M. RODWELL. — LAV01SIER ET LA SCIENCE MODERNE
sciences physiques. Avec lilack, Cavendish, Pnestley, une ère nouvelle commence.... Le fondement de la science est, ainsi qu'on le sait, une théorie en apparence bien simple des phénomènes de la combustion. Nous avons expérimenté les grands bienfaits et les avantages qui résultent et découlent de ce nouveau point de vue. »
Or tout le monde reconnaît que cette théorie de la combustion est entièrement due à Lavoisier.
Tandis que Cavendish, Scheele et Priestley s'en tenaient encore à la théorie du phlogistique, Lavoisier, par ses expériences exactes, sa méthode mathématique, ses procédés logiques, prouvait et démontrait sa théorie, en apparence si simple, des phénomènes de combustion, théorie que l'on peut considérer aujourd'hui comme le fondement même de la science.
Ainsi Liebig commence par supprimer le nom de Lavoisier dans la liste qu'il donne des fondateurs de la science moderne, et il termine en donnant pour base fondamentale au nouvel édifice la théorie que Lavoisier a émise et qu'il a fait triompher. Cela ne vient-il pas confirmer, en termes un peu différents, l'appréciation enthousiaste de M. Wûrtz que nous avons reproduite?
M. Dumas, éditeur des œuvres de Lavoisier, a dit :
« Si la chimie est une science nouvelle, les phénomènes chimiques sont aussi anciens que le monde...
« Ce n'est pas d'hier que les hommes les connaissent. Lavoisier ne les a pas découveris, ils existaient ; seulement il les a rangés à leur vraie place. Il n'a pas découvert les actions que les corps exercent les uns sur les autres ; les arts les connaissaient, les laboratoires savaient en tirer profit ; seulement il en a donné l'explication, la théorie. »
Comment expliquer ces diversités d'opinions sur Lavoisier? Feu de caractères ont été jugés d'une façon plus différente, et il n'est pas un grand homme sur lequel on ait porté un plus sévère jugement. On pourrait en trouver deux raisons principales. L'injustice de certains écrivains anglais ou allemands envers Lavoisier s'explique plus ou moins par les sentiments de rivalité entre nations qui existaient à la fin du siècle dernier et au commencement de celui-ci. Elle tient aussi à la connaissance imparfaite que l'on avait des mémoires de ce savant : jusqu'à ces derniers temps, ils étaient dispersés et perdus dans plusieurs recueils scientifiques et surtout dans les Comptes rendus de l'Académie des sciences.
Quelques écrivains ont trouvé la relation d'une expérience et l'indication d'une théorie dans le Traité de chimie de Lavoisier, qui parut en 1789. Ils ont cru que l'auteur en parlait pour la première fois, alors qu'elle avait été publiée, bien des années auparavant, dans un mémoire spécial. C'est en particulier ce qui a eu lieu pour l'expérience si souvent rappelée dans laquelle Lavoisier démontre la composition de l'air atmosphérique, à la fois par l'analyse et la synthèse, en faisant chauffer pendant douze jours k onces de mercure dans un récipient contenant 50 pouces cubes
d'air. Au bout de ce temps, l'air avait diminué de 1/6 de son volume, et il avait obtenu /|5 grains de précipité rouge de mercure. Dune 8 à 9 pouces cubes d'air pur (oxygène) avaient disparu, et lorsqu'il les ajouta à l'air dans lequel le mercure avait été calciné, il retrouva un gaz identique à l'air ordinaire.
On a souvent dit que cette expérience était celle qui fit découvrir à Lavoisier l'oxygène, et, comme on la retrouve mentionnée dans le Traité de chimie, beaucoup d'écrivains qui n'avaient pas pris la peine de compulser tous les mémoires de l'auteur ont affirmé à tort que la date de la première expérience devait être fixée à 1789.
La vérité est que la première mention en avait été faite dans un mémoire sur la Respiration des animaux et sur les changements qui arrivent à l'air en passant par leurs poumons, mémoire lu devant l'Académie, le 3 mai 1777, c'est àdire douze ans plus tôt. Bien plus, Lavoisier avait obtenu l'oxygène, à l'aide du précipité rouge de mercure, plus de deux ans et demi avant cette date.
