nous reste des témoignages grandioses dans ces admirables groupes de ruines qui entourent les grands lacs, et dont les deux principales sont celles que nous avons déjà citées d'Ang-Koor- Thùme et d'Ang-Koor-Whât.

Ces ruines ont été décrites tant de fois que je ne vous eu dirai qu'un mot. Vous avez pu d'ailleurs en voir à l'Exposition universelle de 1878 les traits les plus saillants, reproduits avec un rare sentiment artistique par un de nos jeunes sculpteurs, M. Emile Soldi, qui a su reconstituer la porte d'entrée principale d'Ang-Koor-Thôm et une partie de la balustrade de l'avenue d'Ang-Koor-Whàl.

Les dimensions exceptionnelles de ces ruines, la pureté de leurs formes, qui rappellent étonnamment celles de la Renaissance, enfin leur mode d'ornementation, dénotent une civilisation extrêmement avancée. Nous avons une description enthousiaste de l'impression profonde qu'elles produisaient à l'époque de leur splendeur, par le récit d'un voyageur chinois, qui les a visitées vers le ixa siècle.

Leur ornementation mérite une mention spéciale. A l'inverse des Grecs et des Égyptiens qui cherchaient dans les relations géométriques et dans les harmonies numériques le secret de la beauté des formes de leurs monuments, les architectes de l'Inde ont demandé cette beauté à la reproduction de types vivants. S'agit-il d'une balustrade ? elle sera représentée sousla forme d'un immense serpent qui se déroulera en

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ligne droite, quelquefois sur une longueur de plusieurs centaines de mètres; faut-il trouver des supports à cette balustrade? des géants aux épaules robustes en fourniront d'imposants et de colossaux; est-il besoin d'un fronton? ce sera encore l'antique symbole par excellence de la vie, le serpent, dont la tête, elle-même divisée en sept autres, apparaîtra sur le couronnement de la corniche comme aux extrémités des balustrades, et formera un fronton d'une beauté et d'un attrait incomparables.

Tous les murs de ces monuments immenses sont couverts de bas-reliefs, qui représentent à la fois des symboles théocraliques et des histoires nationales; ils donnent de plus des avertissements en quelque sorte religieux à l'humanité, sous la forme de la représentation des supplices de l'enfer. On se croirait transporté dans le Campo-Santo de Pise, quand on se promène dans la seconde enceinte d'Ang-Koor-Whât, où l'imagination du sculpteur, devançant de quinze siècles environ celle d'Orcagna, s'est épuisée à détailler les raffinements des supplices auxquels peuvent être condamnées les âmes coupables.

Enfin, un dernier symbole est répandu à profusion sur ces monuments, symbole qui nous étonne au premier abord, mais dont la présence s'imposait aux architectes de la civilisation khmer, parce qu'il peint bien un des côtés de la vie orientale : c'est la danseuse, dont la plupart des bas-reliefs, pour ne pas dire la totalité, nous reproduisent l'image dans les poses les plus variées.

La danseuse joue dans l'Indo-Chine et dans l'Inde un rôle tout particulier; elle a un caractère, je n'ose pas dire religieux, mais presque hiératique et, en tout état de cause, extrêmement sérieux ; c'est elle, en effet, qui est chargée de conserver et de traduire par la mimique les anciens symboles et, d'une manière générale, tout ce groupe de vérités rudimentaires que l'on rencontre, à l'origine de toute littérature, sous la forme de légendes sacrées, et qui, par une série de transformations revêtent successivement les formes théocralique, héroïque et historique, et finissent par trouver leur expression populaire et devenir des contes de fées.

Ce sont ces mythes que la danseuse cristallise en quelque sorte sur les bas-reliefs d'Ang-Koor, ce sont eux qu'elle traduit aujourd'hui encore, sous leur forme légendaire, dans les fêtes royales de l'extrême Orient. Si quelqu'un d'entre vous a la bonne fortune d'aller au Cambodge, d'être reçu par le roi Norodom Ier et d'assister, dans les grands halls du palais du roi du Cambodge, à l'une de ces fêtes d'un caractère tout indien, qui sont un éblouissement perpétuel, il comprendra la place faite aux danseuses par les architectes indiens.

Pendant qu'un chœur de femmes psalmodie lentement les légendes anciennes, empruntées soit aux Védas, soit au Ràmâyana, soit aux autres vieux poèmes sacrés de l'Inde, les acteurs silencieux miment, par des poses rigoureusement consacrées par la tradition, les différentes impressions qu'ils ressentent et les différentes phases du drame qu'ils représentent, traduisant ainsi, par les attitudes mêmes que l'on trouve gravées depuis deux mille ans sur la pierre, ces mythes et ces vérités primitives qui frappaient l'imagination des

populations aryennes, au moment où elles ont pénétré dans la presqu'île indo-chinoise.

La seconde des races qui peuplent l'Indo-Chine est la race annamite, qui est elle-même une branche de la race jaune ou de la race chinoise.

