MORT DE PIERRE LE CRUEL
Nous ne dirons rien ici de. Pierre le Cruel et de Henri de Transtamare. Ces deux noms sont célèbres dans l'histoire du quatorzième siècle. Ou sait qu*en 1 366, Henri de Transtamare, aidé des Compagnies venues de France, et du vœu des nobles castillans, parvint à chasserPierrede l'Espagne; que, vaincu à Najara en 1 367 , il fut chassé à son tour ; enfin qu*il revint cnCastille, et qu'avec le secours de du Guesclin il gagna sur ion frère, le 14 mars 1369 , la victoire de Montiel.
Pierre combattit vaillamment , et il ne se sauva que lorsqu'il eut vu la défaite de son armée. Il se réfugia dans le château de MoutieL Yoici comment Froissarl a raconté sa mort .
Comment le roi dan Piètre fut pris du Règne de Vilaines; et comment il fut mis à mort. — ( Llv. I, part. 11, ch. 250. )
Après celle grand'déconfiture sur le roi dan Piètre et ses assemblées, assez près de Montiel; et que le roi Henry et messire Bertran du Guesclin eurent obtenu la place devant le dit cbâtei de Montiel , ils se logèrent et aménagèrent tout environ ; et bien disaient qu'ils n'avaient rien fait ni exploité, s'ils ne prenaient le dit châtel de Montiel et le roi dan Piètre dessus dit, qui était dedans. Si mandèrent tout leur état et gouvernement à.leurs gens qui se tenaient devant Toulette, afin qu'ils en fussent plus reconfortés. De ces nouvelles furent tout réjouis le comte Dan Tille, et tous ceux qui là le siège tenaient.
Le ebâtel de Montiel était assez fort pour bien tenir un grand temps , si pourvu eût été de vivres ; mais de tous vivres y quand le roi dan Piètre y entra , il n'en y avait point assez pour vivre plus haut de quatre jours; et se ébahissait durement le roi dan Piètre et ses compagnons; car ils étaient de si près guet-
tés de nuit et de jour, que un oiseau ne se pût partir du châtel qu'il ne fût vu et aperçu. Le roi dan Piètre <» qui était là dedans en grand'angoisse de cœur, et qui voyait ses ennemis logés autour de lui ) et qui bien savait que à nul traité de paix ni d'accord ils ne voudraient entendre, eut grand'imagination ; si que, tout considéré les périls où il se trouvait et la faute de vivres qui laiens était, il ^t conseillé que, à heure de mie-nuit du châtel, lui douzième , ils partiraient et se mettraient en la garde de Dieu, et auraient guétes qui les mèneraiait à Tun des corons de Fost à sauveté. Si se arrêtèrent au dit châtel en tel état ; et se partit secrètement, environ heure de mie-nuit, le roi dan Piètre , dan Ferrant de Castres , et tant qu'ils furent eux douze ; et faisait cette nuit durement épais et brun. A ce donc , faisait le guet, à plus de trois cents combattants, messire le Bègue de Vilaines. Ainsi que le roi dan Piètre était issu du châtel et sa route , et s'en venaient par une haute voie qui descendait en bas , et se tenaient si cois qu'il semblait qu'il n'y eût nuUui , le Bègue de Vilaines , qui était toudis en doute et en soin de son fait, et en crémeur de tout perdre, ouït, ce lui sembla, le son de passer sur le pavement , et dit à ceux qui de lès lui étaient : « Seigneurs, tenez-vous tout cois; ne faites nul effroi; j'ai ouï gens : tantôt sachons qui ils sont qui viennent à cette heure. Je ne sais si ce seraient gens vitailliers qui vinssent rafraîchir ce châtel de .vivres, car il n'en est mie bien pourvu.' » Adonc s'avança le dit B^e, sa dague en son poing, ses compagnons- delès lui , et vint à un homme près du roi dan Piètre, et demanda : a Qui es-tu là ? Parlez , ou vous êtes morts! » Cil à. qui messire le Bègue s'adressa était Anglais; sise refusa à parler, et s'élança outre en le eschivant. Et le dit Bègue le laissa passer, et se radressa sur le roi dan Piètre, et lui sembla, quoiqu'il fit moult brun , que ce fût il , et le revisa pour le roi Henry son frère le bâtard ; car trop bien se ressemblaient. Si lui demanda , en portant la dague sur sa poitrine : « Et vous, qui êtes-vous? INommez-vous et vous rendez tôt, ou vous êtes mort! » Et eh ce parlant il le prit par le frein de son cheval , et ne voulut mie qu'il lui échappât , ainsi que le premier avait fait , quoiqu'il ff!^t pris de ses gens.
