‹ Collection d'objets d'art de M. Thiers, léguée au Musée du LouvreChapitre 22 sur 36 · ET DU JAPON · texte numérisé non relu

ET DU JAPON

Dans l’ouvrage que nous venons de publier sous le titre de la Décoration des appartements, ouvrage qui constitue la seconde partie de la grammaire des arts décoratifs, faisant suite à la grammaire des arts du dessin, nous avons exposé, le plus clairement qu’il nous a été possible, les notions que doivent posséder les amateurs, ou plutôt ceux qui veulent le devenir, touchant les matières employées et les procédés mis en œuvre dans l’art céramique, et notamment pour la fabrication et le décor des porcelaines. Il ne s’agit ici que des porcelaines chinoises et japonaises, la collection de M. Tliiers ne renfermant que celles-là. C’est dans la collection particulière formée par Mme Tliiers, et jointe par elle au don testamentaire du cabinet de son mari, que se trouvent les porcelaines de Saxe et de Sèvres, dont la description terminera le présent catalogue et en sera l’appendice.

Pour se reconnaître dans une matière aussi compliquée que celle des porcelaines orientales, le public et même les amateurs déjà instruits avaient besoin d’un guide. Les indications sommaires contenues dans les anciens catalogues de ventes, imprimés au XVIIIe siècle, par des marchands experts, tels que Gersaint et Julliot, étaient absolument insuffisantes et ne pouvaient être d’aucun secours à la plupart des lecteurs,

PORCELAINES DE LA CHINE ET DU JAPON

parce qu’elles supposaient en eux des connaissances qu’ils voulaient justement acquérir. Il fallait un livre qui fondât la science céramogra-

phique an moyen d’une classification qui ne fût pas elle-même trop compliquée. Celui-ci a ete fait : c’est l 'Histoire de la porcelaine, par MM. Albert Jacquemart et Edmond Le Blant, publiée en 18G0. Il est difficile qu’il n’entre pas quelque chose d’artificiel dans une classification

quelconque ; il est rare que le désir et le besoin de simplifier ne fassent pas ranger dans une même classe des objets qui ne sont pas toujours similaires. M. Albert Jacquemart n’a pas échappé à ces inconvénients, et l’on a critiqué sous ce rapport sa classification. Telle qu’elle est cependant, elle a été fort utile en préparant un cadre qui se prêtera de lui-même aux améliorations ultérieures.

Les porcelaines de l’extrême Orient sont celles de la Corée , de la Chine, du Japon. M. Albert Jacquemart les a divisées en quatre classes, qu’il appelle la famille archaïque, la famille chrysanthémo-pæonienne, la famille verte, la famille rose. Les porcelaines qui n’appartiennent à aucune de ces diverses catégories sont rangées dans la classe des fabrications exceptionnelles.

La famille archaïque, comme le dit son nom, est la plus ancienne. Elle a pris naissance dans la presqu’île de Corée , dont les habitants furent les initiateurs des Chinois et des Japonais et leur enseignèrent, avec d’autres industries, l’art céramique. Les caractères distinctifs de la porcelaine de Corée sont, pour les pièces de choix, une pâte laiteuse, une couverte unie, non vitreuse, des couleurs nettes, un peu froides, un style rigide; pour les vases ordinaires, une pâte hise, opaque, avec quelques tressaillures dans le vernis. Les formes en sont généralement polygonales, d un galbe très simple. « Des potiches à huit pans, en baril ou légèrement amincies à la base, avec gorge supérieure rétrécie et couvercle surbaissé; des vasques ou compotiers à bord plat, comme le marli de nos assiettes, avec l’extrême limbe relevé et coloré d’une tranche brun foncé; des boîtes à thé assez élevées, carrées de base ou a angles coupés, terminées par un goulot cylindrique à rebord; des bols

PORCELAINES DE LA CHINE ET DU JAPON

hémisphériques , des gobelets en litrons , cylindriques ou octogones : voilà ce qu’on rencontre le plus souvent. » La décoration des vases de la famille archaïque s’est composée, à l’origine, d’éléments peu nombreux. Elle empruntait, du règne végétal, quelques plantes dont le pied était caché par une haie de graminées; du règne animal, une espèce d’écureuil et des oiseaux fantastiques. Bientôt elle se compliqua d’espèces végétales souvent répétées, telles que l’iris, le chrysanthème, la pivoine, le bambou, le pêcher à fleurs. Le paon y figura traînant les yeux de sa queue, mais les animaux symboliques, le dragon, la grue, le fong-hoang, — sorte de phénix oriental, condor à la tête caronculée, au long col, à la queue d’argus, — y paraissent très rarement, à l’état d’exception.

Si le décor comporte des personnages, ils sont tantôt japonais, tantôt chinois, et cela s’explique par la position géographique de la Corée, située entre les deux empires de la Chine et du Japon et travaillant dans ses usines à porcelaine pour le Japon comme pour la Chine. Telle pièce coréenne, par exemple, porte les armoiries du Mikado, le kirimon, qui est la fleur du Paulownia imperialis ; d’autres sont décorées de figures représentant les dignitaires du Daïri, c’est-à-dire de la cour impériale du Japon, avec leurs vastes robes et des coiffures indicatives de leur rang, ou bien des femmes du Mikado, pieds nus et les cheveux dénoués, comme elles doivent être en présence de leur 'époux et seigneur.

C’est avec un petit nombre d’émaux qu’est exécutée la décoration des vases de porcelaine archaïque. On y a employé le rouge de fer d’une teinte riche et pure, le vert de cuivre pâle, le bleu céleste foncé, le jaune paille, le noir et l’or. Les couleurs posées sur couverte forment souvent relief. Le rouge est mince et bien glacé, le noir ne sert qu’à cerner d’un trait le dessin des figures et des feuilles, l’or est plus foncé que dans les autres poteries orientales.

Tels sont les caractères de la famille archaïque. Gersaint et Julliot en reconnaissent l’ancienneté. L’un la nomme porcelaine ancienne à fleur

198 PORCELAINES DE LA CHINE ET DU JAPON

de Chine, ou ancien la Chine; l’autre la désigne comme première qualité coloriée du Japon, parce que MM. Julliot et Gersaint ne soupçonnaient pas que cette porcelaine pût venir de la Corée.