Il y a de très grands traits communs entre l'Annamite et le Chinois; tous deux sont foncièrement agriculteurs et surtout tous deux ont pour base de leur vie sociale l'annihilation de l'individu au profit de la famille, ce que M. Le Myre de Vilers a nommé si justement le collectivisme familial. Le groupement des familles, ce que nous appelons en France la commune, n'est, à son tour, considéré que comme une famille agrandie, et enfin la nation tout entière constitue elle-même une famille d'un ordre supérieur. On m'a même affirmé, et je pense que l'on ne m'a pas trompé, qu'en Chine, pour dire : tout le peuple, il n'y a pas d'autre expression que celle de toute la famille.

Cette conception de la vie sociale a, au point de vue de la colonisation, de très grands avantages. Elle est, en effet, essentiellement pacifique, essentiellement bienveillante, et lorsque nous arrivons apportant notre civilisation, avec toutes les exigences comme avec tous les avantages qu'elle amène avec elle, nous ne trouvons pas — comme chez les races qui habitent la zone désertique des pays tropicaux — l'homme armé d'un fusil ou d'une pique, nous trouvons l'homme travaillant paisiblement son champ. — De plus, la France, avec ses institutions libérales et foncièrement démocratiques, est admirablement préparée pour attirer à soi les populations de ces pays où les castes sont inconnues, et où les fonctions publiques sont essentiellement la conséquence, au moins en théorie, de la dignité personnelle.

Cette dignité est constatée par des épreuves publiques, par trois séries d'examens, auxquels nous avons donné depuis très longtemps, — non pas dans l'Annam, que nous ne connaissions pas encore, mais en Chine, où ils nous ont été révélés dès le xvne siècle par les missionnaires — les noms par lesquels nous désignons en France nos épreuves universitaires, et nous avons appelé ceux qui les ont subis : des bacheliers, des licenciés et des docteurs.

Les bacheliers sont exempts de la corvée; le grade de licencié ouvre les portes du mandarinat et donne accès aux fonctions administratives; enfin, c'est parmi les docteurs que l'on choisit les grands dignitaires du royaume.

Les programmes de ces examens sont essentiellement littéraires et philosophiques et comprennent principalement l'étude des auteurs chinois, dont la connaissance est exigée dans les épreuves similaires du Céleste Empire. Le caractère purement idéographique de l'écriture chinoise lui permet, en effet, de traduire deux langues phonétiquement dissemblables, si bien que les lettrés des deux peuples peuvent se parler par correspondance, alors qu'ils seraient dans l'impossibilité absolue de communiquer entre eux à l'aide de la parole.

A côté de ces examens généraux, il en est de spéciaux dans chaque carrière et notamment au seuil de chaque grade

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dans l'armée. Ces derniers méritent une mention spéciale, car ils nous fournissent une preuve du caractère pacifique des Annamites, qui vont jusqu'à subordonner complètement les fonctions militaires aux fonctions civiles.

On admet, en effet, dans l'Annam, que le militaire doit cire essentiellement le bras qui exécute, et non la tête qui commande ; aussi les épreuves auxquelles on soumet ceux qui sont appelés à défendre le pays sont-elles avant tout physiques, bien que l'instruction générale y tienne une place d'autant plus grande que le grade est plus élevé.

Mais ces examens ne conduisent point aux grades suprêmes, et un général d'armée, celui qui commandera une expédition sera, chose étrange pour nous, toujours un mandarin civil. On choisira celui dont on aura expérimenté la haute sagesse, l'esprit de prévoyance, l'art de combiner les événements entre eux : ce sera, en un mot, un homme éminent par son savoir, son caractère et son patriotisme ; mais il pourra être absolument étranger aux détails de l'art de la guerre et aux moyens d'exécution du plan de campagne qu'il aura conçu, et qui, eux, sont, au contraire, seuls abandonnés à l'élément militaire.

L'institution de ces examens, quelle qu'en soit d'ailleurs la valeur réelle, montre le caractère essentiellement démocratique des principes sur lesquels repose le régime politique de l'Annam. Complété par une organisation administrative analogue, au moins dans sa forme, à nos institutions françaises et débarrassé de tout fanatisme religieux, ce régime a fourni de nombreux points d'appui à notre influence et nous a permis de donner à la Cochinchine une organisation en harmonie avec nos mœurs et nos institutions libérales. Grâce au respect que la France a montré pour l'organisation de la commune, pour le collectivisme familial, comme je l'appelais tout à l'heure, les populations annamites ont accepté une autorité qui assurait la sécurité de leurs biens et de leurs personnes, ainsi que la perception unique d'un impôt bien défini et qui a fait disparaître l'arbitraire et transformé les corvées en un système équitable de prestations.

