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PHYSIQUE DU GLOBE

Les variations périodiques des glaciers.

Sur l'initiative de M. le capitaine Marshall Hall, F. G. S., à Parkstone (Dorset, Angleterre), le 6e Congrès international de géologie, réuni à Zurich en août 18114, a décidé la création d'une commission chargée d'étudier les

variations en grandeur des glaciers actuels dans les diverses contrées de la terre.5

Cette commission est composée de MM. F. -A. Forel, professeur à Morgcs, président (Suisse); Léon Du Pasquier, professeur à Neuehâtel, secrétaire Suisse; Seb. Fiiisterwalder, professeur à Munich (Allemagne); Ed. Richter, professeur à Craz 'Autriche); K.-J.-Y. Steenstrup, géologue à Copenhague (Danemark et colonies); H. -F. Reid, professeur à Baltimore (États-Unis d'Amérique); Prince Roland Bonaparte, à Paris (France) ; capitaine Marshall Hall, à Parkstone (Grande-Bretagne et colonies) ; Torquato Taramelli, professeur à Pavie (Italie); A. Oyen, géologue à Christiania (Norvège ; Ivan Mouchketow, géologue à Saint-Pétersbourg (Russie); T. Svenonius, géologue à Stockholm (Suède).

La Commission internationale des glaciers a précisé le champ de son activité en formulant les principes suivants :

a) Chacun des membres de la Commission est compétent pour organiser, comme bon lui semble, et de la manière la plus utile, les études historiques et les observations actuelles et futures sur les glaciers, dans la région qu'il représente, et pour les publier eu rapports originaux et détaillés dans une revue indigène.

6) La Commission internationale est l'organe de réception et de publication des rapports sommaires fournis par ses divers membres sur les variations en grandeur des glaciers dans les diverses contrées alpines du globe. L'n rapport général sera publié chaque année dans les Archives des scie)ices physiques et naturelles di Genève, par les soins du bureau de la Commission.

Pour servir d'introduction à ces rapports, le président de la Commission va exposer les faits principaux constatés dans les Alpes centrales d'Europe, qui sont la contrée glaciaire la mieux observée pendant le siècle actuel.

Et d'abord, quel est le phénomène à étudier?

C'est l'une des apparitions les plus intéressantes et les plus grandioses que nous offre le monde des Alpes : les glaciers varient de volume. Pendant cinq ans, dix ans. vingt ans ou plus, nous voyons, sans cause apparente, un glacier augmenter de longueur, dépasser ses limites, repousser ses moraines, parfois des moraine-, séculaires, envahir des pâturages, renverser des forêts, démolir des chalets. Il semble que cette crue irrésistible, qui domine tout obstacle, va amener dans la vallée une nouvelle époque glaciaire. Mais, également sans cause apparente, nous voyons le glacier s'arrêter dans cette expansion étrange, puis diminuer, reculer, se raccourcir, et cela pendant dix ans, pendant vingt ans, pendant trente ans et plus, tellement que l'envahissement précédent étant oublié, on peut croire que le glacier va disparaître dans cette fusion progressive. Puis encore, au bout d'un certain nombre d'années, ou de lustres, cette décrue prend lin et le glacier recommence à s'allonger, et ainsi de

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suite. Variation périodique en longueur des placiers d'écoulement, tel est le phénomène apparent (1).

Cette variation en longueur coïncide avec une variation de même sens dans les autres dimensions de la masse de place; en même temps que le glacier s'allonge, il s'épaissit et il s'élargit. C'est donc une variation de volume et non pas seulement de forme. Pour simplifier, nous la désignons sous l'expression de variation de grandeur.

Cette variation périodique est irrégulière dans le temps et dans l'espace. Les maxima successifs sont diversement espacés; en ses crues successives, le glacier descend plus ou moins loin dans la vallée : la crue est parfois très rapide, parfois très lente; souvent un glacier reste pendant bien des années immobile et stationnaire. La variation en grandeur est parfois générale et s'étend à l'ensemble des glaciers d'une région, parfois elle n'est que partielle et n'atteint que quelques glaciers. Elle n'est pas nécessairement simultanée pour tous les glaciers; parfois une crue est bien marquée sur quelques (glaciers, tandis que d'autres sont, ou stationnaires, ou en décrue. D'autres fois tous les glaciers d'une vallée, d'un groupe de montagnes, d'une chaîne varient ensemble ; tous ils s'accroissent et envahissent les vallées, ou bien tous ils s'amaigrissent et s'étiolent.

Au milieu de telles irrégularités, n'y a-t-il pas une loi, ou peut-être des lois dont l'enchevêtrement cause le désordre apparent des faits"? Essayons de les dégager en contemplant non pas des exemples individuels, mais le tableau d'ensemble des variations glaciaires dans les Alpes suisses pendant le cours du siècle actuel.

En dépouillant et en critiquant les anciennes observations dispersées dans la littérature alpine des trois premiers quarts de siècle, et en y joignant les observations modernes contenues dans nos quinze rapports annuels (2), nous pouvons tracer, dans leurs grandes lignes, les allures des glaciers des Alpes centrales pendant le xixc siècle.

Avant 1811, nous n'avons pas d'observations valables sur l'ensemble des glaciers suisses.