Le nom de la famille dite chrysanthémo-pœonienne s’explique de luimême. Le chrysanthème et la pivoine sont en effet dominants dans la famille qu’a ainsi nommée M. Albert Jacquemart, et à laquelle se rattache tout un genre de vases qui appartient au beau plus qu’à l’utile, et qui est particulièrement destiné à l’ornement des intérieurs. Le chrysanthème et la pivoine sont des fleurs essentiellement décoratives. Celle-ci est pompeuse de formes et de couleurs éclatantes qui vont du rose au cramoisi; celle-là, de couleurs variées, affecte dans sa corolle rayonnante une forme régulière, mais sa régularité, qui serait froide en géométral, devient charmante dans le dessin perspectif, c’est-à-dire lorsqu’elle est rompue par l’inclinaison de la tige, par le raccourci de la corolle. Cependant ces belles fleurs ne brillent pas seules sur la panse des grandes potiches ou dans le creux des grands plats ronds, elles sont accompagnées d œdlets, de raisins, de graminées, de nélumbos, de grenades; elles sont butinées par des papillons, elles fleurissent sous des nuages d où s’échappent des fong-hoangs éployés ou des dragons.

La famille chrysanthémo-pæonienne est la plus riche famille des vases japonais, ou du moins la plus haute en couleurs, la plus magnifique. Mais elle est faite pour le plaisir des yeux, et n’est pas aussi intéressante, sous d’autres rapports, que la famille verte et la famille rose, dans lesquelles les figures jouent le principal rôle.

La famille verte se définit d’elle-même par le ton généreux et saisissant de ses verts malachite qui font de si belles taches sur le fond crémeux de la porcelaine chinoise. Ici, la couleur verte est franchement dominante, bien quelle soit le plus souvent avoisinée par des tons roses, ou rouges de fer, ou rouges d’or, qui, du reste, dans leur inégale intensité, forment des contrastes plus ou moins vifs avec le vert de cuivre et le tout "saloir. Mais un caractère non moins frappant des porcelaines de la lamille verte, c est quelles sont décorées de ligures, tantôt historiques,

PORCELAINES DE LA CHINE ET DU JAPON

tantôt symboliques, tantôt se rapportant à la religion du pays, ou bien à des événements qui ont eu lieu sous la dynastie des Ming, dont la couleur armoriale était le vert. Cette dynastie ayant régné depuis 1308 jusqu’en 1015, on peut assigner un maximum et un minimum d’ancienneté aux porcelaines de la famille verte : un maximum de cinq cents ans environ, un minimum de deux cent cinquante. Il est permis de croire, en effet, que les porcelaines de la famille verte remontent à la dynastie des Ming, — à moins qu’elles ne soient de ces contrefaçons qui ont tenté si souvent la cupidité et l’habileté des Chinois eux-mêmes.

Les mêmes présomptions d’ancienneté n’existent pas pour les produits que M. Albert Jacquemart a réunis sous le nom de famille rose, car les porcelaines de ce genre se sont fabriquées très anciennement en Chine et s’y fabriquent encore de nos jours, si bien qu’elles sont connues dans le commerce sous la dénomination de porcelaines de Chine, comme si elles constituaient la porcelaine chinoise proprement dite. Et cependant les fabrications japonaises les plus délicates, les coquilles d’œuf, par exemple, et les porcelaines d’échantillon appartiennent à la famille rose.

Le rouge d’or, qui est le pourpre de Cassius, un pourpre clair, ou, pour dire mieux, un carmin tirant sur l’orangé, forme la base des colorations de cette famille, lesquelles se compliquent, d’ailleurs, de tons bleus variant du turquoise à l’outremer, et qui parfois présentent des touches résolues d’un vert cuivreux semblable à celui de la famille verte. C’est en quoi la classification de notre regrettable ami et ancien collaborateur à la Gazette des Beaux-Arts laisse peut-être à désirer. Je dois dire toutefois que dans la famille rose les touches de vert sont motivées par la feuillée des arbres, quand la scène comporte un paysage, ou par un accessoire voyant, tandis que dans la famille verte elles s’appliquent aux costumes des personnages.

A la famille rose appartiennent les porcelaines japonaises dites de l 'École artistique. Ce sont des pièces ornées de ce que nous appelons des tableaux de genre : sujets familiers, scènes d’intérieur ou de jardin,

PORCELAINES DE LA CHINE ET DU JAPON

épisodes de romans. On y voit représentés, le plus souvent, des enfants et des femmes, dans l’intimité du logis. Ici, les enfants s’amusent avec le chat, lutinent un lapin blanc, montent sur une chèvre; là, on fait de la musique, on lit, on joue aux dames. Plus rares sont les sujets où paraissent des figures d’hommes, des sujets comme ceux-ci : on offre du thé à un bonze ou à un officier qui rendent une visite de cérémonie; ou bien deux amoureux sont surpris par un enfant; ou bien encore, deux jeunes filles, dont l’une est déguisée en servante, vont recevoir un jeune lettré. Le tour spirituel de l’intelligence japonaise a créé l’école dite artistique, laquelle est, pour ainsi dire, dans la peinture céramique de l’Orient, ce qu’est, dans la peinture européenne, l’école des Pays-Bas.

La famille rose japonaise comprend aussi la porcelaine dite à mandarins, et fort bien nommée, puisqu’elle est caractérisée, en effet, par des figures de mandarins qui ne sont ordinairement représentés que dans des scènes familières ayant beaucoup d’analogie avec celles de l’école artistique. Les mandarins sont des officiers civils ou militaires, des fonctionnaires plus ou moins élevés dans la hiérarchie : on les reconnaît, dans la peinture céramique, à leur costume, qui consiste en trois pièces principales : une toque semblable au bourrelet des enfants et rehaussée d’un bouton d’or travaillé, que surmonte un autre bouton, variant de couleur suivant l’ordre auquel appartient l’officier; un surtout tombant jusqu’à la cuisse, et deux plaques, l’une sur la poitrine, l’autre sur le dos, et distinguées par une figure gravée, qui est un pélican, une poule dorée, un Khi-lin, un paon, un lion, une panthère, une grue, un faisan... selon le grade de l’officier, et selon qu’il est militaire ou civil. Ue costume fut imposé au peuple chinois par la dynastie mongole actuelle, celle des Tsing, lorsqu’elle eut détrôné les Ming. Les pièces a mandarins ne peuvent donc avoir plus d’ancienneté que n’en a la dynastie des Tsing, dont le règne a commencé en 1615.

Un distingue, dans la subdivision des porcelaines à mandarins, quelques variétés notables : les mandarins à fonds filigranés , c’est-à-dire

PORCELAINES DE LA CHINE ET DU JAPON

semés de rinceaux d’or très serrés, qui font valoir des réserves pour Heurs et oiseaux, et les grands médaillons à figures émaillées; les mandarins rouges, avec bordure noire à grecque d’or et mosaïque clathrée noire à traits d’or; les mandarins chagrinés , autrement dit hérissés de petits mamelons formant chair de poule.

