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REVUE SCIENTIFIQUE

DE LA FRANGE ET DE L'ÉTRANGER

Directeur : M, Charles Uichet

3* SÉRIE. — 3e ANNÉE (premier semestre).

HISTOIRE DES SCIENCES Lavoisier et la science moderne (1).

Lorsqu'en 1868, M. Wûrtz, écrivant la préface de son Dictionnaire de chimie, commençait son grand ouvrage par cette assertion : « La chimie est une science française. Elle fut instituée par Lavoisier d'immortelle mémoire », le monde savant manifesta une certaine surprise. On s'inclinait devant la haute autorité de M. Wûrtz, on constatait qu'il avait rendu pleine justice aux travaux des chimistes de tous les pays, et cependant on se refusait à ne plus voir dans Black, Scheele, Cavendish et Priestley les fondateurs de la chimie moderne.

Bien plus, on avait cru longtemps que Lavoisier, devancé par Priestley dans la découverte de l'oxygène, avait réclamé comme sienne cette découverte. Averti des expériences de Cavendish sur la composition de l'eau, n'avait-il de môme cherché à se les approprier?

James Watt, qui revendiquait la découverte de la composition de l'eau et se considérait comme maltraité par Cavendish et par Lavoisier, écrivait en 1784 :

« Aussitôt après l'apparition de mon mémoire sur ce sujet, le docteur Blagden expliqua ma théorie à M. Lavoisier, à Paris, et, peu de temps après, M. Lavoisier l'inventa luimême et présenta un mémoire sur le sujet devant l'Académie

(1) Cet article est la traduction presque complète d'un travail sur Lavoisier qui nous a été remis par M. G. -F. Rodwell, de Marlborough Collège. Voyez dans la Revue scientifique, n° du 11 nov. ISS'2, un article du même auteur sur Lavoisier vl Priestley.

3° 8ÉHIE. — HEVUE SCIENTIFIQUE. — XXXI.

des sciences de Paris. Depuis, M. Cavendish présenta à la Société royale un mémoire sur la même idée sans faire mention de moi. L'un est un financier français, l'autre appartient à l'illustre maison des Cavendish. Les grands peuvent parfois commettre de petites actions. »

Au sujet de la découverte de l'oxygène, le docteur Thomas Thomson écrit :

« Lavoisier a, lui aussi, réclamé la découverte du gaz oxygène; mais sa réclamation ne mérite aucune attention, car le docteur Priestley m'informe qu'il prépara ce gaz chez M. Lavoisier, à Paris, et lui montra le moyen de l'obtenir en 1774, c'est-à-dire longtemps avant la date assignée par Lavoisier à sa prétendue découverte. »

Voilà des accusations de malhonnêteté nettement formulées. Certains ont condamné Lavoisier sous des semblants d'éloges. Les uns l'ont appelé amateur et dilettante; d'autres ont vu en lui un fermier général, plutôt qu'un chimiste.

Le professeur Brande prend un ton plus modéré, mais c'est encore celui de l'accusation :

« Il est regrettable que le reproche fait à Lavoisier de s'être parfois approprié sciemment et de mauvaise foi les idées des autres ne soit pas sans fondement. Il faut se souvenir que Lavoisier n'a jamais été confronté absolument avec ses rivaux et ses contradicteurs ; une inadvertance non intentionnelle accompagne souvent les recherches scientifiques. Dans l'ardeur de la poursuite, peut-être a-t-il négligé ce qu'il aurait regretté et reconnu dans un moment plus calme; mais c'est dans le feu de la discussion et dans la chaleur de la controverse qu'il a subitement été rappelé à l'éternité. »

L'opinion de Liebig est curieuse. Au début, son intention est d'accuser le philosophe français, et cependant il termine par des éloges :

« 11 y a soixante-dix ans à peine, écrit-il, la chimie, comme une graine tombée d'un fruit unir, était séparée des autres

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