Collection d'objets d'art de M. Thiers, léguée au Musée du Louvre
C’est un insigne honneur pour nous autres , simples adeptes de la science esthétique, historiens ou grammairiens de l’art, que des hommes destinés aux affaires d’État, et qui devaient y jouer le premier rôle , aient commencé leur carrière par écrire sur les peintres et les sculpteurs de leur temps. On a vu en France, et pareille chose ne s’était vue, je crois, dans aucun pays, M. Thiers débuter dans les lettres par une brochure sur le Salon de 1822, comme M. Guizot avait débuté par un opuscule sur le Salon de 1810.
Dès sa première jeunesse, passée à Marseille d’abord, ensuite a Aix,
dans cette ville savante où abondaient les galeries de tableaux, les cabinets d’amateurs, les antiquités égyptiennes, étrusques, grecques et romaines, M. Thiers avait pu contracter le goût de la haute curiosité, et faire, ou commencer du moins, son éducation en matière d’art. Six années durant, il avait eu à sa disposition les trésors accumules dans les vieux hôtels des familles parlementaires. Pour être initié aux notions de la peinture, il n’avait eu qu’à fréquenter la galerie du marquis d’Albertas, si riche en tableaux et en belles gravures, et c’est là sans doute qu’il puisa la première idée de la précieuse collection d estampes qu il devait toimei plus tard. Dans l’hôtel du marquis de Lagoy, numismatiste consomme,
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possesseur d’un magnifique médaillier et d’un recueil de dessins originaux encore plus magnifique, M. Thiers avait pu s’exercer à la connaissance des médailles romaines et grecques, et surtout apprendre à discerner les dessins de maîtres, pour lesquels il conçut une passion qui, dans la suite, ne s’est jamais refroidie. Chez M. Bourguignon de Fabregoule, chez M. Magnan La Roquette, chez M. Sallier, receveur des finances, il avait pu se familiariser non seulement avec les tableaux de toutes les écoles, mais aussi avec les statues, les bas-reliefs, les cippes, les inscriptions, confronter l’art moderne avec l’art antique, et s’accoutumer à l’appréciation et au maniement de ces petits bronzes qui devaient un jour constituer la principale richesse de son cabinet.
Lorsque, au mois de septembre 1821, M. Thiers vint à Paris avec M. Mignet, résolu de tenter la fortune et, au besoin, de s’imposer à elle, il se trouvait être, dans le journalisme naissant du parti libéral, l’écrivain le plus compétent et le mieux informé en matière d’art. Il y parut bientôt. Ses premiers articles, dans le Constitutionnel, sur le Salon de 1822, étaient remarquables et furent tout de suite remarqués. Il y apportait des vues générales, un jugement droit et fin, des traits heureux et une manière d’écrire qui, ordinairement simple, vive et rapide, passait par moments d’une négligence aimable à la plus savante précision. Par exemple, en décrivant la Mort de Socrate, on ne pouvait mieux peindre le héros de la composition que ne le fit M. Thiers dans la préface du Salon de 1822 : « Socrate dans sa prison, assis sur un lit, montre le ciel, ce qui indique la nature de son entretien; il reçoit la coupe, ce qui rappelle sa condamnation ; il tâtonne pour la saisir, ce qui annonce sa préoccupation philosophique et son indifférence sublime pour la mort. C’est là ce qu’on peut appeler la construction du poème. Le poète épique choisit ce qui prête au récit, le poète tragique ce qui prête au drame, le peintre ce qui peut devenir visible. »
Élevé sons l’Empire, au son du tambour, comme nous l’avons été, sous
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ni
la Restauration, au son de la cloche, M. Thiers était façonné à l’admiration d’un style, devenu froid, statuaire et pédantesque chez les imitateurs attardés de David, mais encore grand chez le maître. Il ne voulait donc ni renoncer à son respect pour les classiques, ni condamner en leur nom tous les novateurs. C’est ce qu’il exprimait en excellents termes dans la Revue européenne ; et en vérité il est surprenant, aujourd’hui que nous pensons avoir fait en esthétique de sensibles progrès, de voir avec quelle sagacité, quelle sûreté, M. Thiers, il y a un demi-siècle, jugeait l’œuvre du vieux David et prédisait l’avenir du jeune Delacroix :
