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LA PROPHYLAXIE DU PALUDISME A MADAGASCAR

causer la mort, et qu'on devrait rechercher les moyens de s'en préserver. Et encore, s'il s'agissait du public, la chose serait excusable, puisqu'on a négligé de l'avertir du danger, mais les médecins eux-mêmes semblent vouloir divaguer avec la foule. JV'y a-t-il pas de quoi, en effet, rester bouche bée, devant cette proposition de M. Henrot, de munir nos troupiers d'un masque destiné à fdtrer l'air et à le débarrasser de ses miasmes, tout comme le faisaient ces médecins du moyen âge qui pensaient, à l'aide d'un costume grotesque, pouvoir éviter la contagion de la peste, ou comme on l'exige des ouvriers exposés pendant quelques heures aux gaz méphytiques. Et dire que cette proposition a été faite devant l'Académie de médecine, et qu'elle a eu les honneurs d'une discussion!

Mais, enfin, qui donc ignorait qu'il y eût des fièvres et de la dysenterie à Madagascar, et que nous allions avoir à lutter contre ces deux terribles ennemis, bien plus que contre les Hovas? La reine de Madagascar avait pris elle-même la peine de nous en avertir! Et vraiment pense-t-on que nos épidémiologistes, depuis soixante ans qu'ils s'appliquent à l'étude des régions tropicales, aient attendu cette menace pour songer à fixer quelques règles d'hygiène à l'usage de nos troupiers, qu'on aurait pu leur remettre avec les fleurs dont on les a couverts au moment de leur départ?

Tout ce qui concerne le traitement et la prophylaxie du paludisme en pays tropicaux remplit nos traités classiques, et même les Bulletins de l'Académie de médecine, et il est inadmissible que le gouvernement n'ait pas reçu à ce sujet, de vingt côtés différents, des avertissements aussi éclairés qu'autorisés. Est-ce que vraiment la Direction du Service de santé, aux deux ministères de la Guerre et de la Marine, a subitement oublié qu'il y avait à Madagascar des fièvres graves et de la dysenterie, ou bien les titulaires de ces hauts postes n'auraient-ils pas osé, devant leurs grands chefs, élever la voix et donner les avis que tout honnête homme, en situation de le faire, devait alors crier aussi haut que possible? Tout cela serait inconcevable, aussi bien de croire -que ces avis n'aient pas été demandés, que de supposer un instant qu'ils n'aient pas été donnés en toute science et en toute conscience.

Et alors voici ce qui a dû être dit à nos ministres : c'est que l'intoxication tellurique, qui se produit dans certaines zones et à des époques déterminées, frappe surtout les hommes jeunes, non accoutumés aux pays chauds, mal nourris, travaillant au soleil, et couchant dans des abris imparfaitement clos; et qu'elle est aggravée par les mouvements de terrain qu'exigent la construction des routes et les travaux de terrassement; — que, par contre, elle

épargne certaines races; et qu'elle atteint moins vèrement les hommes âgés de trente à trente-cinq ans, acebmatés aux régions tropicales, habitués à vivre en campagne, à lutter chaque jour contre les nécessités de l'existence, à mener la vie nomade qui aguerrissait jadis nus soldats d'Algérie.

Voilà en effet ce qu'on trouve dans tous les traités qui servent à l'instruction de nos médecins des armées de terre et de mer, et voilà ce que le commandement n'avait pas le droit d'ignorer.

Pourquoi, en cette occurrence, a-t-on précisément choisi, pour les envoyer à Madagascar, la catégorie d'hommes désignée parla science — même officielle

— comme devant être la proie la plu6 facile des endémies de Madagascar, alors qu'il était si simple de n'y envoyer que des hommes plus âgés et déjà acclimatés aux pays chauds? Là est le problème, et sa discussion mettra en lumière les éléments qui montreront encore une fois de plus, hélas! combien nous sommes peu organisés, combien ceux qui ont charge de direction et sur qui pèsent les responsabilités sont mal aptes à ces grands devoirs, par insouciance ou par ignorance, et combien, en somme notre race est incapable d'éducation.

