M. DE LESSEPS
La mer intérieure de Gabès (1).
En vous annonçant, il y a deux mois, mon départ pour les chotts algériens et tunisiens, je vous disais que, tout en étant favorable en principe au projet de mer intérieure du commandant Roudaire, dont la réalisation aurait pour la France les conséquences les plus heureuses, je partais néanmoins sans parti pris et bien décidé à reconnaître que le projet devait être ajourné si les difficultés et les dépenses d'exécution me paraissaient trop considérables.
Aujourd'hui, après avoir étudié la question sur les lieux, après avoir visité les chotts depuis l'embouchure de l'oued Melah jusqu'à Riskra, ainsi que les terrains qui s'étendront sur le rivage de la mer future, je reviens plus convaincu que jamais qu'il y a urgence à créer cette mer qui est appelée à transformer de la façon la plus merveilleuse les conditions économiques, agricoles et politiques de l'Algérie.
Avant d'entrer dans les détails de mon exploration, laissezmoi revenir un peu en arrière et dire quelques mots au sujet de la commission supérieure chargée, au mois de juin dernier, d'examiner le projet.
On a cru généralement dans le public que cette commission, dont plusieurs de nos savants confrères faisaient partie, avait condamné le projet; c'est une erreur.
Loin de condamner le projet, la commission, comme en fait foi le Livre jaune publié par le ministre des affaires étrangères, a reconnu :
1° Que l'exactitude des travaux scientifiques sur lesquels repose le projet est au-dessus de toute contestation.
12° Que l'exécution du canal d'alimentation de la future mer ne présentait aucune difficulté.
3° Que l'œuvre serait durable puisque, même en admettant les hypothèses les plus défavorables au sujet de l'évaporation et de la saturation, la mer intérieure serait assurée d'une existence de mille à quinze cents ans, ce qui pour une entreprise humaine équivaut à l'éternité.
(1) Communication faite à l'Académie des sciences, dans la séance du 17 avril 1883.
Il" Qu'à aucun point de vue la mer intérieure ne pourrait êfre nuisible, mais que, au contraire, elle favoriserait le développement de la colonisation en améliorant le climat, en assainissant des régions insalubres et en y apportant la fécondité.
5° En ce qui concerne l'accroissement de noire puissance militaire et maritime, l'importance de la nouvelle voie ouverte au commerce, à l'industrie et à la sécurité de l'Algérie, les avis ont été partagés; cependant personne n'a pu, à aucun de ces points de vue, nier d'une manière complète l'utilité de la submersion du bassin des chotts. D'autres membres et particulièrement notre éminent confrère le général Favé ont éloquemment mis en lumière l'importance capitale de la mer intérieure tant au point de vue colonial qu'au point de vue militaire.
Ainsi la commission supérieure, loin de condamner le projet, l'a au contraire approuvé en principe ; seulement comme elle n'avait pas vu les lieux, elle a exagéré les difficultés et par conséquent la dépense de l'entreprise.
Eh bien, le voyage d'exploration que la commission supérieure ne pouvait pas faire, je viens de l'accomplir, accompagné d'un certain nombre d'ingénieurs spéciaux et d'entrepreneurs expérimentés, sous la conduite du commandant Roudaire qui ne saurait trop mériter d'éloges pour sa persévérance, son énergie et ses remarquables travaux scientifiques datant de plus de dix années.
Nous avons constaté que partout les terrains sont d'une extraction facile. Ainsi, par exemple, la commission avait supposé que le seuil de Kriz était entièrement composé de roches dures dont elle avait évalué le volume à 25 millions de mètres cubes; mais M. Roudaire a reconnu, un peu plus bas que le col de Kriz, un autre passage, celui de Tozeur, non seulement moins élevé de 12 mètres que le précédent, mais encore uniquement formé de sables. Nous avons vu fonctionner le sondage établi au point culminant de ce seuil; au moment où nous arrivions sur les lieux, la sonde était parvenue à 73 mètres au-dessous du sol. Le trou de sonde avait été entièrement creusé jusqu'à cette profondeur au moyen d'une simple cuillère à soupape suspendue à l'extrémité d'un câble; on le soulevait à l'aide d'un treuil et on le laissait retomber de son propre poids cinq à six fois de suite, puis on le retirait plein de sable. J'ai recueilli moi-même dans la cuillère et enveloppé dans mon mouchoir le sable que je dépose sur le bureau de l'Académie.
Tous ceux qui m'accompagnaient, et dont quelques-uns n'étaient pas exempts, au moment du départ, de certaines préventions contre le projet, sont revenus complètement convaincus; je dirai même enthousiasmés. Je ne saurais mieux faire pour éclairer l'Académie à ce sujet que de lire le rapport sommaire que tous ont rédigé d'un commun accord dès leur arrivée à Biskra. Voici le texte de ce document.