A partir de 1812, phase de crue générale qui amène, vers 1818, 1820 ou 1825, suivant les glaciers, à un état de maximum, les glaciers ont atteint partout de très

(1) En mémo temps, nous pouvons constater des variations dans l'étendue des névés, dans le nombre et l'importance des flaques de neige qui résistent à la chaleur de l'été, l'apparition ou la disparition de petits glaciers temporaires. Le phénomène que nous caractérisons par le mot d'enneigement varie comme la grandeur des glaciers. Quelles sont les relations entre l'enneigement des montagnes et les variations de grandeur des glaciers? Ce sera certainement un point important à étudier; mais. pour le moinent, ne compliquons pas le travail et occuponsnous seulement des glaciers proprement dits.

(2) F. -A. Forel. Les variations périodiques des glaciers des Alpes. Rapports annuels publiés dans VÉcko des Alpes, XVII et XVIII. Genève, 1881 et 18S2, et dans le Jahrbuch des Sehweizer Alpen Clubs. XV11I à XXX. Berne. 1883 à 1895.

grandes dimensions ; pour beaucoup, c'est la plus grandiextension connue dans l'époque historique. D'après l'affirmation des auteurs, il semble que cette crue a été reconnue sur tous les glaciers; aucune exception n'est' signalée d'une manière authentique. Appelons cet épisode le maximum du premier quart du siècle.

Après ce maximum qui, ainsi que je viens de le dire, a eu lieu à des dates différentes suivant les glaciers, a commencé une décrue, mal marquée, peu générale, qui a été suivie par une crue tout aussi indécise, tellement qu'il est impossible de fixer l'époque du minimum, aussi bien pour les glaciers considérés individuellement que pour l'ensemble des glaciers des Alpes. Les variations de longueur ont abouti à un nouvel état de maximum pour bon nombre de glaciers vers 1840, 1850 et 1860, disons vers le milieu du siècle.

A partir de ce maximum, qui, pour beaucoup de placiers, a été fixé à l'année 1855 ou 1856, phase de décrue générale très nette, très intense, très prolongée, décrue pour les glaciers qui ont eu un maximum authentique vers 1830, décrue pour ceux chez lesquels ce maximum ne s'est pas manifesté. Vers 1870, tous les glaciers des Alpes, sans exception certaine connue (1), étaient en décrue.

A partir de 1875, nous avons constaté les indices d'une nouvelle période. Les uns après les autres, un certain nombre de glaciers se sont mis successivement en phase de crue. Le glacier des Bossons (groupe du Mont-Blanc) a, le premier, commencé à s'allonger en 1873; en 1878, la Brenva; en 1879, le Trient et Zigiovenove, etc., etc. Le développement de cette phase de crue continue encore actuellement. Elle n'est pas générale; à côté de glaciers en crue manifeste, des glaciers, leurs voisins, continuent à décroître ; tel groupe de montagnes a tous ses glaciers en crue, tel autre tous ses glaciers en décrue. Je puis caractériser cette inégalité dans la manifestation de la crue en ces termes : tous les glaciers du Mont-Blanc, la moitié de ceux du Valais, un quart de ceux de l'( tberland bernois, quelques glaciers des Alpes grisonnes et autrichiennes se sont mis en crue dans les vingt ans de ls:;> à 1893; pour les autres, aucun indice de croissance n'est encore devenu apparent. .

Enfin, dans les deux dernières années 1893 et 1S9+. quelques-uns des glaciers qui avaient fait cette poussée du dernier quart du siècle se sont mis positivement en décrue. Leur front a commencé à reculer, ils diminuent d'épaisseur; le placier du Rhône qui, avant 1893, semblait être stationnaire et promettait une mise en crue probable, a recommencé à décroître avec une nouvelle ardeur. Il paraît que, pour ces glaciers, la phase de crue est terminée, et que la décrue a sérieusement commencé.

(1) D'après le dire d'un montagnard, le glacier de Sasso Nero (val Peccia. Tessin ne se serait mis en décrue qu'en 1S80 (F.-A.-F., XIVe rapport).

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Ces variations s'expriment par le tableau suivant :

Crue générale, de 1811 à 1818.

Grand maximum du 1er quart du siècle, de 1818 a 1823.

Décrue ou état stationnaire, de 1818 à 1830 et 1840.

Minimum, vers...

Crue ou état stationnaire, de 1830 à 1830, 1800 et

Maximum du milieu du siècle, 1850, 4856, 1870.

Grande décrue générale, de 1850 et 1810, à...

Minimum, vers...

Petite crue de fin du siècle, de 1875 à 1893 et...

Maximum pour quelques glaciers ("?), 1893.

Petite décrue de fin du siècle (?), 1893 à...

Tel est, résumé en quelques phrases, ce que nous savons de plus positif sur les variations des glaciers du pays montagneux le mieux étudié jusqu'à présent. Je ne crois pas qu'il soit possible, pour le moment, de faire une généralisation plus complète pour aucune autre contrée glaciaire. C'est peu de chose. Les traits de ce tableau sont peu précis. Nous pouvons cependant en tirer quelques grandes lignes.

1° Les variations des glaciers sont individuelles. Chaque glacier a ses allures spéciales; ses phases de crue et de décrue, ses états de maximum et de minimum lui appartiennent en propre. Deux glaciers voisins, les divers glaciers d'une même vallée, d'un même groupe de montagnes n'ont pas nécessairement la même histoire.

