SAINTE-ANNE D'AURAY ET SES ENVIRONS
ait encore révélé ni leur origine ni leur destination. Combien de mille ans ont-ils pesé sur ces géants silencieux ? Combien de générations d'hommes sont-elles disparues, enfouies les unes sous les autres, depuis que ces blocs rugueux dorment là dans leur attitude éternellement morne I Quels orages dans le ciel, et quelles révolutions sur la terre, ces monuments d'un autre âge ont-ils vus passer, dans leur immobilité morose ! Hélas ! comme la vie nous semble courte et peu de chose, en présence de ces témoins d'époques et de races à jamais oubliées !
Ces monuments, que la plupart des antiquaires rattachent à Pépoque druidique, sont de deux sortes : les menhirs et les dolmens. Les menhirs sont de simples monolithes bruts, de forme allongée, plantés verticalement, quelquefois enfoncés dans la terre, quelquefois simplement érigés sur le sol. Les menhirs sont les plus nombreux. Les dolmens se composent de grandes pierres plates posées horizontalement sur d'autres pierres fichées en terre. On suppose que c'étaient là les autels dont les prêtres de Tentâtes se servaient pour leurs sacrifices humains. Quand les menhirs sont rangés en cercle ou en demi-cercle, leur agglomération prend le nom de cromlech.
Ces menhirs, qu'on nomme aussi peulvans, sont de différentes grandeurs. Plusieurs n'ont que quelques pieds hors de terre, tandis que d'autres pourraient rivaliser avec les obélisques égyptiens. Ainsi, dans la commune de Plouharzel, on en voit un de quarante pieds de haut. Dans la Charente-Inférieure, dit Onésime Reclus, il y en avait un de soixante-quinze pieds, qu'on a scié pour en tirer de la pierre à bâtir. A Lockmariaker, à deux pas de Carnac, se trouvent encore les quatre fragments gisants d'un monolithe qui devait s'élever à soixante-dix pieds, un peu plus haut que celui de la place de la Concorde. On prétend que le géant a été abattu et brisé par la foudre.
Mais ces proportions sont exceptionnelles. A l'endroit où nous nous plaçâmes pour avoir la meilleure vue d'ensemble possible, les plus hauts menhirs ne s'élevaient pas plus qu'à double hauteur d'homme.
Ces pierres sont rangées par alignements au nombre de onze, formant dix avenues, à peine interrompues par-ci par-là, sur une distance de plus de deux lieues. On en compte encore dixneuf cents, reste de douze à quinze mille, assure-t-on.
Qu'est-ce que c'est que ces pierres? Des tombeaux? Des emblèmes destinés à commémorer d'importants événements, à rappeler certains noms illustres? Formeraient-elles des temples, des panthéons où chaque menhir représenterait un dieu ou un
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grand homme ? Toutes ces hypothèses ont été savamment discutées par les archéologues, sans apporter de lumière réelle sur le sujet; et les théories les plus savantes ne me paraissent pa» avoir beaucoup plus de valeur que l'explication donnée par mon petit cicérone :
— C'est, dit-il, des soldats romains punis pour avoir fait la guerre au pape saint Corneille. Celui-ci, poursuivi par les légions, et se voyant arrêté et cerné par la mer, qui s'ouvrait devant lui, se retourna, étendit la main, et changea les guerriers païens en pierre. Les petits, là-bas, ajoutait-il, c'étaient les soldats ; ces gros-ci, c'étaient les généraux I
Puis le petit bonhomme me montrait dans le flanc d'un des géants de pierre, une niche autrefois habitée par une statue du saint. Cette niche devait avoir la forme même de l'image, car le rusé loustic m'indiqua la place de la tête et du bras étendu pour pétrifier les mécréants. Il voyait tout cela parfaitement, lui. J'aurais voulu avoir le même privilège.
A propos, les légendes les plus extraordinaires ont longtemps circulé, et circulent même encore, dans certaines parties de la France, au sujet de ces pierres celtiques, qu'on nomme, suivant les localités, pierres droites, pierres levées, pierres fiches, pierres fichades, pierres frites, pierres lattes, palets de Gargantua, quenouilles du diable, etc.