« L’école dont M. David est le fondateur devra occuper un rang distingué dans l’histoire des arts, auxquels elle a rendu un service éminent; mais ceux qui veulent considérer dans le style de cette école autre chose que le correctif apporté au mauvais goût qui régnait en France en 1780, et qui s’efforcent d’y trouver un type invariable, duquel il ne faut plus s’écarter, commettent l’éternelle erreur de tous les immobiles, qui, a chaque progrès de l’esprit humain, veulent l’arrêter sur place, et prétendent que le dernier pas fait est le dernier possible, le dernier désirable. »
Ce qu’il n’a pas voulu être en politique, un immobile, M. Thiers ne le fut pas non plus, comme on le voit, dans le domaine de l’art, et j ajoute qu’il fallait un certain courage pour écrire, il y a soixante ans, ce qu il écrivit sur Eugène Delacroix et sur ce morceau fameux qui lut le premier éclair de son génie, la Barque du Dante : « Aucun tableau ne donne plus l’idée de l’avenir d’un grand peintre que le tableau de M. Delacroix représentant Dante et Virgile aux enfers. Je ne sais quel souvenir des grands artistes me saisit à l’aspect de ce tableau; j’y retrouve cette puissance sauvage, ardente, mais naturelle, qui cède sans elfort a son propre entraînement... »
Ainsi , avant d’entreprendre V Histoire de la Révolution française , M. Thiers avait été un critique très distingué et très écouté, qui n attendait que la fortune pour devenir, à son tour, le fondateur d une
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collection admirable, et l’on peut dire unique en son genre, parce quelle a été absolument préconçue. Cette collection n’est, en effet, pareille a aucune autre. La plupart des amateurs composent leur cabinet en se laissant guider par la fortune , comme les bibliophiles en bouquinant. Ils se lèvent chaque matin pour aller à la découverte, et ils rapportent chez eux ce que leur a offert le hasard; ou bien ils rentrent à bout de voie, les mains vides, quelquefois confus d’une occasion manquée ou d’une méprise. M. Thiers a procédé autrement : avant de réunir sa collection, il l’avait formée tout entière dans sa tète; il en avait dressé le plan, et ce plan, il a passé sa vie à l’exécuter, de sorte que ses richesses ont été prévues; elles sont l'accomplissement d’un souhait plutôt que le produit d’une rencontre. M. Thiers possédait ce qu’il avait voulu posséder.
De quoi s’agissait-il? D’arranger autour de soi un abrégé des arts de l’univers, de faire tenir dans un espace d’environ cent vingt mètres carrés Rome et Florence, Naples et Venise, Milan, Dresde et Amsterdam, le Vatican et l’Escurial, le British Muséum et l’Ermitage, Niphon et le Palais d’été. Eh bien, M. Thiers a pu réaliser en grande partie une pensée aussi vaste, avec des dépenses relativement modérées. Mais, il faut le dire, que d’occasions admirables sont venues se présenter à lui ! Que de facilités lui ont procurées ses longues relations avec toute 1 Europe !
Dans ses voyages en Italie, M. Thiers fut assez bien inspiré pour ne s’arrêter point aux choses secondaires; il alla droit à l’excellent. Aussi, de retour en France, il ne conserva que le souvenir des chefs-d’œuvre de tout genre qu’il avait admirés en Italie. Il pensait avec délices aux statues de Donatello, au Baptistère de Ghiberti, aux Prophètes et aux Sibylles de Michel-Ange, aux Chambres du Vatican, à la Cène de Leonard. Il avait emporté dans son esprit le plus précieux morceau de chaque musée, de chaque ville, Y Assomption de Venise, le Sposalhio de Milan, YÉzéchiel du palais Pitti, la Vénus couchée des Offices et, par-dessus tout, les prodigieuses sculptures du tombeau des Médicis.
