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CARNAC

Quelqu'un nous avait dit : " Là-bas, sur ce sommet

Au pied duquel, ruisseau que le druide aimait,

Le Portefeuille roule en chantant sous les saules,

S'élève un vieux dolmen, reste des vieilles Gaules."^

Quelques instants après, vers le plateau lointain

Où gît ce survivant de tout un monde éteint.

Enjambant les talus, sautant de roche en roche,

Effarouchant l'oiseau qui fuit à notre approche.

Nous nous hâtons tous deux, prêtant, chemin faisant,

Notre oreille aux récits du petit paysan.

Pieds nus et l'œil madré, qui nous montre la route,

Et qui, d'un ton ravi, tout charmé qu'on l'écoute,

Et promeiiant sur nous ses regards ébahis,

Nous conte la légende étrange du pays :

Cet étang, c'est la Mare aux martes ; sur ces pierres.

Tous les soirs, à minuit, les pâles lavandières,

— Quiconque les dérange a de cuisants remords, —

Viennent battre et laver le blanc linceul des morts.

Des gens ont, disait-il, vu la pierre levée

Des Rendes, dans la nuit, descendre la cavée.

Allant à je ne sais quel affreux rendez- vous...

Lorsque l'enfant se tut, nous avions devant nous,

Enigme interrogée en vain par l'antiquaire,

Le dolmen — une masse énorme de calcaire —

Qui, sur quatre piliers informes suspendu,

S'élève hors du sol de ce coteau perdu.

Comme un autel dressé pour quelque dieu farouche.

Le colosse était là, verdi par une couche

De mousse et de lichens — témoin morne et discret

D'une époque dont nul ne connaît le secret.

0 fatals monuments des âges druidiques.

Qui donc fera jaillir de vos blocs fatidiques

L'éclair mystérieux qui, depuis trois mille ans,

Invisible à tout œil, couve en vos rudes flancs ?

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C'est en cheminant, le lendemain, sur la route de Carnac, que je répétais à mon compagnon de voyage, ces vers inspirés par une visite que je fis, en 1880, au dolmen de Montborneau, près de Saint-Benoît- du-Saut, dans l'Indre. Car ces vestiges énigmatiques des anciens âges ont toujours eu pour moi un attrait 43ingulier.

Qu'on me permette de modifier un peu la forme de ce récit, pour raconter le reste de mon voyage à travers un pays si plein «de souvenirs historiques, à la recherche de ces monuments d'une civilisation sans histoire.

Nous avions pris une voiture de louage à Sainte-Anne ; et, traînés par une rosse étique conduite par un Breton — que je ne qualifierai pas de têtu, de peur de commettre un pléonasme — nous allions gaiement sur la grande route, par une journée charmante. Oh I les routes de France, comme elles sont belles I Vous connaissez celle qui conduit au parc de Montréal, lecteurs ; •ch bien, elle est à peine comparable aux grands chemins qui sillonnent en tous sens les coins les moins fréquentés du territoire français. C'est alligné comme les plates-bandes d'un jardin «.nglais, et poli comme une table de billard. Je m'étonne qu'on n'ait pas la fantaisie d'y voyager sur des patins à roulettes.

On sort du village par la route de Treulan. Celle-ci circule bientôt à travers les collines boisées et les rochers qui longent la rivière d'Auray, et, à mesure que nous avançons, le paysage devient de plus en plus pittoresque. Le cocher nous indique un escarpement sur lequel se trouve une énorme masse de granit, disposée de telle façon que la main d'un enfant peut, dit-on, la mettre en mouvement. On l'appelle la pierre brardarUe. Longtemps la croyance populaire a naturellement attribué de mystérieuses propriétés à ce bizarre phénomène d'équilibre. Mais nous avions trop grand'hâte d'arriver au but de notre voyage ï)Our nous attarder à ces détails. Nous ne mîmes pied à terre ■qu'au Champ des Martyrs^ théâtre d'un des plus sanglants souvenirs de la Révolution.

On connaît la malheureuse affaire de Quiberon. En 1795, les émigrés d'Allemagne et d'Angleterre firent une descente en Bretagne, protégés par l'escadre anglaise du commodore Warren. Ils y furent rejoints par les chouans de George Cadoudal. Le jeune et brillant général Hoche fut envoyé contre eux, et les vainquit. C'est alors que commence la scène dramatique. •

Les royalistes, sous le commandement de Sombreuil, poursuivis par les vainqueurs, font des efforts désespérés pour regagner les vaisseaux anglais qui les ont apportés ; mais la mer est

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mauvaise, et l'embarquement presque impossible. Les fuyards se noient par milliers, et ceux qui restent sont impitoyablement décimés par les balles républicaines. L'affolement est à son comble. Enfin, Sombreuil lui-même, avec ses derniers partisans, «st acculé sur une falaise à pic, et, n'ayant aucun espoir de salut| met bas les armes.