Il ne faut pas les regarder de travers ; elles vous reconnaissent fort bien, et savent vous faire repentir de votre irrévérence. Elles se promènent la nuit, se cherchent, se réunissent pour se livrer à l'on ne sait quelles monstrueuses incantations. Malheur à qui se trouve sur leur passage I
J'interrogeai là-dessus le petit Breton ; il m'assura naïvement que celles de Carnac ne bougeaient jamais. Les légendes s'en vont — comme les dieux. Le mystère même de Ia pierre sonnarUe n'en fut pas un longtemps pour moi. Cette pierre sonnante est un gros menhir rond ; quand on le frappe avec un caillou, il résonne comme une cloche. Intrigué, j'en fis le tour ; et j'aperçus, dans le flanc du colosse, une fissure qui s'ouvrait et courait autour de la pierre, en formant comme une espèce d'écorce séparée du bloc par un vide qui la rendait sonore. C'était là tout le miracle.
Il me resterait bien des choses à dire de ces étranges monuments. Je pourrais parler aussi des importantes découvertes d'antiquités romaines — nombreuses dans cette région — que la science doit aux fouilles exécutées dans ces derniers temps par le fameux géologue anglais Miln, dont nous visitâmes aussi le
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très curieux musée. Mais ces détails dépasseraient les bornes d'un simple article.
Je clorai donc ici ces notes de voyage — jetées sur le papier, comme on pourrait dire, à bâton rompu — en ajoutant que, une heure après avoir pris congé de mes vieux amis, les menhirs et les dolmens, nous étions assis, mon compagnon de voyage et moi, à la table d'une hôtellerie du village, en train de juger les huîtres de Carnac, célèbres dans la contrée.
Mes amis, quand vous aurez devant vous une assiettée de nos savoureuses malpecks ou de nos succulentes bouctouches, bénissez le ciel : elles sont incomparables au monde.
Les huîtres de Carnac furent le seul désappointement de mon voyage. Je souhaite à ceux de mes lecteurs qui visiteront Sainte- Anne d'Auray et ses environs de n'en pas éprouver d'autres.
Louis Fréchette.
A. qtj:ébec
Il y a quelque temps, un archéologue demandait dans un journal de Québec où était la fontaine de Champlain. On sait que cette fontaine est mentionnée assez fréquemment dans les anciens documents ; mais la tradition ne nous en donne pas l'endroit précis.
Comme personne n'a répondu à cette demande, je vais essayer de le faire.
Tout d'abord cette question a rappelé à ma mémoire certaines lectures que j'ai faites il y a une quinzaine d'années. Un jour que j'étais retenu à ma chambre, je m'amusais, faute de mieux, à parcourir les vieux registres du Domaine du Roi, concernant les titres de propriété des premiers habitants de la colonie, principalement de ceux de Québec. Je pris même quelques notes, que je mis dans mes cartons, sans m'en préoccuper davantage. Ce sont ces notes qui me sont revenues à la mémoire à l'occasion de la question posée plus haut. En les reprenant, et référant de nouveau aux mêmes registres, je constatai que, dès 1658, la fontaine de Champlain avait son importance comme site, car elle servait pour ainsi dire de jalon ou de point de repère, pour les premières concessions d'emplacements sur la Place-du-quai ou Cul-de-sac, en la Basse- ville. Je n'ai pu, il est vrai, mettre la main sur aucun titre particulier, allant à m'indiquer directement avec quel terrain elle se trouvait avoir été concédée nommément, mais je suis parvenu à la retrouver par les titres du voisinage.
On rencontre ça et là, dans ces titres, des indications comme celles-cf: — " la rue descendant de la fontaine de Champlain ",
— '^ un emplacement situé entre la Basse-ville et la fontaine de Champlain ", — " la rue du Cul-de-sac qui conduit à la fontaine de Champlain ", — " tirant vers la fontaine de Champlain ",
— " proche la fontaine de Champlain ", — " le quai du Cul-desac près delà fontaine de Champlain ", — " à dix perches près de la fontaine de Champlain ",— et encore mieux, — "tenant d'un bout à la fontaine dite de Champlain à une toise près ", etc., etc.