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Il ne pouvait entendre parler de Parme, de Padoue, de Venise, sans songer à la Coupole du Corrège, à la statue équestre de Gattamelata, a celle de Colleone.
Il ne faut pas l’oublier, M. Thiers, bien que né dans une ville grecque d’origine, était un enfant du génie moderne. Il était destiné à vivre toute sa vie dans le relatif, et là justement est le secret de son habileté en politique. Ce qui l’avait touché en Italie, touché au fond du cœur, ce n’était pas tant l’antiquité que la Renaissance. Il était dans sa nature de préféré i le sentiment individuel à la beauté générique, idéale, le mouvement au repos, et la vérité à tout.
La première fois que nous entrâmes dans le cabinet de M. Thiers, nous fûmes encore plus frappé de sa physionomie que des merveilles rassemblées autour de lui. L’illustre historien travaillait alors à son Histoire du Consulat et de Y Empire. Assis devant un bureau à cylindre, il écrivait suide grandes feuilles de papier avec une de ces grosses plumes qui prodiguent l’encre, et dont les maîtres italiens se sont servis tant de fois pour dessiner. Sur le tapis étaient rangées en ordre les feuilles édites dans la matinée. Tout à coup j’aperçus un bronze sublime, et je demeurai saisi, muet et immobile d’admiration. Ce que voyant, M. Thiers traversa rapidement son cabinet, et vint me montrer avec enthousiasme le bronze que je regardais... une maquette de Michel-Ange !
Esprit vif et pétulant, toujours prêt, toujours prompt à saisir une idee et à l’exprimer, M. Thiers n’était jamais plus alerte que lorsqu’il était aux prises avec une question d’art.
Si on lui parlait des arts, M. Thiers, en effet, n’hésitait pas à quitter son travail, sauf à le reprendre avec une étonnante facilité. Toujours levé à cinq heures du matin, travaillant sans relâche jusqu’à une heure, il consacrait les après-midi, dans le temps où il n’était pas au pouvoir, à visiter les musées et les galeries particulières, à compulser les portefeuilles d’estampes chez Guichardot, ou à examiner les objets d’art chez les mai-
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chands de curiosités. C’est pièce à pièce, morceau par morceau, qu’il commença de former ce cabinet unique dont la pensée mérite d’être signalée aux vrais amateurs. « Si l’avais voulu acheter des tableaux, nous disait M. Thiers, je serais perdu. Ma petite fortune y eût été engloutie. J’en ai acheté quelques-uns, mais de médiocre valeur, et je me suis arrêté. Au surplus, quand j’aurais eu à ma disposition les richesses de nos plus grands financiers, je n’aurais pas fait beaucoup plus. Regardez, en effet, les collections célèbres de notre temps : ces collections, qui ont coûté des sommes énormes, vous donnent-elles une seule des sensations que vous avez éprouvées à Florence, à Rome, à Venise, à Madrid, à Dresde? Assurément non. Eh bien, c’est le souvenir de tant de belles choses qui m’a inspiré l’idée de ce petit musée, si varié, dont je me suis entouré. »
Le goût des choses d’art ne fut donc pas chez M. Thiers une affaire de mode, une manière d’amuser le tapis à ce grand jeu de la fortune politique dont il savait les retours. Au milieu de ses triomphes, dans le temps où il paraissait appartenir tout entier à la tribune et aux altaires, il trou\ait du loisir pour causer esthétique avec Ghenavard et Peisse, pour s’enquérir des peintures de Sigalon, pour lire Vasari ou Léon-Baptiste Alberti. Mais son esthétique, à lui, peut se résumer en un mot: le caractère. C’est là ce qu’il aurait cherché si la nature l’avait fait artiste : au lieu de généra¬
liser ses figures par le style, il les aurait particularisées par l’expression. Un jour que nous parlions d’Athènes et de la Grèce, où j’allais faire un voyage, M. Thiers me dit, après un moment de silence : « Oui, sans doute, le Parthénon a le premier prix : c’est entendu; mais voyons un
peu qui aura le second prix et l’accessit. »
Ces paroles peignaient fort bien les dispositions d’un esprit éclectique, en garde contre ce qui aurait pu gêner la liberté entière de ses admirations, et déjà l’on pouvait pressentir ce que serait le cabinet de M. Thiers. L’universalité en devait être l’aspect le plus frappant. Le grand art italien y jouerait sans doute le premier rôle; mais on y trouverait le beau sous
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toutes les formes, le beau de toutes les écoles et de tous les pays, le germanique et l’espagnol, le florentin et le français, le batave et l’indien, le grec et le japonais; le grec, dis-je, car il figure aussi dans le cabinet de M. Thiers; toutefois ce n’est guère que comme diapason.
