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SAINTE-ANNE D'AUBAY ET SES ENVIRONS

aveugles, les exécutions, les massacres, les noyades, ce que le monstre nommait les mariages républicainSj enfin mille cruautés inouïes, sans compter la sauvagerie des représailles, toutes ces pages sanglantes de l'histoire viennent flotter devant vos yeux avec des miroitements sinistres ; et vous ne pouvez regarder sana un froid dans le dos les flots calmes du fleuve où s'allaient engloutir, en pleine nuit, avec des milliers de victimes étouffées dans leurs flancs, ces infernales machines qu'on appelait les bateaux à soupape. Sur les hauteurs de la rive gauche, à une ou deux lieues d'ici, il y a le Château-d'Eau — un naste et luxueux édifice — où il s'est passé tant d'horreurs qu'on ne peut plus trouver personne pour l'habiter. Mais assez sur ce triste sujet.

Ici, saluons ! c'est la statue de^' sainte Anne bénissant la Loire," du haut d'un escarpement au flanc duquel s'étage un monumental escalier. Une apparition seulement, qui fuit derrière nous, avec le fouillis des mâts et la silhouette des clochers. Toute la ville s'éloigne aussi, et se fond peu à peu à l'horizon dans la fumée des usines et des bateaux à vapeur qui sillonnent le port.

Voici Indret, l'un des grands ateliers de l'Etat.

Presque en face, c'est la Basse-Indre, où fut construit le fameux vaisseau La Méduse^ dont le naufrage célèbre fournit à Géricault méconnu le sujet d'un immortel chef-d'œuvre.

Ce beau clocher, là-bas, c'est celui du Pellerin, — calme petit bourg où, voyageur attardé, j'ai passé deux mois et demi partagés entre les fatigues d'un labeur ardu et les charmes d'une hospitalité dont le souvenir me sera toujours cher. Si vous regardez bien, du même côté, plus loin, vous apercevrez peutêtre l'arête d'une grande tour isolée, émergeant par moments des hautes futaies, avec des nuées de corbeaux. C'est la tour de Buzay, — le dernier reste d'un monastère de génovéfains fameux dans la contrée. Ces paresseux de moines ont laissé là des travaux gigantesques. Ces fainéants ont creusé, entre le lac de Grand- Lieu et la Loire, à une époque où l'on ne parlait guère de ces choses pourtant, un canal qui fait encore l'admiration des ingénieurs.

Mais passons, — non sans jeter toutefois un coup d'œil vers ces collines lointaines qui s'estompent dans les reculements de la perspective. C'est le pays de Retz. Vous connaissez l'opérette de Barbe-Bleue^ ou tout au moins vous vous souvenez du conte de Perrault qui porte ce titre. Eh bien, Barbe-Bleue n'est pas du tout ce qu'un vain peuple pense, un héros d'imagination. Il a bien et dûment existé en chair et en os. Il s'appelait de son

vrai nom Gille de Retz, et portait les insignes de maréchal de France. Il fut exécuté à Nantes, le 26 octobre 1440, pour des horreurs innommables, auprès desquelles ce qu'on lui reproche dans les histoires de la veillée n'est que de la saint-jean. Ce pays de Retz constituait ses immenses domaines.

— Savenay 1 crie une voix à la portière.

Des souvenirs plus modernes ici, sinon moins terribles. Cette petite ville a bien peu d'importance par elle-même, mais son nom tient une large place dans le récit des luttes fratricides qui ensanglantèrent la France, à la fin du siècle dernier. Ici, l'armée vendéenne, commandée par Fleuriot et Bernard de Marigny, fut écrasée par Marceau, Kléber et Westermann, le 15 novembre 1793. Les royalistes échappés aux désastres du Mans, n'ayant pu retraverser la Loire à Ancenis, avaient fait le tour de Nantes, et se trouvaient acculés dans le triangle formé par l'océan, la Loire et la Villaine, où il n'y avait plus ni bateaux ni ponts. Le carnage fut effroyable. Les Vendéens combattirent avec la fureur du désespoir ; mais ils furent presque anéantis. Il n'en échappa que douze à quinze cents, qui eurent la vie sauve en déposant leurs armes, et en criant : Vive la naJtion I La journée fut décisive. Après cette défaite, les royalistes, tout en continuant la guerre de partisans, durent renoncer à tenir la campagne.

Mais je vous attarde en route. Un ou deux souvenirs encore, et je ne vous dis plus rien, que nous n'ayions aperçu, dans quelques heures, rayonner au soleil la belle statue — de sainte Anne toujours — qui surmonte la gare où nous devons descendre de wagon.

En attendant, voici Saint-Gildas-des-Bois. Vieille abbaye pittoresquement encadrée, fondée, il y a plus de huit cent cinquante ans, par Simon de la Roche-Bernard. L'église qui en reste est classée parmi les monuments historiques de France • c'est-à-dire qu'il est défendu aux vandales, — il y en a partout, — d'y porter la main.

Ce nom de Saint-Gildas me fait songer que, si nous descendions un peu du côté de la mer, nous trouverions Saint-Gildasde-Rhuis, célèbre par son monastère, qui fut quelque temps gouverné par Abailard. Le fameux philosophe et théologien scolastique n'y fut guère heureux, si l'on en juge par l'extrait suivant d'une de ses lettres à Héloïse :

" J'habite, disait-il, un pays barbare dont la langue m'est inconnue et en horreur (le celte) ; je n'ai de commerce qu'avec des peuples féroces ; mes promenades sont les bords inaccessibles d'une mer agitée; mes moines n'ont d'autre règle que de

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n'en point avoir. Je voudrais que vous vissiez ma maison, vous ne la prendriez jamais pour une abbaye: les portes ne sont ornées que de pieds de biches, de loups, d'ours et de sangliers, des dépouilles hideuses des hiboux ; je crois à tout moment voir sur ma tête un glaive suspendu."

L'église de Saint-Gildas-de-Bhuis, classée elle aussi parmi les monuments historiques, est très intéressante à visiter. On y voit «n particulier le tombeau du saint.

Encore quelques lieues à toute vapeur, et nous arrivons à Vannes.

Vannes I — pas une belle ville dans le sens moderne du mot, non ; mais pour une vieille ville, oui. Songeons-y, c'était la capitale des Venètes, plusieurs siècles avant l'ère chrétienne. Jules César en fit la conquête cinquante-sept ans avant Jésus- Christ. Si Vannes eût progressé comme Chicago, cette petite ville, dont la population ne s'élève pas à douze mille habitants, aurait enveloppé le globe. Très curieuse du reste. Avec ses maisons gothiques aux fenêtres maillées de plomb, ses étages en encorbellement, ses pignons aigus s'avançant les uns vers les autres comme pour se cogner le front au-dessus des ruelles étroites et sombres, ses façades croisillées, enchevêtrées, losangées de poutres et de poutrelles où courent les sculptures les plus bizarres, c'est le moyen âge qui revit là, comme sur une toile de décor.

Guère de respect pour les choses historiques cependant, messieurs les Vannois : le fameux château de LaMotte, qui fut longtemps la résidence des ducs de Bretagne; a été transformé en hôtel ; et les banquettes d'un théâtre oùt envahi la salle où les Etats signèrent, en 1532, en présence de François I^r, Pacte d'union définitive et irrévocable entre la Bretagne et la France. Disons en revanche, et comme atténuation, que Vannes possède le plus beau musée d'antiquités celtiques qui soit au monde.

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