Aussi ne faut-il pas s'étonner si la densité de la population n'a pas cessé de croître dans les différentes provinces de notre colonie, et si elle a déjà dépassé le chiffre moyen de celle de la Fiance, dans les arrondissements de Saigon, de Mylho et de Banthré. C'est surtout le développement des travaux publics — auxquels M. Le Myre de Yilers a su donner une si vive impulsion, et notamment la création des routes dont la longueur totale atteint aujourd'hui 3000 kilomètres, avec 6 kilomètres de ponts et 70 kilomètres de chemins de fer construits ou en construction — qui nous a valu la sympathie des populations annamites ; et elles ont résumé leurs sentiments à notre égard dans une profession de foi remarquable, publiée, sous forme de proclamation, par les membres indigènes du conseil colonial, à l'occasion de la création de nouvelles routes et de l'installation d'un chemin de fer.

Dans cette profession de foi, les Annamites reconnaissent que si, au premier abord, il semble que prendre un champ pour y faire passer une route, c'est appauvrir le pays, puisqu'on diminue la surface cultivable, on reconnaît bien vite

que cet appauvrissement n'est pas réel, puisque la perle qui résulte de la privation de l'usage du champ est largement compensée par l'augmentation de la valeur des propriétés riveraines : c'est, comme vous le voyez, la théorie si féconde des dépenses productives.

A cause de tout cela, nous avons dans l'Annamite non seulement un allié, un sujet, mais même, dans une certaine mesure, un ami. Est-ce à dire que tout est pour le mieux et que le tableau n'a pas d'ombres ? Certainement non. Tout d'abord, le mandarin que nous déposons ne peut pas êlre notre ami; il est défiant, il est môme, là où nous le rencontrons pour la première fois, dans l'Annam etauTonkin, franchement un ennemi pour nous. En oulre, on trouve, dans l'Annam, comme partout, des amateurs de l'ancien ordre de choses, que la nouveauté effraye, et qui identifient le salut de leur pays avec le retour pur et simple aux institutions du passé. En ce moment, ce parti s'agite beaucoup en Cochinchine, à la suite de nos hésitations au ïonkin, hésitations qu'il prend pour de l'impuissance, et les dernières nouvelles nous apprennent qu'il s'apprête à tenter un suprême effort, sous la forme, peu redoutable peut-èlre, mais cependant sérieuse, des sociétés secrètes.

Il faut espérer que la France ne se laissera ni effrayer ni aller à une sécurité Irop grande, et qu'elle saura poursuivre, avec autant de calme que de fermeté, l'œuvre féconde qu'elle a commencée dans la basse Cochinchine.

J'arrive maintenant à mon voyage même.

En somme, il ne s'est composé que de trois explorations ; mais ces trois explorations m'ont fait voir précisément le pays sous ses trois aspects les plus caractéristiques.

La première a eu lieu au milieu de l'Annam. Après un court séjour à Saigon, je suis parti sur l'Antilope pour aller à Hué, parce qu'il fallait bien avoir les passeports et les lettres nécessaires pour circuler en toute liberté dans le royaume. Après une rapide exploration géologique des baies de Qhui-N'hone, de Tourane, de Chou-May, de Te- Yen, nous sommes arrivés dans la capitale de l'Annam, et ce n'est pas sans une réelle émotion que nous avons appris, en débarquant chez M. Rheinart, qui représente si noblement la France à Hué, que notre aviso était porteur de l'ultimatum que la France adressait au roi Tu-Duc.

La citadelle de Hué, la ville sacrée et mystérieuse, qui a été bâlie par un officier français, le colonel Ollivier, au siècle dernier, pour le grand empereur Gia-Long, se trouve sur la ri\n gauche d'un vaste fleuve qui se jette dans la mer de Chine. L'accès de cette citadelle est rigoureusement interdite aux Européens; nul ne l'a franchie, et même les illustres marins qui ont fait la conquête et qui ont eu à disculer les condilions de la cession de la Cochinchine n'ont pu pénétrer que dans des pagodes élevées entre les courtines et les bastions de ce grand rectangle fortifié. Nous-mêmes, nous avons été reçus dans une pagode construite à cet effet, et c'est en

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notre présence que l'ultimatum a été lu au ministre du roi Tu-Duc.

Il spécifiait — et je le rappelle ici, parce qu'il donne bien la note vraie en ce qui concerne la question du Tonkin — que la France avait reçu, par le traité de 1874, la mission d'ouvrir le fleuve Rouge au commerce des nations européennes, et que ce fleuve étant infesté par des rebelles chinois, restes de l'ancienne insurrection des Taïpings et portant le nom de Drapeaux-Noirs, il importait aux deux nations signataires du traité de disperser ces rebelles ; que par conséquent la France priait l'Annam, dans un délai déterminé, de faire évacuer le fleuve Rouge, seul, si le roi Tu-Duc le désirait, ou avec son concours, s'il ne se sentait pas assez fort lui-môme; qu'enfin, dans le cas où l'Annam laisserait passer le délai sans faire cette épuration, la France s'en chargerait elle seule.