A vrai dire, le génie de Michel-Ange était la plus vive admiration de M. Thiers. Lorsqu’il était ministre de l’intérieur, il avait fait copier par Sigalon , pour l’École des beaux-arts, la colossale fresque du Jugement dernier. Eh bien, l’effet que produit la copie monumentale de Sigalon, M. Thiers voulut se le ménager au centre de son cabinet, dans une aquarelle relativement colossale, puisqu’elle a deux mètres et plus de hauteur. Combien de fois nous avons contemplé en silence cette aquarelle démesurée, dont le faire serré et puissant, mais adouci, rappelle bien
l’exécution finie, précise et harmonieuse de Michel-Ange ; car cet homme, toujours singulier, peignait d’un pinceau tranquille et uni les êtres formidables qu’il avait conçus; il appliquait, chose incroyable, les procédés de
la miniature à des pensées terribles, à des figures superbes et violentes. Il nous semblait apercevoir, à travers ce lavis transparent, la fresque sublime du grand maître, telle qu’elle peut revivre dans les régions éloignées de l’esprit, quand on la regarde avec la lorgnette retournée du souvenir.
Du reste, les peintures exécutées d’après la chapelle Sixtine et les Chambres, et d’après les chefs-d’œuvre dont d sera parlé dans le présent Catalogue, n’étaient, chez M. Thiers, que des toiles de fond sur lesquelles se détachait tout un musée de marbres, de bronzes, de terres cuites, d’ivoires, de laques noirs du Japon et de laques d’or, de mosaïques en pierres dures, de marqueterie, de porcelaines rares, de coupes en jade vert et en jade blanc, de sculptures en bois de fer, ou en bois de santal ou en mandragore, sans parler d’un dessin attribue a Léonard de Vinci, et des rouleaux en soie où des peintres chinois ont raconté, d’un style à la fois si réel et si fantastique, les aventures de leurs poètes,
Mil
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les voyages de Lao-tseu monté sur un buffle, les épisodes interminables de leurs romans, de leurs contes.
En dépit de son éclectisme, M. Thiers paraissait avoir une certaine prédilection pour la sculpture. La porte de son cabinet était gardée par deux antiques, réduits en marbre, le Mercure de Florence et le Satyre de Praxitèle, exécutés par Mercié. Venaient ensuite l 'Hercule Farnèse et V Esclave de Michel-Ange, comme si le maître du logis eût voulu établir un parallèle entre le génie antique et le génie moderne. Dans la puissance de ses muscles ressentis et montueux, l 'Hercule est, en quelque manière, l’œuvre d’un Michel-Ange grec, mais il n’exprime que la force au repos.