Mais voici un autre exemple de la légèreté que certains écrivains ont apportée dans l'étude de la question. Le docteur Thomas Thomson, dans son Histoire de la chimie, en faisant la critique des Opuscules physiques et chimiques de Lavoisier, s'exprime ainsi :
« Rien dans ces travaux n'indique que Lavoisier ait soupçonné que l'air était un mélange de deux tluides distincts et que l'un des deux seulement intervenait dans la combustion et la calcination.
« Cependant Scheele avait déjà déduit cela de ses propres expériences, et Priestley avait découvert l'existence et les propriétés particulières du gaz oxygène. »
Or les Opuscules ont été publiés au commencement de 177/t, ce travail porte la date du 3 décembre 1773, et Lavoisier travaillait à son œuvre depuis dix ans. Il établit nettement, dans ses conclusions, que l'air est composé de deux tluides, dont l'un est absorbé pendant la calcination. A ce moment, Scheele n'avait pas déduit ce fait de ses propres expériences ; c'était plus de huit mois avant l'époque où Priestley tira l'oxygène de l'oxyde rouge de mercure, et plus d'un an avant qu'il en connût la véritable nature. Ainsi tombent et disparaissent l'une après l'autre les accusations du docteur Thomson.
On a souvent répété que Lavoisier avait l'habitude de reprendre les idées des autres sans les citer. Or celui qui voudra prendre la peine de parcourir ses mémoires verra quel soin constant et scrupuleux il prenait de mentionner les œuvres des autres auteurs. En 1773, Lavoisier parle en ces termes du Traite sur l'air (1771), de Priestley :
« Aucun des ouvrages modernes ne m'a paru plus propre à faire sentir combien la physique et la chimie offrent encore de nouvelles routes à parcourir. »
En 1776, il écrit :
cr Je commencerai, avant d'entrer en matière, par prévenir le public qu'une partie des expériences contenues dans ce
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mémoire ne m'appartiennent pas en propre; peut-être même, rigoureusement parlant, n'en est-il aucune dont M. Priestley ne puisse réclamer la première idée ; mais comme les mêmes faits nous ont conduits à des conséquences diamétralement opposées, j'espère que si on me reproche d'avoir emprunté des preuves des ouvrages de ce célèbre physicien, on ne me contestera pas, du moins, la propriété des conséquences. »
L'année suivante, en 1777, dans un mémoire Sur la respiralion, il reconnaît que Priestley a écrit sur le même sujet et qu'il a voulu prouver, « par des expériences très ingénieuses, très délicates et d'un genre tout nouveau », que la respiration a pour effet de phlogistiquer l'air comme la calcination. En 1776, il écrit, en traitant de l'acide muriatique, de l'ammoniaque et de l'acide sulfureux :
«Les expériences dont je vais rendre compte appartiennent presque toutes au docteur Priestley ; je n'ai d'autre mérite que de les avoir répétées avec soin et surtout de les avoir rangées dans un ordre propre à présenter des conséquences. »
On admetlra bien que ce n'est pas là le langage d'un plagiaire.
Arrivons maintenant à l'accusation la plus grave. En quoi est-elle fondée? En quoi les détracteurs de Lavoisier sont-ils justifiés à prétendre qu'il a revendiqué indûment la découverte de l'oxygène ? Dans son Traité de chimie (1789), il écrit :
« Cet air que nous avons découvert presque en même temps M. Priestley, M. Scheele et moi, a été nommé par le premier air dephlogistiqué, par le second air enipyréal ; je lui avais d'abord donné le nom d'air éminemment respirable: depuis on y a substitué celui d'air vital. »
Or on sait que Scheele ne découvrit pas le gaz oxygène avant 1775; lorsque Lavoisier parle de ce savant, en citant Priestley et en se citant lui-même, il est clair qu'il parle en termes très généraux. De fait, Priestley, qui découvrit l'oxygène en août 177/,, resta dans l'ignorance absolue de ses propriétés jusqu'en mars 1775. Longtemps avant cette date, Lavoisier en connaissait les qualités principales comme nous les connaissons nous-mêmes aujourd'hui. Toute la question maintenant porte sur la délinition à donner au mot inventeur. D'après nous, la cilalion suivante, tirée des œuvres de Liebig, répondra parfaitement à la question. Il suffira de remplacer le mot « observateur » dont se sert Liehig par le mot « inventeur ».