Le problème n'a pas encore reçu de solution définitive ; mais il faut espérer que cette solution ne se fera pas longtemps attendre et qu'elle sera conforme à nos intérêts comme à notre dignité.

De Hué, nous nous sommes rendus, en remontant le fleuve de Tourane, qui se jette, un peu plus au sud, dans la baie de ce nom, jusqu'au pied et même jusqu'à une certaine profondeur dans la chaîne de montagnes de la côte.

Nous avons exploré, délimité et relevé topographiquement le bassin houiller de Nong-Son, et recherché, mais en vain, des gîtes de cuivre et de zinc signalés dans la chaîne séparative du Laos.

Ce voyage nous a en outre fait connaître la manière de voyager dans l'Annam et permis d'étudier les mœurs de ces habitants.

Sauf une espèce de grand sentier parallèle à la côte, et qui constitue une route de poste reliant les villages entre eux, il n'y a pas d'autre moyen de communication que les cours d'eau. On y circule à l'aide de bateaux de pèche à fond plat, nommés sampangs, qui sont généralement très petits, parce que les fleuves, torrentueux et profonds en hiver, sont réduits à l'état de petits ruisseaux, souvent insignifiants pendant la saison sèche. Cela tient à ce que la longueur de leur cours et, par suite, le développement de leur bassin hydrographique sont toujours faibles, puisqu'ils descendent directement de la grande arête du Laos, toujours voisine de la côte.

Le sampang est recouvert par une espèce de bâche, destinée à préserver des grosses ondées; mais cette bâche est trop basse pour que l'on puisse être assis dans la partie du sampang qu'elle abrite; aussi ne s'y tient-on que couché. L'avant du bateau appartient aux voyageurs; l'arrière, au patron et à toute sa famille. Ils sont là, et c'est un trait caractéristique de la vie annamite, le père, la mère, les garçons, les filles, grouillant pêle-mêle dans un espace qui mesure environ lm,50 de longueur sur 1 mètre à peine de largeur. Ce n'est pas toujours chose agréable pour le voyageur, quand il espère, après une journée de travail, trouver un peu de repos sous cette bâche pendant la nuit, d'entendre les cris des enfants ou de recevoir la visite des insectes trop familiers, dont les habitants du pays sont rarement exempts.

Cette exploration nous a aussi montré, sous une forme très curieuse, le caractère arbitraire de l'autorité du mandarin. Avant d'arriver à Hué, nous nous trouvions un soir, par une de ces pluies torrentielles, dont aucune averse d'Europe ne peut nous donner une idée, — puisque dans la seule soirée et la nuit, il est tombé 184 millimètres d'eau, c'est-à-dire un peu moins du tiers de ce qu'il tombe dans une année à Paris — chez le mandarin du petit village de Te-Yen à qui nous devions avoir recours pour obtenir des bateaux. 11 n'était pas très disposé à nous en donner, et, de notre côté, nous n'avions encore, à cette époque, ni ordres formels du roi, ni mandarin pour nous servir d'escorte, n'ayant d'autres papiers que nos lettres de Saigon, données par le gouverneur. Le mandarin trouvait toute espèce d'excuses et de mauvaises raisons pour ne pas céder. Nous étions mouillés jusqu'aux os et n'avions pour nous éclairer que la faible lueur d'un torche faite avec un bambou imprégné d'huile.

Pour faire bonne contenance, mon jeune compagnon se mit à faire le portrait de ce petit fonctionnaire. Le mandarin fut d'abord très étonné ; puis, quand il eut compris ce dont il s'agissait, il resta immobile et se laissa faire très tranquillement. Quand le portrait fut achevé, le mandarin voulut le saisir; mais mon compagnon bien avisé lui dit : « Non, donne d'abord le sampang, tu auras ensuite le portrait. » Alors le mandarin prit son bâton de commandement et sortit. On entendit bientôt des hurlements s'élever de toutes parts dans le petit hameau : ils étaient causés par le mandarin qui faisait sa tournée et réveillait la population à grands coups de trique pour qu'elle nous fournît des sampangs et des rameurs. Grâce à ce procédé sommaire, nous pûmes reprendre notre route, et le mandarin eut son portrait. Si je cite ce trait, c'est pour vous montrer que l'autorité exercée par les mandarins est loin d'être toujours douce. En voici un autre. Pendant notre expédition sur le fleuve de Tourane, pour l'exploration du bassin houiller de Nong-Son, nous fûmes accompagnés par une escorte officielle; nous avions cinq grands sampangs et une vingtaine de rameurs militaires. Or toutes les punitions auxquelles ces derniers sont soumis sont corporelles et consistent dans une bastonnade plus ou moins soignée. Il y a même, comme autrefois dans certaines armées européennes, un doï, sorte de sous-officier ou de caporal spécialement chargé de l'exécution.