Lorsque la pâte et l’émail sont assez purs pour qu’il en résulte une translucidité semblable à celle du jade blanc, ou, si l’on veut, des verres opalins, la porcelaine est dite vitreuse. C’est la porcelaine japonaise fabriquée en perfection à Imari, dans la province de Fizen. Elle est particulièrement la matière des coupes à saki, coupes très ouvertes, prenables par un pied conique assez élevé pour qu’on puisse, sans se brûler les doigts, la remplir de la liqueur fermentée du saki (vin de riz), que l’on offre et que l’on boit bouillante. La porcelaine vitreuse est souvent incrustée de demi-perles blanches et d’émaux en relief. Il est, du reste, d’autres vases en poterie translucide vitreuse : ce sont les tasses qui ont la forme de la Heur d hibiscus, avec son calice joliment découpé en six lobes, avec ses nervures et ses pétales gravés dans l’épaisseur de la pâte; puis, les tasses délicates dont on a protégé la fragilité par un clissage en fils de bambou; ensuite, de grandes tasses couvertes, « plus minces, dit M. Jacquemart, que la porcelaine coulée de Sèvres, et dont le tournassage et la cuisson semblent un problème insoluble. On ne comprend pas comment une paroi à peine épaisse comme un papier a pu être formée d’abord d’une première couche d’argile, sur laquelle on a ensuite étendu une double épaisseur de couverte1. »

Le décor de la porcelaine d’Imari est en général net et sobre. Il présente des animaux naturels ou fantastiques , en or rehaussé de rouge ; quelquefois on y a joint des figures familières , — nous en avons des exemples dans la collection Thiers.

A la suite des principales divisions proposées par les auteurs de Y Histoire de la porcelaine, et qui sont comme les jalons de la science céramo-

Les Merveilles de la céramique. Paris, Hachette, 1866.

PORCELAINES DE LA CHINE ET DU JAPON

graphique, viennent des fabrications exceptionnelles qui sont malheureusement si importantes et si nombreuses qu’elles demandent à elles seules une longue étude. Nous indiquons ici celles qu’il importe de connaître quand on veut devenir un curieux et qu’on aspire à être un jour passionné.

Les fabrications exceptionnelles sont : le blanc de Chine, le céladon, le bleu, le bleu turquoise, le violet, les craquelés, la porcelaine impériale, le grès cérame, le boccaro... et vingt autres encore.

Le blanc de Chine est estimé rien que pour la qualité de sa couverte, un peu translucide et dont la couleur onctueuse et tendre n’a rien de la crudité du blanc. Cette porcelaine n’est pas toujours sans décor, comme son nom semble l’indiquer. Elle est souvent décorée de fleurs, de bambous, de dragons en demi-relief, ou bien elle est enrichie d’ornements ajourés, de gaufrures et de bordures gravées.

Le céladon est une poterie dont la couverte semi-opaque a de la ressemblance avec le jade. De même que le nom de Céladon désigne dans le roman de YAstrée un amant délicat et timide, de même on appelle céladon dans la céramique, aussi bien que dans les modes, une couleur pale et flou qui varie du gris fauve au vert de mer, ou bien à ce bleu blanchissant qui est le bleu empois.

Les porcelaines bleues sont en Chine grandement estimées; aussi les appelle-t-on vases des magistrats. On y attache un très grand prix lorsqu’elles sont décorées en camaïeu bleu (c’est-à-dire bleu sur bleu) exécuté sur la pâte crue, avant qu’on l’ait revêtue de sa couverte.

Quant au bleu turquoise, c’est une glaçure dite de demi-grand feu, et il eu est de même du violet, qui est tantôt pensée, tantôt de la nuance aubergine. Ces deux couvertes distinguent des porcelaines recherchées, et souvent elles sont associées dans les pièces figuratives, telles que lapins, chats, carpes, perroquets, chiens de Fô, chimères.

Ce ([ue savent tous les amateurs au sujet du craquelé n’est point, pour cela, connu de tout le monde : c’est pourtant une invention admirable, qui consiste à transformer en un charmant décor ce qui était primitive-

PORCELAINES DE LA CHINE ET DU JAPON

ment un défaut de fabrication. Nous l’avons expliqué dans la Grammaire des arts décoratifs : quand la glaçure d’une poterie n’est pas dilatable et contractile au même degré que la pâte, elle tressaille, elle se fendille en tous sens, et ces tressaillîmes sont justement le craquelé. Si les fissures ne sont pas assez profondes pour compromettre la solidité de la poterie, si elles forment une multitude de polygones irréguliers, mais répartis à la surface du vase avec une certaine compensation équivalente à la régularité, le vase se trouve accidenté d’une manière agréable et comme enchemisé d’une fine guipure. Depuis longtemps les Chinois ont trouvé le secret de produire à volonté telle ou telle craquelure, grande ou petite, celle-ci prenant le nom de truité.

C’est surtout sur le céladon, pour en raviver la fine pâleur, qu’on ménage le craquelé; mais on ajoute souvent au charme de ce régulier désordre des ornements en relief, fleurs ou grecques, de sorte que les creux, étant remplis par une couverte plus épaisse en ces endroits qu’elle ne l’est sur les parties saillantes, ombrent le dessin et le font valoir sans altérer le galbe du vase. On appelle cette variété de décor le céladon fleuri.

On applique aussi l’ornement de la petite tressaillure du truité à des vases en grès cérame, dont la pâte en argile plastique dégraissée avec du sable et cuite à une très haute température fait la matière d’une poterie commune, d’apparence granuleuse, employée aux usages domestiques et qui est imperméable sans le secours d’aucun vernis. Mais cette substance, raffinée par le mélange qu’on en fait avec les éléments constitutifs de la porcelaine, devient susceptible de façonnages fins, délicats, et se prête à de jolis reliefs. Sa couleur triste, qui va du gris au brun, est souvent cachée sous une glaçure verte ou jaune; quelquefois, on laisse au grès cérame sa teinte naturelle sans le décorer autrement que par une sculpture déliée ou une gravure légère. On trouve aussi des grès cérames ornés de ce menu truité qu’on appelle ventre de biche.