\ j Esclave exprime la douleur dans la beauté. La statue de Glyeon n a qu un tempérament divin; celle de Michel- Ange a une âme, une âme humaine, et, par cette insufflation du sentiment dans le marbre, l'artiste florentin s'est élevé aux plus hautes cimes. Les œuvres de Michel-Ange, M. Thiers les aimait avec passion; il aimait surtout les sculptures du tombeau des Médicis. Longtemps il les avait possédées en bronze; mais ces reproductions en bronze, ayant péri au moment de la destruction de sa maison par la Uommune, ont été refaites en marbre demi-grandeur, par un ancien pensionnaire , M. Maniglier, un de nos plus habiles sculpteurs, qui est, de plus, un maître du ciseau. Ces réductions, exécutées avec autant de conscience que de talent, sont religieusement fidèles, et reproduisent, autant qu'il est possible à qui n’est pas Michel-Ange, les accents de son ciseau et le caractère de haute mélancolie, de sombre fierté, qui est celui de ces incom¬
parables statues. On voyait donc, aux deux extrémités du cabinet de M. Thiers, le Jour et la Nuit, Y Aurore et le Crépuscule, ces quatre figures, si hères et si tristes, si belles dans leur élégance farouche et si formidables, qui se tourmentent sur des mausolées, comme si les amertumes de la vie, persistant jusque dans la mort, agitaient encore au fond
de leur tombe les héros qui y sont ensevelis.
Un trésor inestimable et qui faisait le bonheur de M. Thiers, c'est la
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maquette coulée en bronze, à cire perdue, de la Madone de Michel-Ange, placée dans cette même chapelle des Médicis, entre les deux tombeaux. Il est impossible de l’oublier, ne l’eût-on vue qu’un instant, cette Vierge altière dont la tête et le mouvement expriment une mélancolie sombre, et qui allaite son enfant avec désespoir. « Voilà un bronze, disions-nous à M. Thiers, qui vaut dix fois plus que son pesant d’or; il devrait être l’objet d’une expropriation pour cause d’admiration publique, et placé au Louvre. » L’illustre amateur nous répondit par un geste qui semblait signifier que ce vœu serait un jour accompli.
Des bronzes ! Ceux de M. Thiers sont presque tous de la Renaissance et presque tous d’une beauté remarquable. Dans sa collection se trouvent le précieux Mime antique de la vente Denon, une statuette équestre, modelée peut-être par Léonard de Vinci, un buste plein de naturel et de vie de Lorenzo Ghiberti, une Vénus florentine, un charmant petit Satyre qui se gratte la jambe et qui tient un cornet à bouquin, un buste antique d’Anacréon, un Enfant au Serpent, un Enfant à 1 Oie, et la Vénus marine en haut-relief, qui fit tant d’impression sur tous les amateurs lorsqu’elle parut à la vente de Monville. C’est une Vénus Anadyomène couchée avec abandon sur un monstre marin, moitié bouc, moitié poisson, qu elle enlace de sa chevelure et que sa grâce a dompté. Quantité d autres bronzes de prix sont conservés dans les armoires vitrées ou exposés sur une bibliothèque à hauteur d’appui. Là se trouve une reproduction du Mercure de Rude, exemplaire unique, bronze d’une élégance olympienne et d un mouvement héroïque, morceau digne des plus grands maîtres; un Saint Georges modelé par le peintre Paul Delaroche ; enfin, au milieu du cabinet, sur un haut piédestal, se dresse la statue équestre de Colleone, seul exemplaire d’une mise au point que M. Thiers eut la permission de faire exécuter sur place à Venise, et dans lequel ont ete conserves tous les accents, toutes les finesses du bronze original.