Conclusion pratique : L'observation d'un seul glacier ne suffit pas à renseigner sur les variations de l'ensemble des glaciers d'un pays.

2° Au milieu des inégalités individuelles, des allures particulières des divers glaciers, on arrive cependant à démêler des allures générales, des variations d'ensemble des glaciers de la contrée. Cela est très bien marqué en certains temps : la grande crue du premier quart du Xix° siècle, le maximum de 1856, la grande décrue du troisième quart du siècle, la crue locale des glaciers du Ment-Blanc dans le dernier quart du xix° siècle. Quand tous les glaciers des Alpes suisses étaient en crue en 1818, quand tous les glaciers étaient en décrue en 1870, ils subissaient certainement des actions générales ; il y avait là un phénomène d'ensemble.

Conclusion pratique : Il y a lieu d'étudier, par une généralisation convenable, les grandes allures des glaciers de l'ensemble de chaque contrée montagneuse.

3° Si j'analyse plus attentivement ces mouvements d'ensemble qui apparaissent au milieu de l'irrégularité des périodes de variation, voici comment je les apprécierai, toutes réserves laites sur la sûreté desconclusions, qui ne sont jusqu'ici appuyées que sur une ou deux répétitions du phénomène.

a) La phase de crue commence successivement, individuellement, pour chaque glacier. C'est l'un après l'autre que les divers glaciers d'un même groupe de montagnes entrent en phase d'allongement; c'est l'un après l'autre

que les divers groupes de glaciers d'une même chaîne de montagnes commencent leur période.

6) La phase de décrue, au contraire, paraît commencer avec plus de simultanéité. C'est en 1856 que la grande majorité des glaciers qui étaient en crue au milieu du sièele ont commencé à diminuer de longueur; c'est en 1893 que la petite crue de fin du siècle s'est terminée sur plusieurs glaciers.

Autrement dit : l'état de minimum semble être individuel, l'état de maximum semlMe présenter un caractère de simultanéité mieux marqué. (Les observations ultérieures confirmeront-elles ces indices de loi? L'avenir nous l'apprendra.)

Conclusion pratique : C'est l'état de maximum dont il est le plus facile de préciser la date dans les périodes successives des variations glaciaires.

4° La durée des périodes est longue ; elle se mesure par dizaine d'années. Des faits constatés en Suisse pendant le siècle actuel, il résulte qu'en cent ans certains glaciers ont présenté trois états de maximum, d'autres deux seulement, quelques-uns peut-être un seul. La durée moyenne d une période (d'un état de minimum à un autre) serait, d'après cela, de plus de trente ans, de moins de cinquante. Cette durée très prolongée des périodes semble aussi résulter des observations historiques des glaciers de Grindelwald et du Vernagt, qui remontent à plusieurs siècles en arrière. Jusqu'à meilleur avis, ce sera une valeur de 30 à 50 ans que nous attribuerons à la durée de ce phénomène périodique. Une périodicité d'une telle amplitude est évidemment d'observation difficile : elle demande longueur de temps, persévérance el patience. Cette durée correspond à la durée moyenne d'une vie d'homme; elle la dépasse peut-être. Qu'est-ce que les 15 années de nos observations méthodiques suisses pour étudier les caractères d'une oscillation dont les battements se succèdent à raison do deux à trois par siècle"? nous n'en avons eu que la moitié tout au plus d'une période.

Conclusion pratique : Préparons-nous à de la patience, de la persévérance, de la prudence dans nos conclusions.

5° Vu le petit nombre de périodes dont nous possédons des résultats positifs, il nous est impossible, pour le moment, de reconnaître s'il y a isochronisme des périodes successives, s'il y a succession identique du développement des phases de plusieurs glaciers du même groupe dans les diverses périodes. En fait de synchronisme, nous n'en avons reconnu des indices, et encore sont-ils bien faibles, que dans l'époque de maximum de quelques glaciers (maximums de 1836 et 1893).

Conclusion pratique : 11 y a encore beaucoup de faits non élucidés qui seront découverts par l'observation ultérieure.

Quelle est la cause de ces variations?

Le glacier est une masse d'eau à l'état solide, prove-

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nanl desprécipitationsatmosphériques, neige ou givre (1). La glace étant une substance semi-fluide, de très faible fluidité, le glacier se déforme et s'écoule dans la vallée, mais avec une prodigieuse lenteur; le glacier en apparence immobile est une masse qui, nourrie dans ses hautes régions, tend à s'accroître indéfiniment en s'allongeant, en s'épaississant, en s'élargissant. D'autre part l'attaque par la chaleur, dans les basses régions où son écoulement l'amène, transforme la glace en eau liquide, de fluidité parfaite, qui s'évacue facilement; le glacier en fusion se débarrasse immédiatement de ses parties liquéfiées qui sont emportées par le torrent glaciaire. Il tend à diminuer par son extrémité terminale. Deux facteurs d'action opposée régissent donc le volume du glacier : le facteur d'alimentation, le facteur de fusion.