La plus fine espèce de ces grès est celle que les Portugais ont nommée

PORCELAINES DE LA CHINE ET DU JAPON

buccavo, et que l’on nomme en France boccavo. La terre en est si serrée qu’on y peut fouiller des formes d’une élégance nette et précisé. Quoique sa couleur soit triste, puisqu’elle est brune, rougeâtre ou gris de terre, on s’abstient ordinairement de la vernisser, de manière qu’elle forme par son aspect mat un contraste piquant avec la glaçure des autres poteries orientales. On en verra un échantillon curieux dans la collection Thiers.

Il nous reste à parler de la porcelaine impériale. Le jaune, dans la céramique chinoise , est la couleur réservée pour les services destines à l’empereur. Il est tour à tour bouton-d’or, citron, jonquille, nankin, et, bien qu’il reçoive des décorations de couleurs diverses, il demeure, dans les pièces dont je parle, dominant et splendide. Mais il est une autre espèce de porcelaine, dite impériale, qui présente cette singularité, que les figures en sont copiées sur des modèles européens. Le tut au temps de la Régence du duc d’Orléans, vers 1720, qu’on eut l’idee malencontreuse de faire exécuter dans les usines chinoises des décors dessinés en France. Il en résulta des produits hybrides, sans saveur, pour nous du moins, sans caractère, et d un style dont 1 originalité devait être infailliblement gâtée par le traducteur.

Telles sont les notions élémentaires qu’il nous a paru bon d’exposer ici à l’adresse des lecteurs qui sont aujourd’hui ce que nous étions, il y a quelque vingt ans, d’une ignorance parfaite en ce qui touche 1 art céramique et la science céramographique. Ceux qui voudront pénétrer plus avant dans cet ordre de connaissances y trouveront certainement du plaisir en découvrant, l’une après l’autre, les innombrables variétés de porcelaines qu’ont inventées l’imagination des Chinois, le goût et l’esprit des Japonais : la porcelaine peau d’orange, la porcelaine flambée, le décor soufflé, la porcelaine bronze, la porcelaine miroir noir, la porcelaine laquée, le céladon blanc, et tous ces émaux dont la couleur serait impossible à définir par le langage si l’on n’en cherchait la définition, comme l’ont fait les Chinois, dans le dictionnaire de la nature; par exemple : les émaux bleu de ciel après la pluie, foie de mulet, pou-

PORCELAINES DE LA CHINE ET DU JAPON

mon de cheval, vert grenouille, vert peau de serpent, jaune d’anguille, blanc de riz, blanc de lune, jaune d’huile figée... Il faut réserver le bonheur de ces découvertes pour ceux qui aspirent à devenir un jour des curieux passionnés.

447-448. — DEUX POTICHES à couvercles, en ancienne porcelaine de Chine, décorées de fleurs aquatiques et d’oiseaux, en émaux de la famille rose. Le décor de l’une est semblable à celui de l'autre, si ce n’est dans quelques détails insignifiants. — Hauteur de l’une, 0,657; de l’autre, 0,642.

449-450. — DEUX PETITS VASES de forme cylindrique, en ancienne porcelaine de Chine, décorés en émaux de la famille verte, avec grandes figures de femmes dessinées dans des paysages; les pieds et les couvercles sont en cuivre doré. — Hauteur de l’un, 0,280; de l’autre, 0,282.

Les quatre pièces que nous venons de décrire, savoir, les deux vases cylindriques et les deux potiches de la famille rose, étaient dans la chambre à coucher de M. Thiers, qui les regardait avec raison comme particulièrement belles et qui les avait choisies parmi les plus précieuses de sa collection.

Les figures de femmes qui décorent les vases cylindriques se détachent sur un paysage clair, à peine indiqué, et qui les fait valoir. L’une, debout sous un palmier, tient un vase de fleurs en forme de bouteille au goulot évasé, et vient l’offrir à une dame assise; l’autre, placée sous un bambou, tient un éventail. Des palmettes régulières entourent le col du vase et surmontent une mosaïque pavée à réserve de pivoines. Des clôtures vertes ceignent un jardin sous-entendu; la dame assise est vêtue d’une longue robe chamois rosé, chamarrée d’or. Bien que ces deux vases se fassent pendant, les figures ne sont pas les mêmes sur le premier (pie sur le second. Ici deux femmes paraissent se défendre contre une couleuvre rouge; mais aucune frayeur n’est exprimée sur leurs impassibles visages.

Les deux potiches de la famille rose représentent l’une et l’autre un étang aux nélumbos. Dans le bas, barbotent des canards mandarins et

PORCELAINES DE LA CHINE ET DU JAPON

frétillent des carpes roses, d’autres vertes à ventre azuré. Plus haut, on remarque un oiseau rose, aux ailes bleues, dont le long bec se dresse en ligne droite vers le ciel; puis un autre oiseau huppé, à ventre jaune, puis des grues, puis des moucherons et des moustiques qui tont frémir leurs ailes entre les fleurs pourpres du nélumbo et les épis roses et jaunes de je ne sais quelle graminée élégante. La plante aquatique est rendue avec beaucoup de vérité et de grâce. Les couleurs employées sont le rose, le rouge de fer, — qui est un rouge transparent, peu profond, — le bleu pâle, le jaune-citron, le vert d’eau et le violet de manganèse.

451. — PETIT FLACON TABATIÈRE de forme cylindrique en porcelaine de Chine décoré de figurines familières, peintes en bleu et en rouge de cuivre dans un paysage. — Hauteur, 0,075.

452. — PETIT FLACON semblable à celui qui précède. Celui-ci a un bouchon en forme de boule. — Hauteur, 0,082.

453. — PETIT VASE en forme de balustre, à quatre faces, en porcelaine de Chine, décoré de fleurs et de cinq figures d’enfants en ronde bosse. — Hauteur, 0,214; largeur, avec les figures, 0,115.

D’après les caractères chinois écrits sur ce vase, c’est un lettré qui le commanda, ce qui veut dire sans cloute qu’il en souffla l’invention au potier. Cinq enfants veulent escalader le vase. A l’un des quatre angles, un petit Chinois fait la courte échelle à un autre. Trois méchants mômes, rasés, n’ayant qu’une touffe de cheveux sur les tempes, sont parvenus à grimper sur les épaules du vase, je veux dire sur la partie en retraite, et ils se tiennent là tant bien que mal, jusqu’à ce qu’ils aient la force de se hausser jusqu’à l’orifice; mais déjà l’un d’eux est sur le point de toucher, et il cherche à se cramponner à la paroi. Tous ces vauriens sont vêtus de couleurs tendres et fanées. Celui-ci a une robe vert d’eau; celui-là, une veste d’un bleu fouetté; les autres sont habillés de jaune

PORCELAINES DE LA CHINE ET DU JAPON

délavé, de rouge d’or passé, de lilas. Jolie invention, idée gracieuse, que celle de faire monter à l’assaut d’un vase précieux ces petits drôles capables d’aggraver leurs crimes par l’effraction et l’escalade !