Je dis notre race, car nos voisins les Anglais ont fait aussi leur école à ce sujet; mais ils en ont tiré des enseignements, et ont su éviter de nouveaux désastres toutes les fois que les mêmes circonstances se sont produites. Pour nous, nous ne manquons pas de commettre chaque fois les mêmes fautes : et vraiment, avec le régime de notre presse actuelle qui a une tendance à les grossir encore, on ne sait pas de quel affollement pourrait être pris le public, à un moment donné, et quelles fautes encore bien plus graves pourraient en résulter.

En somme, au moment où s'organisait l'expédition de Madagascar, il n'est pas un médecin d'armée qui ait pu indiquer une autre conduite à tenir que celle-ci

— et nous l'avons alors formulée et entendu formuler autour de nous, comme une indication banale : choisir des hommes déjà acclimatés aux pays chauds dans nos troupes d'Algérie; leur adjoindre comme porteurs, servants, terrassiers, manœuvres, etc., des nègres ou des Africains, suffisamment rémunérés pour assurer tous les services accessoires ; ne faire débarquer les troupes et leurs approvisionnements qu'au moment où l'entrée en campagne pouvait être considérée comme définitive, c'est-à-dire au moment où une avant-garde, composée d'hommes aguerris et de troupes auxibaires choisies parmi les contingents coloniaux, aurait préparé la voie et commencé la construction d'une route; — choisir pour les campements des régions élevées, à l'abri des émanations palustres, et attendre qu'une route soit construite avant de faire parcourir la zone malsaine par les

M. E.-A. FOREL. — LES VARIATIONS PÉRIODIQUES DES GLACIERS

combattants; — surtout ne jamais obliger ceux-ci à travailler en plein soleil à des ouvrages auxquels ils ne sont pas préparés.

Au beu de cela, on a désigné, par tirage au sort, dans les régiments français, des enfants de vingt ans ; on a prétendu qu'il était impossible d'imiter les Anglais ; on a énervé les hommes par toute espace de vicissitudes au moment du débarquement; on les a employés à faire des travaux de terrassements, métier de galérien auquel aucun Européen ne peut résister.

Dans ces conditions, il fallait s'attendre à voir fondre le corps expéditionnaire, en moins de trois mois, d'au moins b'O à 70 p. 100. C'est ce qui est arrivé. Mais c'est ce qui était prévu , et il n'y a que le public et le gouvernement à en être surpris. Le pubUc, lui, n'a pas fait d'études d'ëpidémiologie et de médecine d'armée. Mais que diable sont donc devenus les conseils spéciaux des ministres responsables? et à quoi peuvent donc bien servir nos médecins inspecteurs et nos directions du Service de santé, si l'on ne demande pas leurs conseils, ou si on les demande pour n'en pas tenir compte?

Et maintenant, que faire? Et a-t-on raison de rapatrier, même les plus gravement atteints parmi les paludiques et les dysentériques? A notre avis, il ne peut y avoir de doute à ce sujet, car bien souvent l'embarquement ranime tout à coup des moribonds, et cette mesure constitue certainement la médication la plus efficace des cachexies dont il s'agit. Non seulement il y a là un effet moral de première valeur, qui n'est pas à dédaigner, mais encore l'action du milieu marin sur l'organisme est entre toutes bienfaisante et salutaire. Il y a, il est vrai, le passage de la mer Rouge ; mais comment n'a-t-on pas songé, avec toutes les ressources dont dispose aujourd'hui l'industrie, à installer à bord de nos transports des appareils frigorifiques qui auraient maintenu les cabines des malades aune température supportable?

Le seul point fâcheux de ces rapatriements rapides, c'est l'émotion publique qu'ils causent lors de l'arrivée des transports; et notre presse quotidienne vient de prouver qu'elle n'était pas encore mûre pour les circonstances qui demandent du sang-froid et de la réserve.

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