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Le roi dan Piètre, qui voyait une grosse route de gens d'armes devant lui, et qui bien sentait que échapper ne pouvait , dit au Bègue de Vilaines, qu'il reconnut : « Bègue, Bègue, je suis le roi dan Piètre de Castille , à qui on fiait moult de torts par mauvais conseil ; je me rends ton prisonnier , et me mets , et tous mes gens qui d sont , et tous con^ptés n'en y a que douze, en ta garde et volonté. Si te prie , en nom de gentillesse, que tu nous mettes à sauveté, et me rançonnerai à toi si grandement comme tu voudras , car, Dieu merci ! j'ai bien encore de quoi ; mais que tu m'eschives des mains du bâtard Henry, mon frère. » Là dut répondre, si comme je fus depuis acertené et informé , le dit Bègue, qu'il venît tout sûrement lui et sa route , et que jà son frère par lui ne saurait rien de cette avenue. Sur cel état s'en allèrentils ; et fiit mené le roi dan Piètre au logis dli Bègue de Vilaines , et proprement en la chambre de messire Yons de Lakonnet. Il n'eut point là été une heure , quand le roi Henry et le vicomte de Roquebertin et leurs gens, non pas grand'foison, vinrent au logis dessus dit. Sitôt que le roi Henry entra en la chambre où son frère le roi dan Piètre était , il dit ainsi par tel langage : « Où est ce fils de putain , juif, qui se appelle roi de Castille? » Adonc s'avança le roi dan Piètre , qui fut moult hardi et cruel homme , et dit : « Mais tu es fils de putain, car je suis fils du bon roi Alphonse. » £t à ces mots il prit à bras le roi Henry son frère, et le tira à lui en luttant, et fut plus fort de lui , et l'abattit dessous lui, sous une ambarde, que on dit en français une coûte de matelas de soie ; et mit main à sa coustille , et l'eût là occis sans remède , si n'eût été le vicomte de Roquebertin , qui prit le pied du roi dan Piètre, et le renversa par dessous lui, et mit le roi Henry dessus; lequel traist tantôt une coustille longue de Castille que il portait en écharpe, et lui embarra au corps tout en affilant dessous en amont ; et tantôt saillirent ses gens , qui lui aidèrent à partner. Et là furent morts aussi de lès lui un chevalier d'Angleterre qui s'appelait messire Kaoul £)me, qui jadis avait été nommé le Vert-écuyer , et un écuyer qui s'appelait Jacques Rollans, pourtant qu'ils s'étaient mis à défense. Mais à dan Ferrant de Castres ni aux autres on ne fît point de mal ; ains demeurèrent prisonniers à monseigneur le Bègue de Vilaines et à messire
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YofDS de Lakoimet. Ainsi fina le roi dan Piètre de Castille , ^ui jadis avait régné en si grand'prospérité.