454. — GRAND PLAT rond et creux en ancienne porcelaine de Chine, décoré en émaux de la famille rose. Dans le creux est représenté un départ d’amazones, comprenant dix figures, et sur le marli sont ménagés quatre médaillons à personnages. — Diamètre, 0,535.

Des dames de la cour, richement vêtues, regardent, du liant d’un balcon , partir deux amazones accompagnées de quatre serviteurs à pied. L’une monte un cheval rose, l’autre un cheval jaune-citron. Mais l’artiste, malgré son amour pour la nature, n’hésite pas à faire sortir des écuries impériales des chevaux revêtus de ces robes imaginaires. L’essentiel, pour lui, est de régaler nos regards par des couleurs tour à tour violentes ou apaisées. Au centre des médaillons sont peints quatre des huit génies dont la représentation est consacrée dans la décoration céramique. Chacun est caractérisé par une physionomie et ses attributs, qui sont un panier de fleurs, une gourde, un écran, un sac d’abondance. Les quadrillés du marli qui séparent les médaillons sont coupés de branches vertes et ils encadrent une fleur de pæonia. Le tout forme un spectacle réjouissant.

455. — GRAND PLAT rond et creux en ancienne porcelaine de Chine, décoré en émaux de la famille rose avec un marli jaune à réserves de médaillons. Ce plat fait pendant à celui qui précède, mais on n’y compte dans le creux du plat que sept figures. Ici, le motif est une promenade en bateau. Deux dames sont déjà montées dans la nacelle. Deux autres accompagnent un mandarin qui va y monter. Deux suivantes apportent l'une du thé sur un plateau, l’autre une collation dans un compotier couvert. Les médaillons du marli renferment les figures

des quatre génies qui, avec ceux du plat précédent, complètent le nombre de huit. — Diamètre, 0,544.

456. — COUPE RONDE en ancienne porcelaine de Chine, décorée avec beaucoup de soin et de fini, en émaux de la famille rose. A l’extérieur sont représentés une poule et ses poussins et deux coqs qui se battent. Le plumage de ces volatiles est précieusement rendu. Les coqs ont la queue noire et le corps doré, comme des faisans. Deux autres coqs marchent, parmi des pivoines et des chrysanthèmes, sur un terrain accidenté de couches bleuâtres, tranchant sur

PORCELAINES DE LA CHINE ET DU JAPON

le beau vert des feuilles du pneonia. L’intérieur de la coupe est orné d un bouquet de pivoines, et le marli, de compartiments réservés pour des fleurs et reliés par un travail clathré, c est-àdire grillagé, dans lequel des rosaces sont dessinées au trait sur un fond turquoise pâle. — Diamètre, 0,206; hauteur, 0,081.

457. — FLACON à col renflé, en ancienne porcelaine de Chine, décoré très finement d’oiseaux, de fleurs et de quelques ornements réguliers. Il porte une inscription en sens vertical. — Hauteur, 0,189.

Les Chinois n’ont pas, comme les Japonais, une sorte d’horreur pour la symétrie. Ils savent au contraire l’opposer à un heureux désordre. Le collier de ce flacon est serré par une bande de menus reliefs, d’un ton blanc de lait sur fond rose pâle. De ce collier, qui motive le renflement du col, s’échappent des palmes vertes régulièrement disposées. Les oiseaux peints sur la panse sont huppés, et leur plumage gris-vert est d’un aspect velouté. Les fleurs sont des roses et des marguerites à pétales bleus et à disque jaune. Les branches presque dénudées du prunier sur lequel sont perchés les oiseaux coupent la décoration de leurs lignes capricieuses. Les couleurs jetées avec grâce sur le blanc laiteux de cette porcelaine y forment une harmonie douce, caressante, ravissante.

458. — VASE OVOÏDE en porcelaine de Chine, avec couvercle en bois sculpté; il est décoré de fleurs émaillées sur fond bleu turquoise blêmi. Sur socle et contresocle en bois sculpté. — Hauteur, sans le couvercle, 0,309.

Sur le fond délicieux de ce vase se marient et se perdent les verts de la feuille de rose et de la feuille d’œillet. Une chauve-souris, d’un rouge incarnat, fait une jolie tache, avec ses ailes étendues, sur le vert bleuissant du vase, et y forme un réveillon de couleur qui relève les pâleurs exquises d’une décoration tout exprès fanée.

459. PETIT FLACON A ODEUR, de forme aplatie, en porcelaine de Chine. Il est décoré de dragons émaillés vert-émeraude et blanc d'ail, sur fond jaune-soufre. Le dragon blanc est gravé de tailles croisées. — Hauteur, 0,057; largeur, 0,054.

PORCELAINES DE LA CHINE ET DU JAPON

460. — PETITE COUPE OBLONGUE et figurative, en céladon vert d'eau de la Chine. Elle a la forme d’une fleur de nélumbo dont la tige et les feuilles sont en relief sur les flancs de la coupe. — Hauteur, 0,049; largeur, 0,155.

461. — BOITE A MÉDECINE à quatre compartiments en porcelaine blanche du Japon, décorée de figures sur ses deux faces. D’un côté, c’est un cavalier armé d’un arc et d’un carquois et monté sur un cheval vu par la croupe, qui s’enfonce dans un paysage où fleurissent des pruniers; de l’autre, ce sont deux guerriers, l’un à demi caché par un pli de terrain, l’autre ne laissant voir que sa tète et ses épaules. Le fond du ciel est ponctué d’or par places. La boîte est attachée par un cordon à un bouton lobé à décor d’or. — Hauteur, o ,077 ; largeur, 0,053.

462. — YASE de forme ronde surbaissée, en ancienne porcelaine de Chine, décoré de divinités de la mythologie chinoise. Socle en bois sculpté. — Diamètre, 0,272; hauteur, 0,231.

Le pourtour du vase représente la mer. Une jeune déesse vogue à la surface des Ilots sur une feuille de nélumbo. Elle est escortée des huit génies dont nous avons parlé plus haut, c’est-à-dire des génies canonisés qui sont portés par des monstres emblèmes de leur puissance. Sur l’épaule du vase apparaît, dans le ciel, le dieu de la longévité. Ici encore, les couleurs, soit que le temps les ait affaiblies, soit que l’artiste les ait voulues ainsi, ce qui est plus probable, les couleurs sont celles d’une peinture à l’eau que le soleil aurait à demi dévorées. Les verts ont jauni, les roses se sont délayés, les bleus se sont évanouis et sont à peine des lilas. On dirait des couleurs qu’un peintre aurait vues briller dans la lumière et qu’il se rappellerait vaguement dans la demi-obscurité d’un songe.