Alimentation du glacier : Le glacier est formé par l'accumulation des couches de neige tombées sur les sommets des montagnes, neiges qui constituent les névés et qui, se transformant en glace, s'écoulent lentement dans les vallées. Plus les chutes de neige sont fortes, plus le névé acquiert de l'épaisseur, plus le débit du fleuve glacé est considérable et son écoulement rapide. Si dans les variations climatériques il se produit une variation dans l'abondance des précipitations neigeuses, elle se manifestera par une variation dans le volume du glacier par le fait de son alimentation plus ou moins grande. Le volume du glacier sera en fonction directe de l'abondance des précipitations neigeuses.

Liquéfaction du glacier ;En s'écoulant dans la vallée, le glacier arrive dans une région où l'été est assez chaud pour que la chaleur attaque notablement la glace. Chaque année une couche plus ou moins forte de sa surface extérieure, de ses bords, de son front est transformée en eau qui s'écoule dans le torrent glaciaire. Tandis qu'il se construit dans ses régions supérieures, le glacier se détruit dans ses régions inférieures, et son épaisseur diminuant chaque année, il arrive au point où cette épaisseur est réduite à zéro et où le glacier finit. Plus la chaleur de l'été est forte, plus épaisse est la couche de glace ainsi détruite, plus puissante est ce qu'on appelle l'ablation. Si dans les variations climatériques il se produit une variation dans la chaleur des étés, elle se manifestera par une variation dans le volume du glacier par le fait de sa liquéfaction plus ou moins rapide. Le volume du glacier est en fonction inverse de la chaleur estivale.

Or ces deux facteurs, humidité atmosphérique et chaleur, qui régissent le volume du glacier, sont variables : sans parler des variations journalières et annuelles, ils présentent une périodicité cyclique; la moyenne de l'humidité, la moyenne de la température d'une série d'années est tantôt plus élevée, tantùt moins élevée que la normale ; les différences individuelles très variables d'une

(I) Les modifications que subissent les cristaux de neige pour se transformer en grain du glacier n'entrent pas en jeu dans les phénomènes que nous considérons ici.

année à l'autre laissent apparaître, si on étudie le climat par des procédés convenables, des variations périodiques plus ou moins régulières. Brûckner, dans son beau livre des Klimaschwarikungen, a évalué ce cycle à 3a ans environ. Si les facteurs varient indépendamment l'un de l'autre, le produit varie nécessairement; si l'alimentation et si la destruction des glaciers sont variables, le volume du glacier doit l'être aussi.

Pour que la résultante soit variable, il faut que les facteurs soient indépendants l'un de l'autre; or il est incontestable que les faits météorologiques, chaleur et humidité atmosphérique, réagissent directement l'un sur l'autre.

L'abondance de neige dépend non seulement de l'humidité relative de l'air, mais encore de la température de celui-ci. La quantité de vapeur d'eau dont l'air est capable est fonction directe de sa température. D'une autre part l'état solide des précipitations aqueuses dépend directement de la température; au-dessus du degré zéro des thermomètres de Celsius ou de Iiéaumur elles ont lieu sous forme de pluie. Enfin la variabilité de la température est une condition de l'abondance des précipitations; quand la température est constante, la vapeur d'eau reste à l'état aéri forme. Donc quand l'hiver est très froid, quand il est court, quand la température y est constante, les neiges sont peu abondantes; et vice-versa un hiver peu rigoureux prolongé, et à grande variabilité de température, donnera de grandes épaisseurs de neig'-. D'après cela, alors même que c'est l'humidité de l'air qui est le facteur décisif de l'alimentation du glacier, l'importance des précipitations neigeuses est sous une dépendance indirecte des faits de température.

D'une autre part, la liquéfaction de la glace est due à la chaleur. Mais l'action efficace des rayons solaires et la température de l'air qui doit agir par contact dépendent directement de la nébulosité, fait d'humidité. Quand le ciel est couvert, la radiation solaire est arrêtée par la couche des nuages et la température de l'air inférieur est moins élevée. La chaleur latente dégagée parla condensation directe de la vapeur d'eau sur le corps du glacier dépend aussi de l'état d'humidité de l'air. Par conséquent, alors même que c'est la chaleur qui est le facteur décisif de la liquéfaction du glacier, celle-ci est sous la dépendance indirecte de l'élat d'humidité de l'ail.

Enfin l'état anémométrique, le repos ou l'agitation de l'air qui agissent puissamment soit pour amener ou écarter les nuages chargés de neige, soit pour aggraver ou modérer les faits de liquéfaction du glacier, le régime des vents est intimement lié, comme cause et comme effet, aux faits de la chaleur et d'humidité atmosphérique.

Chaleur, humidité, vents, ces facteurs météorologiques se pénètrent mutuellement et réagissent les uns sur les autres. Il pourrait donc se faire que, par une combinaison convenable, huis actions opposées s'annulassent et que la résultante restât constante.

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Mais si ces facteurs ont les relations intimes que nous venons d'indiquer, cependant, dans leurs effets sur le volume du glacier, ils fonctionnent d'une manière très indépendante.

Les, deux facteurs dont la résultante se traduit par les dimensions du glacier ont leur action dominante dans les deux saisons opposées de l'année; le facteur alimentation est dû aux précipitations neigeuses de la saison froide, le facteur liquéfaction est dû aux chaleurs de la saison chaude.