Dans l’axe de son antichambre s’élève la statue en bronze du Pensée
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de Benvenuto Gellini, statue d’une désinvolture superbe, mais un peu maniérée, qui a été refaite à Florence par M. Maniglier, pour remplacer une première réduction qui avait péri par le feu aux Tuileries. Comme nous disions un jour à M. Thiers qu’il avait un goût bien décidé pour la Renaissance, il nous interrompit vivement pour nous montrer le Satyre
joueur de flûte : « Voilà l’étalon du beau, dit-il; il faut, toujours l'avoir à sa portée... Vous pensez bien que je ne me suis pas aventuie sui cet océan des innombrables variétés de l’art humain sans connaître les
endroits sûrs où je pourrais jeter l’ancre. »
Nous avons vu M. Thiers enchérir dans les ventes les estampes des maîtres, mais seulement des grands maîtres; encore faisait-il un choix dans l’œuvre de chacun : Marc-Antoine, Albert Diirer, Lucas de Leyde, Rembrandt, Ostade, Karle Dujardin, Paul Potter, Van den Velde, Claude le Lorrain, Callot, Abraham Bosse, Van Dyck, Hollar... Ils sont, ou plutôt ils étaient présents dans les cartons de M. Thiers, car il se défit un jour d’un lot d’estampes rares pour se procurer des objets qui lui faisaient défaut dans une collection dont le caractère devait être l’universalité.
La pensée de M. Thiers pourrait et devrait être celle qui dirigerait un gouvernement dans la fondation d’une galerie monumentale. Il n’est plus possible aujourd’hui à une nation de se renfermer dans ses limites, d’ignorer la langue, les sentiments et les arts des peuples les plus éloignés d’elle, de ceux qu’elle regardait comme des étrangers ou des barbares.
Plein de ces idées, M. Thiers s’était, composé un cabinet cosmopolite; et, bien avant notre expédition de Chine, il avait satisfait sa passion philosophique pour les arts de l’Asie orientale. Les Chinois n ont pus, a proprement parler, de peinture publique : Part chez eux est toujours intime et familier. Sans doute, non contents de décorer des vases ou d’orner des meubles, ils font quelquefois des peintures historiques, mais le mot historique ne doit pas se prendre ici dans le sens où nous le prenons. Ils ne peignent point, sur les murailles, des personnages de gran-
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(.leur naturelle; généralement, ils peignent en petites dimensions, sur des rouleaux qui peuvent s’étendre indéfiniment en longueur, mais dont la hauteur ne dépasse pas celle de nos livres in-folio. Le long de ces tissus délicats se déroule tantôt un interminable tableau de mœurs, tantôt la représentation des faits et gestes de tel prince ou de tel mandarin, tantôt une foule innombrable engagée dans les plaisirs d’une fête. Plusieurs de ces rouleaux, rapportés par la famille de Guignes, qui longtemps a fourni de père en fils des consuls de France en Chine, sont dans la collection de M. Thiers.
Aucun spécimen ne manque donc à sa collection. On y trouve des coffrets en bois, style Renaissance, ouvrés avec infiniment de goût et patiemment finis, des sculptures au monogramme d’Albert Durer, des figures tudesques ciselées par Aldegrever sur cette pierre de Bavière qu’on nomme pierre de Kelheim, et jusqu’à des cires italiennes ou françaises du XVIe siècle, représentant les grandes dames de la cour au temps des Valois, des dessins, des porcelaines d’ancien chine de la plus grande beauté, des laques du Japon de premier choix, la plupart provenant des ventes renommées d’Aigremont, Louis Fould, Roussel, de Failly, colonel Dupin, duchesse de Montebello; des émaux cloisonnés, des agates orientales, des jades, des pierres de lard, d’anciennes peintures indiennes et chinoises en albums, qui sont du fini le plus précieux; des bronzes chinois ou japonais d’une forme choisie et d’une patine heureuse, une boîte en vernis Martin, d’autres couvertes de mosaïques par Neubert de Dresde, d’autres ornées de miniatures exquises par Blarenberghe ; des fixés par Swebac.h ; des scènes d’intérieur, de combats ou de fêtes bachiques, par ou d’après Greuze, de Gault, Leprince, etc.
Toutes les formes, toutes les matières, sont rassemblées ici, et toutes les variantes de l’art et de la beauté. La porte même du cabinet qui renfermait cette collection est à elle seule un objet de prix. Elle est divisée en panneaux sur lesquels sont incrustés en marqueterie de
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bois, d’un ton effumé (. sfumato ), les Sacrements de Nicolas Poussin.