463. — GRAND VASE en ancienne porcelaine de Chine, de forme ovoïde allongée et dont les parois sont, dans leur milieu, presque verticales. Le col est évasé, la pâte est légèrement ondulée, comme si la couverte eût été coulée au lieu d’ètre obtenue par immersion; elle ressemble un peu à ce que l’on appelle la porcelaine peau d’orange; le vase est décoré de figures disséminées dans un paysage pâle, sur lequel s’enlèvent des touches vigoureuses de feuillages verts. — Hauteur, 0,573; diamètre de l’orifice, 0,226.

Que signifient les figures dont ce vase est décoré? Nous n’aurions pu le comprendre si l’interprète de l’ambassade de Chine n’avait eu la bonté de nous en donner l’explication. Deux génies jouent aux échecs, ils ont la physionomie souriante et intriguée. Leur table est dressée en plein

PORCELAINES DE LA CHINE ET DU JAPON

air, au milieu d’un paysage où sont peints, d’un ton franc, de grands rochers, de beaux arbres. Ces génies sont ceux du pôle nord et du pôle sud. L un présidé a la vie, 1 autre a la mort. Un petit garçon leur apporte des fruits en pleurant. Il pleure parce qu’il doit mourir jeune ; ses parents l’ont adressé au génie de la longévité dans l’espérance que celui-ci gagnera la partie d’échecs; mais avant la fin du jeu les deux joueurs s’entendent pour accorder à l’enfant une plus longue vie, et ils décident qu’il vivra jusqu’à l’àge de quatre-vingts ans... Voilà comment tant de figures que nous croyons insignifiantes ou purement décoratives, et dont les visages grimaçants touchent au grotesque, sont tantôt les héros d’une légende, tantôt les personnages d’un roman; tantôt des philosophes qui ont enseigné la sagesse et sont devenus des saints , tantôt enfin des hommes illustres, des ancêtres vénérés.

464. — VASE OVOÏDE, à col évasé, en ancienne porcelaine de Chine, décoré en émaux de la famille verte. On y compte treize figures émaillées, dont neuf à cheval. — Hauteur, 0,440; diamètre de l’orifice, 0,115.

Les observations de M. Albert Jacquemart en ce qui touche les vases de la famille verte se vérifient dans toutes les collections. Les couleurs en Chine ayant un caractère symbolique, il n’est pas surprenant quelles soient employées dans le blason des empereurs et quelles spécifient la livrée des diverses dynasties, qui ont eu chacune la leur. La dynastie des Ming, qui a régné depuis 1368 jusqu’en 1615, avait adopté le vert; aussi Peut-on rapporter sûrement à cette période les vases où le vert domine; de même que le jaune étant la couleur favorite, la couleur officielle de la dynastie actuellement régnante en Chine, celle des Taï-Tsing, on regarde comme fabriqués sous leur influence les vases où domine le jaune.

Les vases de la famille verte sont ainsi nommés à cause du beau vert de cuivre qui abonde dans leur décoration et qui la distingue. Ils sont d ailleurs toujours consacrés à la représentation des sujets religieux ou emblématiques, ou historiques, et par cela même ils sont des plus précieux, indépendamment de leur beauté particulière.

Fi. 33

E Dambour^ez chrornohth

Imp E.Fraillery

PORCELAINES DE LA CHINE ET DU JAPON

Dans le vase ovoïde que nous avons devant les yeux, la composition est étrange, pleine de verve, de hardiesse et d’imprévu. On y a peint en émaux d’une teinte profonde un combat de piétons contre des cavaliers. Ceux-ci, comme s’ils s’étaient élancés du liant des cieux, traversent les espaces de l’air et vont se précipiter, bride abattue, sur des fantassins farouches, qui les menacent en se couvrant de leurs boucliers à tête de Méduse. Mais la Gorgone chinoise n’est pas d’une beauté divine comme celle qui rayonne sur l’égide de Minerve : c’est un monstre qui a les yeux d’un dragon, le hérissement d’un sanglier, la mâchoire d’un tigre. Les spectateurs intéressés de cette bataille épique de cavaliers célestes contre une armée humaine sont groupés sur des hauteurs. Ici, derrière un pli de terrain, dans la montagne, se tiennent en expectative trois personnages à cheval, dont deux dames richement vêtues et cuirassées d’or, l’une portant un drapeau jaune. Là, trois autres cavaliers armés de lances sont en observation sur une colline boisée, l’un d’eux portant un drapeau vert. Pour ajouter au fantastique du tableau qui tourne autour de cet admirable vase, les chevaux ont les tons roses de l’aurore, les tons glauques de la mer, ou la robe des fauves. Le cheval rose est monté par une jolie princesse qui porte des brassards. Elle combat avec grâce les fantassins qui combattent avec fureur. J’imagine <pie cette bataille symbolise la lutte de la dynastie des verts contre la dynastie des jaunes. De toute façon le vase est superbe et tout coloré de poésie .

465. — GRAND BOL en ancienne porcelaine de Chine, décoré au pourtour d'une course d'amazones. Il est sur un socle en bois sculpté. On y compte dix figures. — Diamètre, 0.395: hauteur, 0,167.

Les exercices équestres peints sur ce vase se passent dans le manège de l’empereur de la Chine. Il assiste dans une loge à la joute de ses femmes, qui caracolent, bondissent ou galopent à fond de train dans un jardin cerné de treillages enlacés de plantes grimpantes , et dont les entrées sont des berceaux de verdure.

212 PORCELAINES DE LA CHINE ET DU JAPON

Ici encore les chevaux ont revetu des robes de fantaisie, jaunes, roses, tachetées de bleu empois. A l’intérieur de la coupe on voit dans le fond un des huit génies consacrés, et sur le haut du pourtour, une symétrie, pai alternance, d ornements à lambrequins, semés de pivoines, de chrysanthèmes et d œillets. On ne peut qu’attacher un grand prix à ce vase, qui me semble porter tous les caractères de la famille archaïque.