Le lieu d'activité maximale de ces deux actions est de même aussi différent. L'alimentation du glacier se fait surtout dans les hautes régions, sur les sommets et dans les névés ; la liquéfaction du placier dans la partie terminale de la vallée d'écoulement.

Enfin il est encore une différence importante entre les deux facteurs au point de vue du développement des réactions dans le temps. L'alimentation du glacier se fait essentiellement dans les hauts névés; le névé s'écoule lentement dans les vallées, et c'est au bout de longues dizaines d'années que la glace partie des hauts sommets arrive à l'extrémité terminale du glacier. Les variations du facteur d'alimentation devront donc probablement être recherchées dans le passé, dans un temps fort éloigné du moment présent où nous constatons leur elTet sur la grandeur du glacier. La liquéfaction de biplace a lieu au contraire essentiellement à l'extrémité terminale, c'est-à-dire dans les parties qui arrivent actuellement au lieu où nous étudions la variation de grandeur. L'alimentation du glacier est donc peut-être de réaction lointaine dans le temps, la liquéfaction de réaction immédiate ou actuelle.

A tous ces points de vue les deux facteurs opposés qui régissent, les variations en volume du glacier sont donc essentiellement différents par leur nature, par l'époque de leur origine, par le lieu de leur action maximale et par la saison de leur activité. Ils sont absolument indépendants l'un de l'autre, et il n'est pas étonnant que leur résultante présente des caractères de grande irrégularité.

Quoi qu'il en soit, les fadeurs, chaleur et humidité atmosphérique, sont l'un et l'autre des faits météorologiques.

Les causes des variations en grandeur des glaciers doivent donc être cherchées dans les variations des conditions météorologiques. La grandeur relative des placiers est un indice de la variation du climat .

Nous possédons donc dans le phénomène tangible, tombant directement sous l'observation, des variations en grandeur des glaciers, un moyen direct de constater les variations possibles des grands facteurs météorologiques. Cela légitime l'attention du monde savant pour le phénomène que nous étudions.

Les études que la Commission internationale espère obtenir sur l'ensemble des glaciers du globe offriront un grand intérêt.

Tout d'abord les faits observés sur les glaciers si différents par leurs dimensions et les conditions de leur existence dans les diverses régions de la terre, permettront d'établir une théorie du phénomène des variations en grandeur des glaciers et de leur relation avec les faits météorologiques. Nous savons que cette relation est incontestable ; mais quelle est-elle ? Est-ce la chaleur, est-ce l'humidité de l'air qui est le phénomène dominant? Nous savons que ce sont les variations périodiques dans les précipitations neigeuses et dans la chaleur estivale qui sont la cause des variations glaciaires ; mais à quelle époque devons-nous rechercher les réactions de la cause sur l'effet? Pour la liquéfaction du glacier, ce sont certainement les variations actuelles de la chaleur qui sont à considérer; mais pour l'alimentation du glacier, pour les variations de son débit et de sa vitesse d'écoulement, sont-ce de môme les variations actuelles et celles des années immédiatement antécédentes"? Ou bien sont-ce des variations éloignées dans le temps, des variations qui se sont accomplies il y a bien des dizaines d'années alors que la glace, qui aujourd'hui arrive au front du glacier, tombait sous forme de neige sur les hauts névés ? Cite question est difficile et la réponse n'en sera donnée que lorsque nous et nos successeurs aurons accumulé de nombreuses observations faites dans des conditions différentes et soigneusement critiquées.

En second lieu ces variations glaciaires actuelles ont un grand intérêt pour le géologue. Lorsque nous les comprendrons mieux, elles nous expliqueront peutêtre ces événements considérables de l'histoire ancienne du globe que l'on appelle la période glaciaire ou les époques glaciaires; l'envahissement étrange, simultané ou successif, à une ou plusieurs reprises, de certaines régions alpines par des glaciers immenses dont nous ne possédons plus d'analogues que dans l'Inlandsis du Groenland. L'étude des périodes glaciaires actuelles élucidera certainement la compréhension des périodes glaciaires de l'ère quaternaire géologique.

Au point de vue de la météorologie générale, de la climatologie, nos variations glaciaires ont aussi un très grand intérêt. Elles se manifestent aussi bien dans les glaciers de l'Himalaya et de la Nouvelle-Zélande que dans ceux de l'Alaska, du Groenland, que dans le Caucase, les Alpes Scandinaves, les Pyrénées et les Alpes du centre de l'Europe; mais ces manifestations sont-elles simultanées ou alternantes? Y a-t-il coïncidence ou opposition, ou n'y a-t-il aucun rapport entre elles ? Cette question est de la plus haute importance, et elle aidera, quand nous pourrons y répondre, à résoudre le problème capital posé à la météorologie générale: les variations climatériques sont-elles universelles, simultanées sur l'ensemble du globe, ou bien successives dans les diverses régions? Ce qui revient à dire : sont-elles de cause extérieure à la terre.de cause cosmique si elles apparaissent simultanément sur l'ensemble du globe, ou bien de cause

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terrestre si elles alternent et se compensent dans les diverses régions du monde? Quand nos études auront répondu à ces trois questions préliminaires:

« Les variations glaciaires sont-elles simultanées et de môme signe, ou bien n'ont-elles pas de relations entre elles :

« a) dans les diverses chaînes de montagne d'un même continent? (Alpes, Pyrénées, Alpes Scandinaves, par exemple) ;

« S) dans les diverses régions du même hémisphère au nord de l'équateur? (par exemple glaciers européens, glaciers nord-américains, glaciers asiatiques, glaciers polaires arctiques);

« c) dans les glaciers des deux hémisphères au nord et au sud de l'équateur, glaciers arctiques d'une part, glaciers antarctiques? (Nou\elle-Zélande, Sud-Amérique, régions polaires antarctiques). »

Quand nous aurons répondu à ces trois questions préliminaires, la météorologie générale et l'étude des variations de climat y auront certainement gagné une base importante pour des déductions d'un haut intérêt.