Par un raffinement de cruauté, le mandarin, chef de notre escorte, avait choisi l'heure de minuit pour distribuer sa justice. On couchait les malheureux coupables sur la berge ; on allumait des torches, et le mandarin se démenait autour d'eux comme un possédé, frappant lui-même sur eux à tour de bras, quand il trouvait que le doï ne remplissait pas assez énergiquement ses fonctions de bourreau. C'était encore une raison d'être privé de sommeil. Ne pouvaut les supprimer tout à fait, nous avons au moins exigé que ces exécutions fussent faites en plein jour et à midi, afin qu'elles aient un caractère de cruauté moindre et que nous ayons un peu de tranquillité pendant la nuit.

On conçoit aisément, après cela, que lorsqu'on remplace

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un de ces petits potentats par un fonctionnaire français, les habitants trouvent une différence notable en faveur de ce dernier et du régime qu'il inaugure.

Notre seconde excursion nous a conduits au Tonkin. Là, nous avons parcouru tout ce vaste archipel, formé par plusieurs millions d'îlots de calcaire-marbre, au bord duquel se trouve le grand bassin houiller de la côte, qui était le but de notre exploration. Une série de courses communes nous en a rapidement révélé l'importance et nous a décidés à faire exécuter quelques fouilles profondes sur les affleurements les plus importants et les mieux situés. Mon compagnon s'est alors installé au centre du bassin et en a fait la carte, en même temps qu'il dirigeait les travaux d'exploration exécutés par des ouvriers annamites et chinois.

Après une série de tournées communes, je suis entré plus avant dans l'intérieur du pays, et j'ai exploré les régions aurifères qui sont situées plus particulièrement dans la province de Mi-Duc.

Les mandarins, malgré les instructions officielles de Hué déclaraient effrontément qu'il n'y avait point d'or dans lé pays, qu ils n'avaient jamais entendu parler de gisements de ce métal, alors que nous savions, d'autre part, qu'ils sévissaient avec dureté contre les orpailleurs.

Nous devons à M» Puginier, évoque de Ké-So, centre de la grande communauté chrétienne du Tonkin, qui nous a fourni des guides intelligents, et à M. Kergaradec, notre vaillant consul de Hà-Noi, qui a bien voulu nous accompagner d avoir pu explorer une partie de la province de Mi-Duc et J'ai eu la bonne fortune d'y découvrir des gisements aurifères qui paraissent présenter une importance sérieuse.

De là, je me suis dirigé vers la frontière nord-est du Tonkin, où un grand gîte d'antimoine m'était signalé par des marchands chinois, à trois journées 'de marche au nord de Monk-Hai. Malheureusement je trouvai dans cette ville le chef des rebelles, Lu-Wing-Phuoc, avec une partie importante de sa troupe, et le passage me fut impitoyablement refusé

Je rejoignis donc mon compagnon dans le bassin houiller de Hon-Gâc, et après avoir fait une dernière tournée et achevé le relevé des gisements houillers, nous sommes revenus à Saigon, d'où nous sommes repartis, dès le lendemain de notre arrivée, pour nous rendre au Cambodge et faire notre troisième et dernière exploration.

Elle avait pour but l'étude du grand gite de fer de Ph'nom- Ueck, qui se trouve au nord des Grands Lacs, à 75 kilomètres environ de Compong-Thôm. Ce gite a été le point extrême de notre voyage, et, après une courte visite aux ruines d'Ang- Koor, complétée par une exploration géologique de la région avoisinante, nous sommes revenus à Saigon et de là en Europe.

Du reste, mon exploration était terminée, le but de ma mission était atteint : une série de bassins houillers parallèles a la côte avaient été découverts et relevés topographiquement et géologiquement, ainsi que de puissants gîtes de 1er et un district aurifère d'une sérieuse importance.

3« SKKIE. — BEVUB SC1KNT1F1UOE. — XXXI.

d M .le ces résultats techniques qu'il me re-te à vous dire quelques mots maintenant.

La constitution géologique de l'Indo-Chine n'est encore connue que très imparfaitement. Nous avons essayé de reporter sur une petite carte, à l'échelle moyenne du dix millionième, qui est la réduction de la grande carte de M. Dutreuil de Rhins, les résultats de notre mission et les documents relevés par les explorateurs qui nous ont précédés. Cette carte montre, malgré ses imperfections et ses lacunes, combien la constitution géologique de la péninsule cochinchinoise est en harmonie parfaite avec sa structure orographique.

Les deux grandes arêtes séparatives des bassins de premier ordre, le plateau du Laos et les chaînes plus basses et plus irrégulières comprises entre les vallées du Mé-Kong et du Mé- Nam sont en granité etcette roche se retrouve, avec ses variétés plus jeunes, la granulile et la microgranulile, dans la baie de Tourane et au cap Saint-Jacques.