J'y touchais presque.
En remontant au titre primitif de ce dernier terrain, j'ai trouvé
les lettres patentes qui suivent. Elles sont datées du 30 juillet 1658, au Port St- Louis de Québec, et signées par le gouverneur et lieutenant-général pour Sa Majesté en la Nouvelle- France^ Pierre de Voyer, vicomte d'Argenson, etc.... Elles concèdent à Jacques Gourdeau, Sieur de Beaulieu — (l'ancêtre de notre respectable concitoyen M. Jacques Gourdeau, surintendant du port et ancien seigneur de Beaulieu, en l'Isle d'Orléans), — " une '' place seituée au pied de la côte du Cap-aux-diamants, conte- *' nant quarante cinq pieds de longueur sur quarante de largeur, " tenant d'un bout à la fontaine dite de Champlain à une toise " près, d'autre aux places non concédées, pardevant le fleuve
" St-Laurent et par derrière la côte à condition qu'il y
" fera bâtir à même retz-de-chaussée que son voisin et de laisser " un quai pardevant de neuf pieds libre et la rue par derrière.'*
Ces neuf pieds ont formé par la suite partie de la largeur de la rue du Cul-de-sac, et la rue par derrière est devenue la rue Champlain. Plus tard cette dernière a été connue sous le nom de De Meules, et s'est enfin appelée la Petite rue Champlain.
Il s'agissait maintenant de trouver les voisins donnés plus tard à ce concessionnaire isolé sur la grève du Cul-de-sac, pour déterminer la position de celui-ci, et par ce moyen découvrir à six pieds, à droite ou à gauche, l'endroit précis de la fontaine. Pour cela il fallait suivre la file des titres des trois premiers concessionnaires, afin d'asseoir aujourd'hui en son lieu le lot de chacun.
Cette tâche n'était pas bien facile avec des titres épars, souvent interrompus, et dont bon nombre ne sont pas entrés aux registres. De plus, c'est un fait assez remarquable pour le constater, la propriété foncière dans cette localité a changé de mains un grand nombre de fois. Elle a été en outre subdivisée, étant d'abord coupée en deux par la rue en arrière, et ensuite agrandie sur le front et morcelée plusieurs fois, aussi bien du temps des Français que du temps des Anglais.
Dans le cours de ces recherches, j'ai pu constater, par hasard, le site d'une maison que je cherchais depuis longtemps, laquelle m'intéressait particulièrement pour avoir été possédée et habitée par mon trisaïeul Jean-François Cassegrain.
Cette découverte fut un nouveau stimulant pour me faire continuer mes recherches, et je me laissai même entraîner par la curiosité à parcourir, au moyen des titres, toutes les autres premières rues et places de la ville naissante.
Pour en revenir au premier voisin du Sieur de Beaulieu, on le trouve dans la personne de François Boivin. En effet celui-ci.
par lettres patentes semblables à celles de Beaulieu et en date de la même année, l«r décembre 1668, obtient *' un emplace- ** ment de terre scitué sur le fleuve St- Laurent, au-dessus de la " fontaine de Champlain, au pied du Cap-aux-diamants, conte-
'' nant cinquante pieds de largeur tenant d'un bout au Sieur
** de Beaulieu " avec les mômes conditions quant à Paligne-
ment et au quai.
Il est à remarquer que le rhumb de vent n'est indiqué ni dans l'un ni dans l'autre de ces titres; mais on voit par l'indication au-dessus de la fontaine et par la suite des titres, qui confirme le fait, qu'il faut aller en remontant le fleuve: par conséquent Boivin doit être trouvé au sud de Gourdeau, suivant la vraie orientation de la rue.