L'œuvre scientifique de la Commission internationale qui aspire à embrasser dans son activité les glaciers des Alpes, des Pyrénées, du Caucase, de la haute Asie, delà Scandinavie, de l'Islande, de l'Amérique du Nord, du Groenland, des régions polaires arctiques, delà Nouvelle. Zélande, de l'Amérique du Sud, des régions polaires antarctiques, est donc de haute utilité et nous devons l'entreprendre avec courage, avec patience, avec persévérance.

Comment mener à bonne fin cette étude dans les conditions fort différentes représentées par les diverses régions glaciaires du globe? Il est difficile de donner des règles générales, et, pour le moment, nous ne croyons pas qu'une méthode unique et uniforme soit applicable. Voici quelques-uns des procédés qui ont jusqu'à présent été mis en jeu pour l'étude des variations glaciaires; nous n'indiquerons pas les variantes de méthode qui peuvent différer suivant les conditions locales :

1. Méthode du glacier du Rhône, exécutée par les ingénieurs du Bureau topographique fédéral pour le compte du Club Alpin suisse et de la Société helvétique des sciences naturelles. Chaque année, au commencement de septembre, on lève le plan de la langue du glacier, et l'on mesure la superficie du terrain mis à nu par la retraite du glacier, ou envahie par celui-ci dans son avancement . cria donne les variations de la longueur. Eu même temps on fait un nivellement des profils entravers du glacier et du névé, suivant des alignements toujours les mêmes; cela indique 1rs variations du volume du glacier. Enfin on mesure l'avancement annuel de repères placés chaque année sur les mêmes profils ; cela donne les variations de la vitesse d'écoulement. Cette méthode est la plus complète; elle a l'inconvénient d'être fort dispendieuse. ~. Méthode des forestiers suisses. En avant du front du

glacier, deux repères fixes, placés sur les deux rives de la vallée, établissent une ligne de base. Decette ligneles distances de quelques points principaux, situés sur le front du glacier, sont mesurées chaque année au commencement de septembre et leur position est indiquée en abscisses et ordonnées. Un croquis à échelle convenable accompagne le rapport et indique les variations en longueur du glacier.

3. Méthode photographique, mise en jru par M. Joseph Tairraz, à Chamonix. Chaque année, à la même saison (septembre ou octobre), une vue photographique du front du glacier est levée avec le même appareil, du même point de pose. La comparaisondes vues successives montre les variations en grandeur du glacier. Ces variations sont en général trop peu accentuées pour apparaître facilement d'une année à l'autre sur des vues de front; elles ne se constatent souvent qu'au bout de plusieurs années. Une série prolongée de ces vues de front est très instructive.

Des vues de profil de l'extrémité terminale du glacier montreraient bien plus facilement les variations de la longueur. Mais pour les glaciers à variations rapides le choix du lieu de pose serait souvent bien difficile.

La combinaison de vues de front et de vues de profil est certainement très recommandable.

4. Cartes topographiques. La comparaison des cartes topographiques levées àdes époques différentes donne des renseignements précieux sur l'importance des variations. Malheureusement cette méthode (la seule utilisable jusqu'à présent pour les glaciers difficilement abordables, comme ceux des régions polaires) n'indique pas les dates du début et de la fin des phases, les dates du maximum ou du minimum de la longueur des glaciers. Or ce sont ces dates qui ont le plus de valeur pour une comparaison utile du phénomène des variations considéré dans des pays différents.

5. Observations de naturaliste. L'aspect des moraines indique souvent avec netteté si un glacier est en crue ou en décrue. Si le glacier est en crue, les moraines frontales sont refoulées, bousculées, les moraines latérales sont en contact avec le glacier ; tout montre une activité croissante dans le transport des matériaux apportés par le glacier. Si le glacier est en décrue, les moraines, aussi bien les frontales que les latérales, sont séparées de la glace par un espace libre plus ou moins large. A côté de ces symptômes les plus évidents de l'état du glacier, il est une foule de détails d'observation, qui aident à confirmer la certitude; ils varient avec chaque glacier et doivent être laissés à l'expérience et au tact du naturaliste.

C. Témoignages. En consultant les souvenirs des montagnards voisins du glacier, on obtient souvent des renseignements intéressants sur les dates critiques des variations de longueur, sur les époques du dernier maximum ou du dernier minimum. Une enquête intelligente donne souvent des résultats précieux. 11 dépend du tact du naturaliste de critiquer ces témoignages, malheureusement

CAUSERIE BIBLIOGRAPHIQUE

trop souvent peu précis, de les appuyer les uns sur les autres, de les corriger les uns par les autres, et de tirer des conclusions justes et certaines de témoignages individuels qui ont tous leur part d'incertitude et d'erreur. J'ai moi-même pendant longtemps utilisé cette méthode et elle a donné des résultats certainement utiles et satisfaisants.