De chaque côté de ces grandes chaînes se trouve une formation puissante de schistes anciens, qui ont été soulevés, disloqués et plissés par l'éruption du granité, et dont les lambeaux redressés forment , autour de ce dernier, une

ceinture irrégulière, partiellement masquée par les formations plus modernes.

Sur ces terrains anciens reposent, en stratification discordante, des lambeaux d'une formation quarlzo-schisteuse, remarquable par les masses considérables de minerais de fer qui sont enclavées au milieu de ses strates ; nous l'avons rapportée au terrain dévonien à cause des moules d'Encrines etd'Orthis (?) qu'elle renferme en assez grande abondance. Les minerais de fer, dont nous avons vu de beaux amas au Tonkin et à Singapore, sont parfois assez importants pour que l'on puisse prévoir leur utilisation industrielle dans un avenir plus ou moins éloigné.

Au-dessus de ces schistes dévoniens se trouve une des plus remarquables formations de l'Indo-Chine : c'est un calcaire- marbre, généralement noir avec des veines blanches, présentant les plus grandes analogies avec les marbres des environs de Givet et de la Belgique, qui sont utilisés sur une si grande échelle à Paris sous le nom de Sainte-Anne belge pour la confection des cheminées communes.

Ce calcaire-marbre, que la présence fréquente de polypiers du genre Zaphrenlis, voisin des Cyato/j/, ,,llum, nous a permis de rapporter au Calcaire carbonifère, a. été, lui aussi, violemment disloqué ; ses assises redressées forment, à cause de leur plasticité moindre, des rochers dentelés aux formes sauvages, aux falaises inaccessibles. C'est lui qui constitue cet archipel si pittoresque, formé de récifs et d'îlots de toutes formes et de toutes dimensions, semés d'une façon en apparence si capricieuse dans les baies de Hà-Long et de Faitzi-Long sur la rive septentrionale du golfe du Tonkin et dont le dédale a servi de refuge, pendant des siècles, aux pirates annamites cUhinois. Aujourd'hui la marine française

lfi.

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a tracé aux navires de toutes dimensions des routes sûres au milieu de ce colossal labyrinthe; la piraterie a disparu, au moins comme institution, et le géologue a débrouillé le chaos des ilols de Failzi-Long en montrant que ces îlots s'alignaient suivant quelques ligues très simples et constituaient les plis déchiquetés de la formation du calcairemarbre carbonifère.

C'est dans les grandes dépressions, provoquées par lesoulèvementdece dernier, quesesontforruésles6asst»s/jotaï/e?-s. Ces bassins sont constitués, comme en Europe, par des poudingues, des grès feldspalhiques avec nombreuses intercalalions de fer géodique et de sphérosidérite et des schistes gris ou noirs, micacés ou argileux, au milieu desquels se trouvent des couches de houille. Ces formations houillères sont elles-mêmes surmontées, en stratification concordante, par un puissant étage de yrês et d'argiles versicolores qui présentent d'importantes imprégnations? cuivreuses à la base et salifàres vers le sommet, et dont la constitution lithologique présente les plus grandes analogies avec le terrain permien et le trias de la Lorraine, de la Franconie et de la Russie. Les reliefs orographiques sont également similaires, si bien que lorsqu'on parcourt, en hiver surtout, les collines du Tonkin oriental, il ne faut qu'un faible effort d'imagination pour se croire transporté dans une des vallées du versant occidental des Vosges ou de l'Oural.

L'identité d'âge pourtant n'est pas complète, au moins dans la mesure où elle peut être fixée parles déterminations palèonlologiques. En effet, les schistes houillers du Tonkin renferment de nombreuses empreintes de végétaux fossiles, qui, déterminées par M. Zeiller, ingénieur des mines, ont été reconnues comme caractéristiques de l'étage rhélien ou infraliasique (Nilssoniu, Podozamiles, Phyllotheca, etc.).

Nous signalons cette particularité sans la discuter scientifiquement ici, et en rappelant simplement qu'elle se reproduit, sur une grande échelle, eu Australie et dans la Cordillère des Andes chiliennes.

Les grès et schistes houillers, avec les grès et agiles versicolores qui les surmontent, ont été, à leur four, plissés et redressés immédiatement après leur dépôt, et ce phénomène, auquel se rattache peut-être l'éruption de roches porphyriques au cap Saint-Jacques et dans la basse Cochinchine, semble avoir donné à la presqu'île indo-chinoise les grands traits de son orographie actuelle.

Nous n'avons, en effet, rencontré aucune trace des formations jurassiques, crétacées ou tertiaires, sauf peut-être un petit lambeau de tuf dans le voisinage d'Ang-Koor-Thôm. Ces terrains n'ont pas davantage été signalés par les explorateurs du Mé-Kong etdu Laos, de telle sorte quel'on semble aulorisé à dire que la presqu'île indo-chinoise était émergée, avec un relief peu différent de celui qu'elle présente aujourd'hui, pendant la longue série des siècles qui correspondent aux périodes secondaire et tertiaire. Nous devons pourtant mentionner la découverte récente, faite par M. de Villerov, d'une Ammonite sur la rivière Noire, dans le haut Tonkin. Mais celte ammonite n'a pu être déterminée, et sa

forme se rapproche autant de celle de certaines espèces Iriasiques que de celles de l'oolithe.