Le cabinet de M. Thiers est comme un abrégé du monde artiste. « J’ai voulu, nous disait M. Thiers, peu de temps avant sa mort, réunir les pièces justificatives d’un tableau historique de l’art, et j’y ai été conduit par l’histoire de Florence, à laquelle j’ai travaillé dix ans. S’il me reste de la force, je tracerai peut-être ce tableau du développement de 1 ait chez tous les peuples. L’amour de mon pays, l’amour de certaines idées, m’a jeté dans la politique; j’y ai souvent trouve beaucoup d amertume : ici je trouxe le repos, le calme, l’oubli des injures, et, oserai-je ajouter, la justice de l’historien. Ici les hommes ne sont plus pour moi que des tableaux; je ne leur en veux pas plus qu’aux figures de Raphaël et de Michel- Ange. »
Nous le disions tout à l’heure, ce que M. Thiers a fait pour lui-même, un gouvernement serait bien venu à le faire pour tous. Au lieu de ces interminables musées de peinture où abonde le médiocre, nous aurions des galeries réformées où l’on n’admettrait que l’excellent. Dans un autre Louvre, dans un Louvre cosmopolite, où figureraient tous les chefs-d’œuvre de sculpture et de peinture qui sont dans le monde, parfaitement moulés ou imités, le visiteur passerait successivement par les divers degrés de l’initiation. Il serait conduit de chambre en chambre jusqu’aux merveilles qui ont été produites par un suprême effort du génie humain. Rien ne serait exclu de ce qui est, en son genre, de premier ordre. On y verrait, au besoin, des laques et des porcelaines, aussi bien que des ivoires et des bronzes; mais, dans l’échelle de nos admirations, la matière ne serait pas au même rang que l’esprit, ni l’imitation au même rang que le style. Le néophyte s’élèverait ainsi, peu à peu, du beau relatif au beau absolu, de l’intelligence qui comprend tout, au grand goût qui choisit et qui épure. Il est permis de croire qu’à ce prix les grandes écoles d’Athènes et de Florence pourraient un jour revivre parmi nous, si quelques philosophes, prenant à cœur l’éducation des jeunes artistes, les menaient graduellement aux derniers sanctuaires, où brilleraient Phidias
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et Praxitèle, Ghiberti et Donatello, Mantegna et le Titien, Léonard de Vinci et Michel- Ange, Fra Angelico et Raphaël.
Cette collection d’objets d’art que M. Thiers avait réunis dans son riche cabinet, Mm0 Thiers, pour se conformer aux intentions généreuses et patriotiques de son illustre mari, l’a léguée au Musée du Louvre, à la condition expresse qu’elle y occuperait, dans son unité, une salle déterminée, et qu’elle ne pourrait être, sous aucun prétexte, ni divisée ni augmentée. Les termes du contrat exonèrent l’État des frais de toute nature que cette installation peut occasionner.
Comme nous l’avons déjà dit, cette collection contient des objets précieux de toute espèce; mais ce qui lui donne une singulière valeur, c’est qu’elle comprend un grand nombre d’aquarelles, soutenues de crayon, d’après les peintures des maîtres les plus célèbres, et des réductions en marbre d’après l’antique, ou d’après les maîtres modernes. Comme ces dessins et ces marbres ne reproduisent presque tous que des ouvrages qui ne sont ni au Louvre ni en France, ce sera une bonne fortune de les voir pour le public qui n’a pas le loisir et ne possède pas les moyens de faire les voyages de l’Italie, de l’Espagne, de l’Allemagne, des Pays-Bas et de l’Angleterre. C’est là, encore une fois, l’originalité, et j’ajoute la valeur démocratique de la collection Thiers; car elle sera, pour un très grand nombre de visiteurs, un musée d’informations précieuses, comme elle était pour lui un musée de souvenirs.
On voit que l’auteur d’une telle collection aurait pu ajouter un mot à sa devise et la commencer ainsi : Patriam et artem clilexit.
Ch. Blanc.