Ainsi que je l'ai dit, chacune de ces méthodes peut être appliquée avec des variantes différentes suivant les temps et les lieux. Les conditions de mensuration, d'observation et d'étude sont si différentes d'un pays à l'autre, d'un glacier à l'autre, que nous devons laisser à nos collaborateurs la plus grande indépendance pour agir pour le mieux des intérêts scientifiques quileur sont confiés.

L'œuvre que la Commission internationale des glaciers a devant elle est grande et intéressante: elle est difficile, Abordons-la avec calme, courage et dévouement. Pour commencer, traitons le problème le plus simplementpossible et bornons-nous à récolter tous les faits historiques qui peuvent nous faire connaître les variations glaciaires dans le passé (1), et à instituer des observations qui nous les fassent connaître dans le présent et dans l'avenir, Ouand cette base aura été solidement établie, les questions subsidiaires de cause, d'effet, de relations avec d'autres phénomènes, les questions théoriques, etc., se présenteront tout naturellement à nos études, et nous, ou nos successeurs, les traiterons à mesure qu'elles se développeront devant nous.

Nous invoquons pour ces travaux la sympathie et la collaboration de tous les travailleurs, physiciens, naturalistes, alpinistes ou explorateurs des régions polaires, l'appui aussi des Académies et des gouvernements ; leur concours nous est nécessaire pour mettre en train et pour mener à bonne fin la belle entreprise que nous avons reçu pour mission d'organiser. Ce concours ne fera pas défaut.

E.-A. Forel (2).

CAUSERIE BIBLIOGRAPHIQUE

Au Tonkin et sur la frontière du Kwang-Si, par le

commandant Famin. — Un vol. in-8" de 373 pages, avec 17 cartes et 42 gravures hors texte; Paris, Challamel, 1S95.

Le commandant C. Famin, vice-président de la Commission d'abornement des frontières sino -annamites en 1894, a recueilli, au cours de sa mission, qui a nécessité trois années de séjour dans le haut Tonkin, à Lang- Son, à Lao-Bang et sur les frontières de Chine, nombre d'observations qu'il a consignées dans le bel et intéres-

(1) Excellent exemple à suivre : E. Richter, Geschickte des Schwankungen der Alpengletscher. Zeitschrift des D. a. Oe. Alpenvereins, XXII, Wien, 1891,

(2) Extrait des Archives des sciences physiques et naturelles.

sant ouvrage que la maison Challamel vient d'éditer avec un grand luxe de cartes et de gravures.

Il s'agit dans cet ouvrage de renseignements donnés par un bon observateur, qui a bien et beaucoup vu, et qui, à chaque pas, a le souci d'être pratique, c'est-à-dire utile à ceux qui auront à évoluer dans les régions qu'il a parcourues, comme à tous ceux qui sont curieux des questions coloniales.

Dans presque tous les chapitres de ce livre, aussi bien dans ceux qui sont consacrés à l'étude des différentes races qui forment la population du liant Tonkin, que dans ceux où l'auteur nous expose l'organisation civile et l'organisation militaire de la Chine, les lecteurs trouveront des documents inédits et des remarques originales qui sont de véritables révélations sur cette civilisation dont on s'occupe tant depuis quelques années et que l'on ne connaît encore que bien imparfaitement.

Les conseils que donne M. Famin sur les progrès à réaliser tout d'abord dans les régions qu'il a explorées sont empreints d'un grand sens pratique, et n'ont pas la banalité de ceux des colonisateurs en chambre, auxquels nous sommes trop habitués.

L'auteur remarque que si, au Tonkin, la colonisation ;i un peu fait défaut, il n'y a pas là motif à découragement. En 1830, il y avait des siècles que le drapeau hollandais flottait à Java, et cette île n'était encore qu'une lourde charge pour la métropole. Quelques années ont cependant suffi au général van den Bosch pour en faire une colonie de premier ordre, qui verse annuellement 30 millions dans les caisses 'de l'Etat, ri s,ins que la population soit surchargée d'impôts, puisqu'elle a doublé depuis 1816. Et les Indes elles-mêmes, qu'étaient-elles il y a à peine un demi-siècle '.'

Mais pour coloniser, comme pour loute chose, il faut une énergique persévérance et une grande continuité de vues; et M. Famin souhaite la naissance d'une jeune sœur à la Société de l'Afrique française, c'est-à-dire la fondation d'une Société de l'Asie française, qui concentrerait les efforts de nos compatriotes et au besoin empêcherail l'opinion publique de s'égarer lors d,es crises souvent difficiles que traverse toute colonie naissante.

Avant de terminer, mentionnons l'Appendice qui termine l'ouvrage de M. Famin, et qui comprend : 1° une liste des objets que les officiers appelés à servir dans les hautes régions du Tonkin peuvent utilement emporter de France; 2° une liste des ressources alimentaires que présentent ces haute-- régions, empruntées tant au règne animal qu'au règne végétal; 3° quelques conseils d'hygiène, et i° la traduction de quelques livres européens en chinois et le tableau «lu cycle de 60 ans.