L'apparition de quelques Trachytes dans le voisinage des côtes (île du Tigre, Poulo-Way) et cellss d'un piton de Basalte près de Uien-Iloà en Coehinchine, enfin les phénomènes diluviens donl l'alluvionnement actuel des cours d'eau est la représentation affaiblie, semblent clore la série des grands faits géologiques dont la presqu'île indo-chinoise a éié le tliLÙlre.

Quelles sont maintenant les substances industriellement ulilu^ables contenues dans ces diverses formations? Elles se réduisent, dans les parties voisines de la côte, à trois seulement : la houille, Yor et le fer, les autres métaux, notamment le cuivre, l'étainet le zinc, ne se trouvant qu'a de grandes dislances dans l'intérieur des terres.

La houille est, comme nous l'avons dit, contenue dans une puissante formation superposée au calcaire carbonifère qui forme, principalement au Tonkin, des bassins importants dont la superficie est comparable à celle des grands bassins houillers de la France.

Nous avons exploré ceux qui sont les plus voisins de la côte, et particulièrement celui de Ké-Bao Hon-Gàc, dont les couches viennent affleurer jusque sur les rives mêmes du golfe du Tonkin, et qui ont un développement longitudinal de plus de 100 kilomètres parallèlement à la côte. Nous avons reconnu, dans le bassin de Hon-Gâc, trois groupes de couches auxquels nous avons donné les noms des bâtiments qui ont le. plus contribué au succès de notre expédition : la Carabine, la Massue, Vllamelin, et dont les affleurements ont été reportés sur la petite carte dressée par M. Saladin.

Ces trois groupes sont séparés les uns des autres par des couches de grès et de poudingues, dont la puissance varie de 150 à 200 mètres environ. Ils présentent une épaisseur totale de 10 mètres de combustible, les couches les plus re. marquables et les plus continues (Henriette, Jauréguiberry) étant concentrées dans le troisième groupe.

Nous avons fait, au moins approximativement, le cubage des ressources immédiates que peut fournir ce bassin, en ne s'écartant que de 5 à 6 kilomètres au plus du rivage, et nous avons constaté l'existence, au-dessus du niveau de la mer, d'un million de tonnes de charbon, l'approfondissement des travaux au-dessous de ce niveau fournissant Zi5 000 tonnes environ par mèlre, ce qui fait un total de Zi 500 000 tonnes pour une profondeur totale de 100 mètres que l'on est pleinement en droit de faire entrer, dès à présent, dans les prévisions d'une exploitation industrielle.

La nature des charbons de ces divers groupes de couches est assez varnble ; nous avons surtout rencontre une houille sèche à longue flamme dans le bassin de ke-liuo et dans le premier groupe de llon-Gàc. Les deux autres groupes de ce dernier bassin fournissent surtout une houille demi-grasse a courte flamme. Le charbon est pur, et les échantillons extraits d'une fouille profonde pratiquée sur l'aflleurenienl d'une des couches du second groupe (mine Henriette) ont donné des résultats comparables à ceux des houilles demigrasses du bassin d'Auziu.

M. EDftOND FUCHS. — UiNE MISSION EN INDO-CHINE.

Leur analyse, faite au bureau d'essai de l'Ecole des mines, a donné 80 pour 100 de carbone use, IZi à 17 de matières volatiles et 1 à 7 pour 100 de cendres. Leur essai industriel, tait par les soins de MAI. Weyher-Richemont, constructeurs à Pantin, a montré que, dans une loeomobile-type employée couramment pour de pareilles expériences, il fallait compter sur une consommation de 2 kilogrammes par force de cheval et par heure, chiffre à peu près identique avec celui qu'entraîne l'emploi du charbon de la fosse Denin des mines d'Anzin.

L'exploitation du bassin de Hon-Gàc se ferait dans des conditions assez avantageuses. Un développement total de l.'i kilomètres de voie ferrée suffirait pour relier tous les centres de travail à un point de la baie de llon-Gâc abordable pour les navires du plus fort tonnage. Une étude préventive des conditions de l'exploitation nous permet d'espérer que le prix de revient du charbon à bord des navires ne dépasserait pas de 15 à 17 francs par tonne, celui des briquettes fabriquées sur place, avec les menus de l'exploitation, pouvant atteindre une trentaine de francs environ.

Or les quatre ports de Singapore, de Saigon, de Shang-Haï et de Hong-Kong consomment annuellement plus de ZiOO 000 tonnes de houille, qui proviennent d'Angleterre, de France, du Japon et d'Australie, et dont les prix de vente varient de 32 à 70 francs par tonne, chiffres qui sont toujours supérieurs à ceux qu'atteindront dans ces mêmes ports les houilles demi-grasses du Tonkin.