La mort de Pierre le Cruel a été diTersemeot racontée. Les chroniqueurs espagnols disent que du Guesclin avait promis au roi vaincu, s'il sortait du château de Montiel , de lui donner sous sa tente un asile assuré contre ses ennemis. Ils accusent le chevalier breton d'avoir faussé sa parole en livrant son captif au poignard de don Henri. Yoici la fin du récit d'Ayala (1) :
« Il s'aventura une nuit , et s'en vint à la demeure de messîre Bertrand , et se mit en son pouvoir, armé d'une épée et sur son cheval. Et, comme il était là, descendu du cheval sur lequel il était venu à la demeure demessire Bertrand, il dit à Bertrand : « Monte à cheval II est temps que nous allions... » Personne ne lui répondit, parce qu'ils avaient fait savoir au roi Henrique comment le roi don Pédre était dans la demeure de messire Bertrand. Quand le roi don Pèdre vit cela, il pensa (|ue la chose allait mal, et voulut monter sur le cheval sur lequel il était venu ; et un de ceux qui étaient avec messire Bertrand se mit à la traverse , et dit : « Attendez un peu ; >• et lui montra qu'il ne le laissait poknt partir. Et , cette même nuit , vinrent avec le roi don Fernando de Castro et Diego Gonzalez d'Oviédo, fils du maître d'Alcantara , et Rodriguez de Senabria, et d'autres. Et lorsque le roi don Pèdre fut venu là, et lorsqu'il fut entré dans la demeure de messire Bertrand , comme nous l'avons dit , le roi don Henrique le sut , parce qu'il était déjà là , averti et armé de toutes ses armeSj et le bassinet en tète, attendant ce fait. Et il vint là armé , et il entra dans la demeure de messire Bertrand. Et comme le roi don Henrique vint , il se mit à la traverse du roi don Pèdre ; et il ne le connaissait pas ; car il y avait longtemps qu'il ne l'avait vu. El on raconte qu'un cavalier de ceux de messire Bertrand dit : « Prenez garde , voici votre ennemi ; » et le roi don Henrique doutait encore si c'était lui. Et ou raconte que le roi don Pèdre dit deux fois : «Je le suis, je le suis. » Et alors le roi don Henrique le reconnut , et le frappa avec une dague au visage ; et on dit que le roi don Pèdre et le roi don Henrique tombèrent à terre , et que le roi don Henrique le frappa, étant à terre , d'autres blessure9. Et là mourut le roi don Pèdre, le 23 mars de ladite année (1 369). »
En général , les historiens modernes de l'Espagne ont suivi la tradition rapportée par Ayala. Suivant Mariana^ Pierre, enfermé dans le château de Montiel, chercha , par ses offres , à tenter du Guesclin. Men Rodriguez fut chargé par le roi vaincu de traiter secrètement avec le chevalier breton. Celui-ci fit connaître à don Henri l'objet du message de Rodriguez , et tous deux se concertèrent pour tromper le roi Pierre, Puis vient, dans Mariana , le récit de la trahison , de Tentrevue des deux frères, de la lutte au milieu de laquelle du Guesclin intervint pour donner à don Henri, terrassé, les moyens de tuer ton frère. Voy. Mariana;
(I) CrofHca del rey don Pêdro^ p. 5S4 ; tradatUoa de M. VUlemaio.
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Hist, d'Espagne, liv. xvir, t. III de la traduction française par le P. Charcnton, p. 694 et siiiv.
Ferreras suit aussi Ayala.
Il y a bien chez les deux historiens modernes que nous avons nommés, ainsi que chez don Pablo, don Alfonse de Cartha|;ène et don Rodrigue SancheZy quelques détails que Ton ne rencontre point chez le vieux chroniqueur. Pour tous, néanmoinsy^il y a un fond commun ; et ce fond se trouve dans le récit d*Ayala.
Les Françab racoiitèrent aussi à leur manière la mort de Pierre le Cruel. On a vu la narration de Froisaart. Voici celle de Cuvelier, auteur de la Chronique de Bertrand duGuesclin (1) :
D'abord, le trouvère nous apprend que Pierre essaya de se sauver avec quatre chevaliers du château de M ontiel , et qu'il fut arrêté dans sa fuite. Il ajoute que le Bègue de Vilaines conduisit le roi dans sa tente , et qu'il fit savoir sans tarder, à don Henri, que Pierre était prisonnier dans le camp des Français. Don Henri accourut. Le trouvère continue le récit en ces termes :
Anssi tost qae Henri», qui tant fa seignoris. Le roi Piètre avisa, st U dit à haut cris :
M A, traître félon t très-faulx terres despts Qui tant m'as fait de maulx ! or te vol-Je là pris ! » Et Piètre lui a dit : « Ta mens, bastart falntls ! Traître ne sais pas ; mais tu l'ez, je te dis ; Car tu as contre mol régné comme Antécrls. »
Et quant Henry l'oy, d'aVr devint espfis; Piètre volait férir d'une dague de pris Entre tes mains du Besgue, qui 11 dit à liant cris : « A. roy Henry, dit-il. n'alei pas si mespris ! Piètre est mon prisonnier, )e l'ai lolaUnent pris : Mon lolal prisonnier Je le vous acconduis; S'en mes mains l'oclez. moins en arez d'amis : Et qui perd ses amis, Jedl qu'il en vault pis. »
Dist 11 Besgnes gentllz, qui tant fait à prlsler : M Piètre vous renderay qui est mon prisonnier , Par tel condlcion qu'à mol veilliez paier I. telle raencon, tout denier à denier.