Ils se rendirent, disent les royalistes, sous promesse d'avoir la vie sauve. Cette assertion est-elle exacte ? y eut-il réellement capitulation? Voilà le problème de l'histoire. Je ne veux pas essayer de le résoudre ; je me bornerai à citer les paroles de Thiers. Voici ce qu'il dit en propres termes :

** Quelques grenadiers crièrent, dit-on, aux émigrés : Rendez^ voua, on ne vous fera rien ! Ce mot courut de rang en rang. Sombreuil voulut s'approcher pour parlementer avec le général Humbert ; mais le feu empêchait de s'avancer. Aussitôt un officier émigré se jeta à la nage pour aller faire cesser le feu. Hoche ne pouvait offrir une capitulation ; il connaissait trop bien les lois contre les émigrés pour oser s'engager, et il était incapable de promettre ce qu'il ne pouvait pas tenir. Il a assuré, dans une lettre publiée dans toute l'Europe, qu'il n'entendit aucune des promesses attribuées au général Humbert, et qu'il ne les aurait pas souffertes. Il s'avança, et les émigrés n'ayant plus d'autre ressource que de se rendre ou de se faire tuer, eurent l'espoir qu'on les traiterait peut-être comme les Vendéens. Ils mirent bas les armes. Aucune capitulation, même verbale, n'eut lieu avec Hoche."

Ce témoignage me semble d'un grand poids.

Quoi qu'il en soit, les prisonniers, au nombre de 982, furent passés par les armes, et inhumés à cet endroit qu'on appelle le Champ des Martyrs, L'humanité est ainsi faite : toutes les victimes des guerres civiles et des guerres de religion sont, aux yeux de leurs adversaires, des traîtres et des renégats ; aux yeux de leurs partisans, se sont des martyrs.

Ce champ de mort consiste en une vaste avenue, très large et plantée de grands arbres, qui conduit à une chapelle à fronton toscan, portant ces deux inscriptions : Hic ceciderunt, et In mémoria œtema eruntjusti. L'intérieur de cette chapelle est nu, et n'a jamais été terminé. En 1814, les restes des malheureux furent transférés à la Grande Chartreuse d'Auray, où, le 20 septembre 1829, la duchesse d'Angoulème, fille de Louis XVI, posa la première pierre du somptueux mausolée qui les recouvre aujourd'hui. Ce mausolée s'élève à l'intérieur d'une chapelle dont il est le seul ornement. C'est un immense cénotaphe en marbre blanc,

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d'un goût sévère mais exquis. La partie supérieure est ornée de^ bas-reliefs superbes, et des quatre bustes en demi-bosse de Sombreuil, de Talhouët, de d'Hervilly et de Solanges, les principaux chefs de l'expédition. Les extrémités se terminent par deux tympans où l'artiste — David d'Angers — a représenté, d'un côté la Religion déposant une couronne sur un tombeau, de l'autre l'évêque de Dol, Mgr de Hercé, qui fut l'une des victimes de^ ce déplorable événement.

On entre dans l'intérieur du monument par une des extrémités du stylobate, et l'on se trouve en face d'une ouverture carréeménagée dans le parquet. Une bonne religieuse y laisse descendre une lanterne attachée au bout d'une corde, et, penchés sur l'excavation funèbre, nous apercevons, dans les profondeurs sombres, un amas d'ossements et de crânes terreux, au-dessu& desquels la lanterne se balance lentement, en promenant çà et là des reflets macabres. Cela fait frissonner.

Dans les encadrements latéraux sont gravés les noms de ceux à la mémoire de qui le monument est consacré. J'ai eu la curiosité de les lire tous, et de noter ceux qu'on retrouve au Canada. Les voici :

Aubin, Aubry, Barré, Benoît, Beauvais, Beauregard, Beaumont, Beaufort, Bernard, Berthelot, Bibeau, Boucher, Bonneville, Caron, Brossard, Charbonneau, Chrétien, Cormier, Delorme, Delisle, David, Dano, Du val, Fontaine, Foucault, Four nier,. Gauthier, Goyer, Grenier, Hébert, Jacques, Laîné, Lebeau, Leblanc, Leclerc, Lefebvre, Legris, Lévêque, Louis de Lusignan. Maréchal, Martin, Masson, LeMoine, Mignaux, Morrisson, Noël, Pelletier, Perron, Perreault, Plessis, Poulain, Prévost, Préville, Riou, Robert, Rouville, Séguin, Thibault, Proux et Villeneuve.

Ne croirait-on pas feuilleter le Dictionnaire Oénéaiogigrie de Mgr Tanguay ?

En sortant, j'aperçus, appendue à la muraille, une planchette noire, portant ces quelques mots en lettres blanches :

Tombeau des royalistes^ courageux défenseurs de Vautd

et du trône. Us tombèrent martyrs de leurs nobles efforts.

Quel Français pénétré des droits de la Couronne

ignore ce quHl doit à ces iUvstres morts f

Etie m'éloignai désagréablement impressionné: cette note politique criarde, où perçait la mesquine réclame de partisan^ me révélant ainsi à brûle-pourpoint tout ce qui peut se cacher de comédie intéressée au fond des choses les plus solennelles^

avait produit sur moi Tefifet d'une douche d'eau froide. Passons.