466. — ASSIETTE D’ÉCHANTILLON en ancienne porcelaine du [Japon, école dite artistique. Dans le creux de l'assiette est représentée une jeune femme jouant avec trois enfants. Sur le marli trois réserves à fleurs et trois armoriées, et le reste en mosaïque pavée. Les couleurs des costumes sont blondes, rose pâle, rouge d’or, gris-vert. Le dessous de l’assiette, sauf le milieu circulaire resté blanc, est rouge d’or. — Diamètre, 0,204.

467. — GRAND PLAT rond et creux dans lequel est peinte une course d’amazones montées sur des chevaux jaunes, roses, noirs, tigrés. Les figures à cheval sont au nombre de sept. Le marli est décoré de six médaillons à personnages, séparés par des fleurs, sur un fond piqueté de noir. — Diamètre, 0,571.

468. — AUTRE GRAND PLAT rond, faisant pendant à celui qui précède. Le décor est un sujet dépêché. Sur le devant est amarrée une jonque. Les figures de pécheurs sont au

nombre de dix-sept, sans compter celles qui occupent les médaillons réservés dans le marli. — Diamètre, 0,561.

469. GROSSE POTICHE en ancienne porcelaine de Chine, décorée en émaux de la famille

verte, figures et paysage. Le couvercle est surmonté d’une boule en bleu fouetté. Il est surbaissé. — Hauteur, 0,667.

Gomme tous les vases de la famille verte, cette potiche est décorée de figures historiques, ou plutôt, cette fois, anecdotiques. On y a représente un empereur et une impératrice de la dynastie des Ming partant Pour la chasse au faucon. Afin de laisser briller les personnages vêtus de \ert, sur le fond blanc de la couverte, l’artiste a indiqué à peine quelques accidents de terrain, des montagnes éloignées, un kiosque avec son treillage et des saules pleureurs. Mais, en tournant le vase, on voit s éle\er, depuis le culot jusqu’à l’épaule de la potiche, de grands beaux

PORCELAINES DE LA CHINE ET DU JAPON

arbres à feuillages en éventail, comme ceux du latanier, d’un beau vert de cuivre, des rochers et une haute plante à feuillage rose de chair, du même ton que les nuages.

Les ligures principales sont à cheval, au nombre de cinq. Lun tire un coup de fusil à un oiseau huppé, à longue queue et à plumage tacheté; l’autre lance une flèche à un animal qu’on ne voit point; un autre tient un gerfaut sur le poing; un quatrième porte une espèce de lance à houppe. Le cinquième personnage à cheval est l’impératrice : elle porte un diadème d’or et une robe rose. Les figures à pied sont un veneur avec son sabre, les valets de chiens, ceux qui tiennent les fusils de rechange, les femmes qui servent les chasseurs et la reine, et qui, par respect sans doute, tiennent leurs mains cachées dans leurs manches pagodes. Les chevaux, les cavaliers, les hommes et les chiens sont dessinés de verve, au bout du pinceau, sans calque, sans poncif, avec une liberté charmante, un esprit surprenant et un fonds de savoir qui empêche les grosses fautes, sans empêcher les incorrections de détail et les petites tortures infligées à la forme. Sur le couvercle sont peintes, dans des médaillons, des figures d’enfants.

470-471. DEUX VASES en forme de balustre à quatre pans, en ancienne porcelaine

de Chine, décorés en émaux de la famille rose, sur un fond filigrané en couleurs. Ces deux vases sont montés sur des pieds de bronze imitant le bambou, et les pans du balustre sont cernés aux quatre angles par un double filet également de bambou imité en porcelaine. — Hauteur, 0,652.

Ces deux vases sont absolument semblables. Ils présentent, l’un et l’autre, sur leurs quatre faces, des figures dans un paysage, des médaillons à personnages, semblables à des feuilles de papier accrochées aux branches, et des fonds partiels en filigrane qui, par un dessin de convention, imitent les flots de la mer, et qui laissent voir, au bout des paysages, de petites marines. Ces deux pièces offrent des particularités rares et sont estimées un très grand prix par les plus fins con¬

naisseurs.

PORCELAINES DE LA CHINE ET DU JAPON

472. — YASE de forme ovoïde allongée, en porcelaine craquelée, gris de Chine. Décor bleu à plantes aquatiques, oiseaux et canards. — Hauteur, o ,31.

Le craquelé de cette porcelaine est de deux espèces. Il est à grandes tentes sur le fond décoré de plantes et d’oiseaux, et il est truité sur tout le reste du vase. Il en résulte deux gris différents du plus charmant effet : l’un d’un gris poussière, l’autre d’un gris tirant sur le gris de lin. Le décor bleu est large, fait d’un pinceau libre et franc, sous couverte.

473. — PETIT YASE de forme cubique très allongée, en porcelaine de Chine, décoré de ligures et de fleurs en émaux de la famille verte, sur socle mobile. Dans le haut des parois extérieures se relève en bosse une branche de fleurs. Les pétales de la fleur présentent trois mamelons, le fond de la couverte est d’un vert d’eau pâle. Les émaux font sur la couverte une légère saillie. Deux faces sont ornées de figures habillées de vert et de rouge tendre. Sur l’une, on voit un enfant et une jeune femme conduisant un vieillard qui s'appuie sur les épaules de l'enfant. En haut et en bas, une bordure en mosaïque verte jaspée, avec fleurs roses au milieu. — Hauteur, 0,25; largeur, 0,057.

474-475. — DEUX POTICHES sans couvercle, en porcelaine vitreuse du Japon, à décor de ligures, de fleurs, d'oiseaux et d’armoiries. Dans le bas de la panse sont représentés, deux fois sur le même vase, une femme élégante et un enfant qui lui tient un parasol. Les deux sujets sont séparés par des branches de pécher en fleur. Les armoiries sont en or cerné de noir. Le rouge et l'or brillent partout, mais un or mince qui ne fait à la surface aucune saillie. La pâte est translucide, vitreuse, et ce sont là deux échantillons, absolument semblables entre eux, de la porcelaine d'Imari, connue d’ailleurs dans le commerce sous le nom de porcelaine du Japon. — Hauteur, 0,571.

476. — VASE en forme de balustre, en ancienne porcelaine de Chine, décoré de fleurs et d’oiseaux en émaux de la famille verte. — Hauteur, 0,464.