Standard Diclionary of the Enfllish Language, publié par MM. Funk et Waonall. Tome II, Funk et Wagnall, New-York, 1895.

C'est ici le second et dernier volume de ce beau Dictionnaire de la langue anglaise. Dans ces 2 3 38 pages, on trouve 5000 ligures et 301 865 termes différents; 75000 de plus que dans les dictionnaires les plus récents. Ajoutons, pour compléter cette énumération, que cette œuvre

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est le résultat des efforts de 247 «auteurs et qu'elle a coûté près de 5 millions de francs. Ceci est bien un peu — un peu, beaucoup même — dclaréclame à l'américaine, mais elle est excusable si l'on considère le résultat obtenu.

Au point de vue du vocabulaire, le Standard est évidemment le dictionnaire le plus riche et le mieux pourvu. Cela tient à ce qu'il y a été admis beaucoup de mots qu'on ne trouve point dans les publications similaires- Les puristes diront sans doute qu'on en a trop accepté. Mais, du moment où un mot existe et estemployé, pourquoi ne pas l'enregistrer? Il durera s'il est bon, s'il est utile, s'il répond à un besoin: sinon, il passera, et dèis lors il est en tout cas intéressant de l'avoir enregistré. Ce n'est pas aux États-Unis qu'il faut chercher une Académie qui décrète tel mot bon, tel mauvais ; moins encore un public assez moutonnier pour prendre en considération ces semblants d'oracles. Un mot existe et est en usage: on l'inscrit, on le définit et on l'explique, et voilà tout. Au lecteur à voir s'il le veut employer, d'après les exemples mêmes qui sont donnés ; à lui de voir si le mot doit survivre, si ceux qui l'emploient ont à ses yeux quelque autorité. Il ne faudrait pourtant pas croire que tout le vocabulaire anglais se trouve entassé ici. Il y a des mots qu'un dictionnaire n'enregistre point, bien qu'ils soient souvent prononcés, et il y a des mots tombés en désuétude, inutiles, oubliés. Ce sont les vaincus de la lutte pour l'existence : paix à leurs cendres !

Les citations abondent, et on constate sans difficulté que les auteurs ne se sont pas coutentés de ramasser celles qui traînent un peu partout dans les dictionnaires: ils les ont cherchées eux-mêmes — avec la coopération de plus de 500 lecteurs — d'où une grande variété. Ce dictionnaire n'est pas non plus un simple lexique : voyez par exemple les mots Pomme, Etoile, Élément chimique, Pierre, etc. ; on y trouve l'énumération des principales variétés des unes et des autres. Au mot Couleur, on trouve d'excellentes définitions scientifiques qui manquent aux autres dictionnaires ; et, d'autre part, une grande attention est accordée aux synonymes. — Remarquons le soin particulier avec lequel sont enregistrées les locutions étrangères les plus usitées, et constatons aussi qu'elles sont reproduites de façon correcte, et bien traduites, ce qui n'est pas le cas dans la plupart des lexiques et dictionnaires.

Au point de vue scientifique, le Standard nous a paru remarquablement complet, et chacun sait si les termes scientifiques se multiplient en ce temps présent, si le vocabulaire voit s'accroître le nombre des termes — généralement très mal faits d'ailleurs, il faut leur rendre cette justice — qu'inventent les savants, en faisant commettre aux langues existantes et mortes les plus indécents adultères. Ils ont, en particulier, une manie d'unir le grec et le latin qui n'est pas sans créer de sensibles déplaisirs aux amis des langues bien faites. Mais passons.

11 est, en réalité, très difficile de dire de ce dictionnaire tout le bien qu'on en pense. Il faudrait donner des exemples, multiplier les citations, entrer dans d'innombrables détails, et la place nous manque. On peut s'amu-

ser à prendre un journal — un journal américain de préférence, car il s'y trouve beaucoup plus de variété au point de vue du vocabulaire que dans le journal anglais, — et à mettre la main sur les mots les moins familiers pour les rechercher ensuite dans le Standard : ils s'y trouvent tous. Prenez ensuite votre Shakespeare, ou Milton, ou Chaucer, et pratiquez le même jeu : le résultat est le même. Enfin prenez un Traité d'hydrodynamique ou de cinématique, une Zoologie, ou une Embryologie, et vous constatez que le Standard n'est jamais en défaut: le vocabulaire en est extraordinairement riche et complet.

La typographie est excellente. On y a introduit un certain nombre de divisions fondamentales et constantes, qui facilitent beaucoup les recherches et la lecture ; et les figures, très abondantes, sont fort bonnes aussi et bien choisies. Un certain nombre de planches sont en couleur, et il en est réellement d'admirables, comme les planches représentant les pierres précieuses par exemple.

A coup sûr, c'est ici le dictionnaire le plus complet de la langue anglaise présente et passée, celui dont le lecteur moderne, qui n'est pas uniquement grammairien ou philologue, tirera le plus de profit et le plus d'intérêt. Il s'adresse à tous sans distinction, et la place qu'il a prise parmi les (l'iivres de ce genre est unique. Cette œnvre fait le plus grand honneur à ceux qui l'ont conçue et exécutée, et à la maison entreprenante et hardie qui l'a éditée.

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