Un détail à observer. Chose curieuse, et qui pourra peut-être intriguer les membres des futures académies des Inscriptions et Belles- Lettres, le marbre du monument porte en relief le millésime 1745, au lieu de 1795. L'artiste a commis l'irréparable erreur d'oublier un L parmi les chiffres romains. Ainsi, dans les âges à venir, ces pauvres martyrs de la politique, et dont la politique exploite encore le souvenir, n'auront seulement pas droit à leur épitaphe. Il est évident qu'on n'aura jamais l'idée de leur assigner un tombeau portant une date de cinquante ans antérieure à leur décès.

Remontons en voiture.

Le paysage s'est transformé. Plus de coteaux ombreux ni d'attrayantes perspectives : nous traversons une lande.

— Voyez-vous, nous dit notre cocher, cette croix de pierre, làbas, au bord de cette route abandonnée ? C'est là qu'a péri un gi^nd personnage, ajouta- t-il ; comme qui dirait un roi. Il y a très longtemps.

En effet, nous étions sur le champ de bataille d'Auray, où se termina, en 1364, la sanglante guerre dite de Succe88ion, querelle princière qui, durant vingt-quatre ans, avait couvert la Bretagne de ruines et de cadavres. Charles de Blois disputait la possession du duché à son parent Jean de Montfort. Il ne s'agissait pourtant que de savoir à quelle sauce ces pauvres Bretons devaient être accommodés. Et ceux-ci s'entr'égorgeaient à qui mieux mieux, tout comme s'ils eussent été fort intéressés au résultat. Enfin, le 29 septembre, les deux partis rivaux se rencontrent à cet endroit même, déterminés à mettre fin à cette longue guerre intestine, par un combat terrible mais décisif. Charles de Blois a pour lui les soldats du roi de France, sous les ordres du fameux Bertrand Duguesclin. Jean de Montfort, de son côté, s'appuie sur Olivier de Clisson et les troupes anglaises commandées par Jean Chandos. La victoire, disputée avec acharnement, se rangea sous les drapeaux anglais, après dix mortelles heures de lutte sans trêve ni merci. Charles de Blois fut tué, et Duguesclin dut rendre son épée, après avoir couché autour de lui des monceaux de morts. La fleur de la chevalerie française fut fauchée dans cette journée néfaste.

A peu près rien à dire de la petite ville d'Auray. On n'y remarque qu'une ancienne église du XIII® siècle, transformée en caserne. Elle a ceci de particulier qu'elle est de style arabe.

Aux environs de la ville, on m'indique, à distance, la maison de George Cadoudal, le vaillant mais obstiné conspirateur que

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Napoléon fit exécuter. C'est à ce vieux moulin, dont les ailes délabrées jettent eneore leur ombre du haut de ce plateau témoin de plus d'une mêlée farouche, qu'il arborait ses signaux de ralliement.

Enfin on ne peut faire un pas dans ce pays, sans ■ évoquer quelques-unes de ces scèaes féroces, exploits de sauvagerie et d'héroïsme brutal, qu'on est convenu d'appeler de grands souvenirs.

Mais voici qui va faire une heureuse diversion. Quelle est <5ette maison à l'aspect austère? La croix de pierre qui surmonte la fontaine du coin donne à l'établissement une apparence quasi monastique. Ah ! il y a une enseigne. Lisons :

AU MONT DU SALUT Débit de boisson

Singulière enseigne pour une buvette, n'est-ce pas ?

Eh bien, c'est ainsi en Bretagne. On n'y mêle pas la religion seulement à la politique ; on l'introduit même au cabaret. Le cabaret et la politique en deviennent- ils moins profanes ? Je n'en ferais pas serment. D'un autre côté, on a peut-être voulu jouer sur le mot scdut ; ce n'est pas impossible. En tout cas, je ne me torturai pas la cervelle pour approfondir la question. Ce qui nous importait le plus dans le moment, c'était de savoir si l'édifiant pavillon couvrait une bonne marchandise. L'expérience fut favorable. Nous trouvâmes là un petit bleu, à deux sous le goblet, que je recommande à ceux de mes lecteurs qui pourraient un jour se trouver, comme moi, altérés par la poussière des antiquités romaines et druidiques, soulevée par le vent de la mer, sur la route de Carnac.

Carnac, nous y arrivons.

Déjà nous apercevons dans le lointain le gigantesque tumulus ou galgal, que les habitants du pays nomment le Mont Saint- Michel, et tous ces points gris çà et là dispersés dans la campagne, ce sont les fameux menhirs.

Des petits garçons et des petites filles galopent pieds nus à côté de notre voiture, nous présentant des bouquets de bruyère, et s'oflfrant pour nous servir de guides. Nous laissons le cocher filer tout seul au village, tandis que nous nous acheminons à pied à travers la lande, à la suite de nos petits ciceroni.

On éprouve une impression de saisissement, lorsqu'on arrive parmi ces masses de granit dressées là, au milieu de ces champs incultes, sans que rien dans l'histoire des siècles nous

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