Je n’ai jamais vu de vase dont la coloration fût plus riche, le décor plus touffu, le dessin plus ample, plus franc, plus fin et plus large tout ensemble. Des arbustes noueux se tordent sur le bombement de la surface. Il s’en échappe des feuilles et des fleurs de nélumbo, des œillets, des chrysanthèmes. Les tiges sont piquetées de noir, les corolles passent, selon la fantaisie de l’artiste et les besoins de l’harmonie optique, par les tons rose, rouge de vert, vert de cuivre, violet de manganèse. Des loriots au plumage vert, des oiseaux de paradis, acclimatés dans les jardins de

PORCELAINES DE LA CHINE ET DU JAPON

l’imagination orientale, traversent le blanc de la couverte, un blanc sur lequel aurait un instant glissé de l’eau de mer. Des papillons se posent sur la plante aquatique, les uns diaprés, les autres noirs ou bien aux ailes ocellées. Des moucherons, des demoiselles bourdonnent, dans ce concert de couleurs. C’est un enchantement pour les yeux, une récréation pour l’esprit.

477-478. — DEUX. GRANDS VASES se faisant pendant et absolument pareils, en porcelaine de Chine craquelée. Ils sont oblongs, à quatre faces et ressemblent à deux pyramides tronquées réunies par la base, la supérieure en retraite sur l’inférieure. Ces vases sont décorés de figures émaillées et portent de nombreuses inscriptions, dont l’une nous apprend qu ils ont été fabriqués sous la dynastie des Tong, laquelle tlorissait du VIIe au Xe siècle. Chaque vase présente huit figures principales, deux sur chaque face. Sur les quatre pans de la pyramide supérieure sont peintes des figures plus petites. Dans les intervalles entre les personnages sont figurés des bracelets, des miroirs, des livres, des pierres tumulaires sur lesquelles sont écrites des épitaphes. Socles en bronze doré. — Hauteur, 0,543; largeur, 0,193 et 0,198.

C’est le premier interprète de l’ambassade chinoise qui a bien voulu traduire pour nous l’inscription qui donne la date de ces vases, et une autre inscription disant que l’un des personnages représentés, un général, a été célébré dans un éloge écrit par l’empereur. Les autres figures sont les portraits en pied de généraux fameux et de princesses appartenant à la dynastie des Tong. A parler franchement, bien que ces vases ne soient pas modernes, il nous paraît que leur ancienneté a été surfaite par l’inscription qui les fait remonter au IXe siècle ou au delà. On sait que les Chinois, sachant le prix qu’on attache aux ouvrages les plus anciens, ne se font pas scrupule d’antidater leurs porcelaines et d’y falsifier les indications de règnes, les nien-hao. Mais il est certains indices auxquels on peut reconnaître si un vase est réellement très ancien, je veux dire s’il est d’une date antérieure au XVIIe siècle. Avant que les Chinois eussent connaissance des arts de l’Occident, avant que le commerce les eut mis en rapports constants avec les nations de l’Europe, ce qui n’eut lieu qu’au X\T siècle et, pour les Hollandais en particulier, qu’à partir de 1602, année ou lut fondée la Compagnie des Indes orientales des Provinces- Unies , les figures représentées dans la peinture céramique

PORCELAINES DE LA CHINE ET DU JAPON

en Chine n’étaient pas modelées. Le nez, les yeux, la bouche étaient indiqués au trait et les cheveux plaqués de noir. Le visage était cerné par un simple contour, et cette manière de dessiner les têtes humaines resta invariable jusqu’au moment où les Hollandais introduisirent dans les ate¬

liers chinois des modèles européens. En copiant ces œuvres étrangères sur leurs porcelaines, les Chinois s’habituèrent à les modeler, c’est-à-dire a y mettre des ombres et des demi-teintes pour faire tourner la joue et saillir le nez, pour creuser 1 arcade des sourcils, pour exprimer par une touche de noir la prunelle de l’œil, la profondeur d’une bouche ouverte,

la retraite du col pour le menton. Il va sans dire que l imitation de nos modèles fut, dans les commencements surtout, gauchement exécutée. Les poils de la barbe furent comptés, les yeux entourés d’une ombre colorée semblable au rouge que les actrices mettent au-dessus et au-dessous des paupières, au moment d’entrer en scène, sans compter que l’expression de ces figures imitées fut une grimace plus grimaçante encore que celle des anciens magots. Les poils de la barbe tombaient en lignes droites. On peut donc regarder comme ayant une date postérieure au X\ Ie siècle les porcelaines dont les figures sont modelées comme nous venons de le dire. Après tout, c’est déjà une ancienneté respectable que celle d’un ouvrage fabriqué il y a environ trois siècles; mais, sous le bénéfice des observations qui précèdent, nous croyons que les deux vases en question ne remontent pas au delà du XVIF siècle, ou sont des copies modernisées dans ce temps-là, d’après des pièces beaucoup plus anciennes.

479-480. DEUX POTICHES à huit pans et à couvercles, en ancienne porcelaine de Chine, décorées en émaux de la famille rose. Les huit faces sont ornées par alternance de plantes fleuries et de personnages. L'arbuste planté sur une face se tord pour aller fleurir sur l'autre. Les figures appartiennent au genre familier. Une femme, à la fenêtre d’un pavillon de jardin, salue un personnage bien mis qui passe au pied du pavillon. Une jeune Tille tient dans si s hias un lapin blanc. Deux autres offrent des fruits à un perroquet sur son perchoir. Sm li s huit pans du col, des figurines alternent avec des animaux aquatiques, carpes roses, ecrevisses , crabes. Les deux potiches se font pendant, bien que les figures soient différentes. — Hauteur de l’une, 0,690 : de l’autre, 0,698.

PORCELAINES DE LA CHINE ET DU JAPON

481. — GRANDE POTICHE couverte, en ancienne porcelaine de Chine, décorée en émaux de la famille rose. Elle offre au pourtour de la panse de grandes figures de divinités vêtues de riches costumes et placées chacune sur des feuilles de plantes marines nageant sur les Ilots. Le bord supérieur ainsi que la partie supérieure de la panse présentent des fleurs et des lambrequins. — Hauteur totale avec le couvercle, 0,830; diamètre de l’orifice, 0,230.

482. — VASE en forme de balustre, — ou vase biforme (selon la dénomination de Brongniart), — en ancienne porcelaine de Chine, décoré de grandes figures de divinités chinoises, dans un paysage, émaillées en couleurs. — Hauteur, 0,372.

Sur ce vase biforme, qui est de la famille rose, on a peint trois génies, dont deux ont des têtes modelées, ombrées en rouge incarnat. Lun deux, vêtu de jaune et de rose, portant sur les épaules une fourrure vert-pistache et une gourde par-dessus, marche en riant, le pied droit sur une echasse. En tournant le vase, on y voit un arbre tordu et noueux, qui semble dessiné à l’encre de Chine.

Page 1