EN ROUTE
La saison des pèlerinages à Sainte-Anne de Beaupré -est ouverte ; et, cette année comme les années passées, la petite mai» très ancienne paroisse canadienne va voir accourir des millier? et des milliers de fervents, attirés par leur dévotion à la patronna des vieux Bretons.
Ces touchantes réunions, ces rendez- vous pieux, sont plus que traditionnels chez nous : ils ont leur origine au berceau même de notre race. Sainte-Anne de Beaupré est — tout le monde le sait — fille de Sainte-Anne d'Auray . Notre humble sanctuaire, où se sont accomplis tant de faits miraculeux, où de si étonnantes guérisons s'opèrent, chaque saison, sous les yeux d'une foule émerveillée, est en quelque sorte une succursale de la basiliquedu Morbihan, où d'innombrables pèlerins viennent, de centainesde lieues à la ronde, attester si souvent et avec tant d'éclat la piété toujours renaissante de notre mère patrie.
Cette dévotion à sainte Anne — dévotion légendaire au Canada depuis les commencements de la colonie — me semble un argument de plus à l'appui de la conviction que je me suis faite en visitant ces différentes parties de la France : que, malgré l'opinion contraire entretenue par la plupart de nos historiens, nous sommes beaucoup plus bretons que normands.
Notre clergé, nos religieuses venaient de^ Normandie ; et la chose est assez naturelle, le pays ayant, pour les fins du culte,, relevé de l'évêché de Rouen, jusqu'à l'érection du siège épiscopal de Québec. Nos familles nobles sont aussi, pour la grande partie, normandes ; leurs noms en général l'indiquent. C'est le contraire pour nos noms bourgeois et roturiers ; nulle part en Normandie on les rencontre aussi fréquemment que dans la Bretagne nantaise. Là, ils apparaissent sur toutes les enseignes, on les découvre dans tous les actes notariés. Quant à nos expressions populaires, elles y pullulent. On vous dira, par
446 SAINTE-ANNE d'aUBAY ET SES ENVIRONS
exemple: *' Espérez, je vais aller quW les sieaux pour tirer les vaches." J'y ai retrouvé la câline^ le ôer, les bourriers^ les moUières, J'y ai vu des gens qui avaient de quoi à ne savoir éoti le mettre. Le paysan breton ignore le verbe 'pleuvoir ; il dit comme nos campagnards ; il mouille. Chez lui, une nature renfrognée est un caractère seul ; — comme ceci se tranforme en de même. Et, chose qui m'a surpris plus que tout le reste, de même et de même, locution que je croyais d'origine bien canadienne pourtant, est bretonne comme les marins de Jacques Cartier. Ainsi, les mêmes noms, le même langage, les mêmes légendes, les mêmes coutumes, une parenté frappante dans les physionomies, le même patron populaire : saint Jean, la même dévotion traditionnelle à la " bonne sainte Anne"; je n'en ai pas demandé plus pour me fixer ; je me crois breton, bien breton, très breton. Et, avec l'entêtement du Breton, je n'en démordrai pas sans résistance.
Mais laissons là cette question de nos origines, qui ne vient ici qu'incidemment. Je voulais vous parler, lecteurs, de Sainte- Anne d'Auray, de sa basilique, de ses légendes, et des intéressantes localités qui l'entourent. Nous ferons mieux : voici le 25 juillet, veille du grand Pardon ; un triduum extraordinaire se prépare sous les auspices de l'archevêque de Paris ; nous sommes à Nantes ; montons en chemin de fer, et en route pour la vraie Bretagne bretonnante ! Vous allez voir quel charmant voyage nous allons faire, vous par l'imagination, moi par le souvenir.
Tandis que le train file vers la campagne, penchez- vous à la portière. Quels sont, dites- vous, ces vastes bâtiments alignés le long des quais, et dont l'architecture lourde et massive rappelle vaguement le profil du marché Champlain de Québec ? Ce sont les prisons. Ne vous vient-il pas à l'esprit cette vieille ballade de nos pères :
Dans les prisons de Nantes Lu! a-t-un prisonnier,
Gai faluron falurette I Lui a-t-un prisonnier,
Gai faluron dondé I
Oui, mais après ce naïf refrain du temps jadis, c'est une pensée plus sombre qui étreint le cœur. Là, derrière ces murs mornes et froids, se sont déroulées les scènes peut-être les plus poignantes de la Révolution française ; et le nom de l'infâme Carrier vous vient involontairement aux lèvres. Les condamnations