Ce Boivin, devenu infii^me et malade, se retire à l'Hôtel-Dieu. Plus tard il se donne, avec l'assentiment de son frère, aux Pauvres de cet Hôpital i, par acte du 20 septembre 1675. Cette donation comprenait tout son avoir ; mais il semble qu'il faut défalquer de son terrain un morceau de trente pieds carrés, sur le quai, qu'il aurait précédemment vendu à Jancien Âmiot, le 22 octobre 1673. L'Hôtel- Dieu néanmoins se trouve à vendre le tout à Michel Guyon, Sieur de Eouveray, le 7 février 1682. Rouvray et demoiselle Geneviève Marsolet, sa femme, vendent à Claude Pauperet, le 7 novembre 1701, la moitié de leur acquisition, ayant déjà disposé de l'autre moitié par contrat en faveur d'un nommé Hamelin. Pauperet, fils, et Mary Joly sa femme, veuve Bosguien, vendent à Jean Dauphin, et ce dernier vend à Jean Amiot, fils, le 17 juin 1713, etc., etc.
En suivant jusqu'à nos jours la série de ces mutations, on arrive au lot No 2267 et à partie du lot No 2266 du cadastre ofBiciel actuel du quartier, situés entre la Petite rue Champlain et l'ancienne rue du Cul-de-sac (rue Champlain actuelle), sous les noms respectifs de Thomas Fahey et Marguerite Abbott, auxquels il faut ajouter la partie de terrain vis-à-vis, au pied du Gap, comprise dans la concession originaire.
Revenons maintenant à Michel Guyon de Rouvray. Il avait une fille, Marguerite, qui épousa Pierre Constantin, et à laquelle il donna un autre emplacement auprès et au nord de Gourdeau, emplacement qu'il ne faut pas confondre avec celui qu'il a vendu ci-dessus.
1. Les Pauvres de V Hôtel-Dieu sont un corps distinct de la ** Communauté ", laquelle comme dépositaire administre leurs biens à part.
La place concédée à Jacques Gourdeau, Sieur de Beaulieu, le 30 Juillet 1658, comme il est dit plus haut, est donnée, en j^ropre, par celui-ci et Eléonore de Granl maison, son épouse \ à demoiselle de Cbavigny, leur ôUe, par le contrat de mariage de cette dernière avec Charles Amiot. Devenue veuve, celle-ci vend, le 16 septembre 1670, à Messire René Robineau, Sieur de Bécancour, Baron de Portneuf, Chevalier de l'Ordre du Roi, etc. Ce dernier, le 3 mai 1683, (alors devenu voisin du Sieur de Rouvray, que Ton a vu ci-dessus propriétaire à compter du 7 Février 1682 jusqu'au 7 novembre 1701) vend à Jean Marsolet, lequel vend, le 3 octobre 1708, à Charles Couture, qui vend à son tour à dame Marguerite Levasseur, veuve Duroy.
Au moyen du titre de celte dernière, on voit par la description de son terrain qu'il est alors borné au nord-est (plus correctement au nord) '' à une mette qui descend de la rue Champlain ** sur le dit quai", ^ c'est-à-dire au petit escalier que Ton voit encore aujourd'hui.
Ce lot avait alors ses mêmes quarante-cinq pieds français de front, et comprend par conséquent à peu près les deux lots Nos 2268 et 2269 au cadastre, rue du Cul-de-sac (rue Champlain), le premier sous le nom de Godefroi StPierre, et le second sous celui des héritiers de feu l'honorable juge Maguire.
Avec ces données il n'était guère nécessaire de chercher le voisin du côté nord du Sieur Gourdeau, qui fut Guillaume Jourdain, premier auteur de Pierre Constantin nommé plus haut. En effet la fontaine devait se trouver au pied du Cap sur une ligne parallèle au pignon nord de la maison du juge Maguire, à une toise ou six pieds près de distance, c'est-à-dire dans la direction même du petit escalier qui monte à la Petite rue Champlain. Cette direction me menait droit à la propriété numérotée 2252 au cadastre, laquelle je constatai appartenir aux héritiers Hossack. Je m'enquis de l'un d'eux, M. William Hossack, citoyen bien connu à Québec, si une fontaine existait sur ce terrain, et il me confirma dans l'exactitude de mes déductions, en me disant que de fait il y avait là une belle fontaine, d'un usage constant et immémorial, à laquelle lui et les enfants d'école de son âge se plaisaient à aller se désaltérer souvent avant que l'eau de l'aqueduc fût introduite dans la cité.
J'allai peu après l'examiner, accompagné de mon frère, Fabbé H.-R. Casgrain. C'est une source d'une température froide, mais