•> Celui qui voit un objet placé sous ses yeux n'a aucun droit au dire d'observateur, il faut réserver ce nom pour celui qui étudie les différentes parties de l'objet et saisit le rapport en Ire les parties et le tout. »
Si cela s'applique à l'observateur, combien à plus forte raison à l'inventeur! Ceux qui ont injustement accusé Lavoisier d'avoir revendiqué la découverte de l'oxygène auraient dû étudier avec plus de soin ses mémoires, ils auraient com- Jiris l'injustice de leurs attaques. Dans un opuscule intitulé
Sur un moyen d'augmenter considérablement l'action du feu et de la chaleur dans les opérations chimiques et publié en 1782, Lavoisier, en parlant de l'oxygène, dit : « Cet air que M. Priestley a découvert à peu près en même temps que moi, et, je crois même, avant moi... » Lavoisier reconnaît donc que Priestley a été le premier à obtenir l'oxygène ; mais, en bonne justice, il ne peut faire allusion qu'au fait d'avoir obtenu ce gaz, puisque Priestley ignora complètement pendant plusieurs mois la nature du gaz qu'il avait préparé. A notre avis, c'est bien à Lavoisier qu'il faut reporter l'honneur d'avoir découvert l'oxygène. Sans lui, les découvertes de Scheele et de Priestley n'auraient eu qu'une très médiocre importance : elles n'auraient pas eu pour conséquence le renversement de la théorie du phlogistique et la fondation de la chimie moderne.
Nous croyons avoir prouvé l'injustice des accusations portées contre Lavoisier par des écrivains qui connaissaient imparfaitement son œuvre. A vrai dire, jusqu'en ces derniers temps, il était difficile, pour ne pas dire impossible, d'aller rechercher ses nombreux travaux scientifiques dans le monceau d'ouvrages où ils étaient disséminés. Grâce à la magnifique édition publiée parle gouvernement français, nous possédons aujourd'hui les œuvres complètes de Lavoisier, et nous pouvons enfin lui rendre justice. Depuis 1749, date de la mort de ce savant, jusqu'en 1868, il n'en n'existait pas. En 1843, M. Villemain, alors ministre de l'instruction publique, pria M. Dumas, président de l'Académie des sciences, de consulter l'Académie sur l'utilité qu'il y aurait à publier, aux frais de l'État, une édition complète des œuvres de Lavoisier. L'Académie nomma une commission composée de MM. Thénard, Chevreul, Pelouze, Reynauld, Duhamel, Babinet, Arago et Dumas, pour l'étude de la question. M. de Charzelles, représentant de la famille et possesseur des manuscrits de Lavoisier, écrivit alors à M. Dumas pour lui annoncer son intention de faire lui-même les frais de cette publication. Le rapport de la commission fut présenté en 1846. Il établit que le premier mémoire de Lavoisier fut publié en 1768 et qu'a partir de cette date jusqu'en 1790, Lavoisier ne publia pas moins de cinquante-huit mémoires destinés à établir sa nouvelle théorie de la chimie. Indépendamment de ces travaux-, il publia treize rapports sur différents sujets relatifs aux applications pratiques de la science, un volume intitulé Opuscules physiques et chimiques, un volume sur une nouvelle nomenclature chimique et deux volumes intitulés Traité de chimie. L'importance de cette œuvre était évaluée à trois mille pages in-quarto, et le rapport estimait à 40 000 francs la somme à inscrire au budget pour cette publication. Peu de temps après, on retrouvait encore quatorze feuillets in-folio de notes et d'expériences et vingt cartons de manuscrits sur différents sujets d'études. L'édition, qui devait avoir quatre volumes in-folio, fut alors portée à six et l'on évalua à 60 000 francs les crédits nécessaires à sa publication. Apres mûres délibérations.
M. RODWELL.