Comme .1. tel prince doit donner et ottroier. Et s'il est nulz qui die ne veille tesmoignier Que roy Piètre ne soit mon loial prisonnier, . Sans tralson penser, sans malice diacler.
Sans savoir qu'il deust issir sur le sentier. Mais par droite aventure que Dieu me fist veiller. S'il est qui le contraire veille signifier, Au riche bran d'acier Je m'en voldrai pnrgler. » Par .lii. fols volt UBesgues ces paroles noncier; Mals nnlz ne s'avança de lui à laldengler; Alnçols le vont trestous en honneur essancler. Li rois Henrls parla sans délaler :
« Gentilz Besgnes, dit- II, Je sai bien sans cuider Que vous portez le cuer de lolal chevalier.
Pièlrc me renderez. Je vous en vcil prier ;
(I) Cette chronique, comme nous l'a- par M. Charrière — Voy. t. II, p. 116 vona dit pins haut, a été publiée, en 1839, et auiv.
A Tostre gré Toldray ta raençoa paler
Telle qui! appartient à .1. tel prisonnier. »
Et adonc 11 livra U Bes^ues au vU der.
Dont dit Henrte à Piètre, « Faulx traître tanfer :
Jà Toos ferai les membres trestons vifs escorcbler. »
« Tous mentez, faulx bastars I » dit Piètre radveraier.
Et quand Henr; s'oy de Piètre laldengler.
De Piètre ie féloji se va tost approctaier,
D'une dague gull tint II va Ul. copa paier.
On vlalre l'ala férir et estlquier.
Quant Piètre se sentit ainsi appareiller,
Roy Henry embrassa, et le prtntà luitler
Tellement que tons .11. alèrent trébuctaler ;
Et Henri l'estlquaitde sa dague d'acier:
Mais armé le trouva d'un bon haubert d'acier.
Le roi Piètre s'aia tellement efforcler
Que Henri fust desoulz; en lut n'ot qu'alrer.
Se Piètre eust eu une dague à ermter,
Jamais au roy Henry mire n'eost mestler.
De sa dague tollr s'efforçait le murdrier ,
Et le priât des genoulz moult fort à pcstilli«?r.
A tant et vous , Bertran du Guesclin au vis fier ,
A qui on ot compté de Piètre l'adversler.
Beçtran du QuescUn en est oultre alez ; Olivier de Mauey qui tant fu aduru, Et Henri de Mauny, et Alain U maisnez, Et Guillaume Bolstel, U chevaliers loez; Si fu Karenlouet et des autres assez.
Bertran parla en haut , et dit : <* Or, entende/ ; Lairez-votts roy Henri occire à teto viltez Par .1. faulx renolë, traître, parjurez.
Qui onques ne fist bien en Jour de ses aez? » Dist au bastart d'Anlères , qui estait ses privez : <« Alez aldier Henry, bien faire le poez ; Prenez le par la Jambe, au-dessus te mettez. » Et 11 bsstàrs 11 flst, qu'il n*l est arrestez ; Par U Jambe saisi Henri dont vous oez , Et le tira amont , et dit : « En sus levez ; Déportez-vous à tant, fait en avez assez. »
Sur Piètre fu Henri ainsi con vous oez.
Lors se leva Henri, plus ni est demourcz ; .
Et voit Piètre Jésir , qui à mort fu navrez.
Lors s'escria Henris, qui bien fu escoutez :
M Avant, seigneur barou ! fautes ni demorez.
Or tost, descobilcu ce traître morteiz. >• Et ce mot fu à dire que tost fust déeolez.
Aussi tost que Henris ot dit , Detcobilat,
Parla .1. esculer qui ot à non Lucas;
A Piètre en est venus, et U dit : « Paulx Judas ,
Tu fis coper la teste à mon père Thomas,
Pour Tamour de ma mère en son corps commoras,
Et avec tout ce tu me déshéritas.
Et hors de ton royanlme me banis et chassas;
Et par Uant par mol la teste perderas ;
S1I plaît au roy Henry, par antre ne moras. «>
« Or tost, ce dit Henry; délivrez eu le pas,
Volant ceulx qui cl sont le chlef 11 coperas ;
Et en Sébile tost U teste porteras.
Afin quil croient mielx de Piètre les estas;
Et en .1. sac aussi le corps tu mettéras ,