Il ne nous semble donc nullement présomptueux de prévoir que ces derniers pourront, à courte échéance, entrer pour un quart dans les approvisionnements de l'extrême Orient, ce qui porterait, dès le début du travail, à 100 000 tonnes le taux annuel de l'exploitation des houilles du Tonkin.

La seconde des matières utiles dont nous avons constaté, au cours de notre mission, l'existence dans des proportions qui la rendent industriellement utilisable, est le fer. Nous avons indiqué, il y a un instant, la présence de ce corps en quantité considérable dans le terrain dévonien et dans les bassins houillers ; toutefois l'utilisation de ces masses est encore lointaine et ne doit être envisagée que comme une conséquence éventuelle de la mise en valeur des gîtes houillers.

En revanche, le gîte de Ph'nom-Deck, que nous avons étudié au Cambodge, nous parait susceptible d'une utilisation plus immédiate. Ce gîte forme, à la limite nord de la plaine alluviale du bassin des Grands Lacs, un amas filonien au milieu d'un porphyre quartzifère recoupant lui-même un massif de granulite.

Le minerai, composé d'un mélange complexe de fer oligiste, d'hématites et de fer spathique, présente une teneur moyenne de 50 à 55 pour 100 de fer, avec des traces seulement de soufre et de phosphore, la masse visible de ce minerai au-dessus du niveau de la plaine alluviale dépassant a 000 ooo de tonnes.

Ces minerais sont utilisés dès aujourd'hui par les kbouys, qui en retirent un fer de qualité exceptionnelle; ce fer n'est

pas estimé moins de t fr. /|0 le kilogramme dans le pays même, et les minerais dont il est extrait se prêteraient admirablement à la fabrication des aciers Bessemer ou Martin.

D'autre part, la présence d'immenses forêts vierges, tou' à l'entour du gîte de Ph'nom-Deck, nous permet de regarder comme rationnelle la création de l'industrie métallurgique du fer dans notre colonie; des hauts fourneaux au bois seraient établis au pied même du gîte, tandis que les usines de transformation de la fonte en produits aciéreux seraient, au contraire, installées à Saigon, où sont déjà concentres de grands établissements industriels et notamment un arsenal et des ateliers de construction et de réparation.

La troisième richesse minérale du sol de l'Indo-Chine est l'or. Il n'était connu, jusqu'à notre visite, qu'à l'état de paillettes ou de pépites disséminées au milieu des alluvions des rivières. Le fleuve Kouge, avec ses deux grands affluents, la rivière Noire et la rivière Claire, et. surtout leMé-Kong, sont, depuis des siècles, connus pour la richesse de leurs alluvions; ces alluvions sont • exploitées parles habitants à l'aide de lavages à la battée, ce procédé primitif employé par les orpailleurs de tous les temps et de tous les pays avant l'introduction des procédés techniques de l'exploitation des mines.

Le succès de ces lavages primitifs n'entraîne pas toujours, comme conséquence nécessaire, celui d'exploitations installées sur une plus grande échelle et par des procèdes plus rationnels et plus économiques. Les intermittences que le climat impose au travail et l'importance des frais généraux, qui peuvent arriver à dépasser de beaucoup les frais du travail proprement dit, enfin les difficultés mêmes de l'installation et du renouvellement d'un matériel complexe s'opposent souvent au succès d'entreprises industrielles imposantes, alors qu'un travail plus modeste et plus imparlait était largement rémunérateur pour les indigènes. Il faut donc ta mettre en garde contre les entraînements que peut provoquer la constatation de la prospérité de petites exploitations indigènes, et considérer surtout ces dernières comme un encouragement aux études scientifiques et techniques qui doivent précéder toute installation industrielle.

Sur le Mé-Kong, les localités reconnues comme aurifères sont nombreuses, et, pour ne citer que celles qui sont voisines de notre colonie, on a fait dans ces dernières années quelques recherches dans la région où le tleuve traverse la pelite chaîne de Compong-Swai entre Strong-Tong et Kratieh. Ces recherches ont donné des résultats très variables, accusant exceptionnellement des richesses de 15, et même de 20 grammes d'or par tonne, mais constatant fréquemment aussi l'absence de ce métal ou tout au moins son extrême dissémination.

Au Tonkin nous avons exploré nous-mème la région de Mi-Duc, sur le Song-Dou, signalée pour sa richesse aurifère, et malgré le mauvais vouloir absolu des fonctionnaires annamites, malgré la terreur des populalions intimidées par les menaces des fonctionnaires et par les lois draconiennes édictées par la cour de Hué contre les orpailleurs, nous avons pu nous faire une idée sommaire des conditions do gisement de ce métal précieux.

M. EDMOND FOCHS.

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