VIII. — Mémoire de Vabbé de VMe-Dieu à M. Stanley
Erkatl'm. — Page 96, dernier alinéa, 3me ligne, au lieu de port lisez /or ^
-A.ISnsrÉE 1888
Vol. I.^Janvieb 1888.
QuiBEC— Imp. de L.-J. Demers et Frère.
Rue de la Fabrique, 30.
LE
OANADA-FRANOAIS
REVXTiE PUBLIEE 80U8 LA DIRECTION D'UN
COMITÉ DE PROFESSEURS
l'université LAVAL
Religion, Philosophie, Histoire, Beadx-Abts, Sciences et Lettres.
VOLUME PREMIER ANNÉE 1888
QUEBEC
Imprimerie de L.-J. Dehers & Frère
80, Buo de la Fabrique
lui adressa quelques paroles d'encouragement. Courage, lui dit-il, il ne s'agit aucunement devons ; il s'agit de l'Eglise et de l'avenir du monde. Le lendemain les votes favorables s'élevaient au chiffre de trente-huit. Néanmoins ce n'étaient pas les deux-tiers des voix qui sont nécessaires pour l'élection. Les bulletins furent donc encore brûlés, mais il était évident déjà que la majorité était acquise à Mgr Pecci. Il voulut tenter une dernière démarche . pour éloigner de lui ce calice d'amertume. — " Je ne saurais me contenir plus longtemps, " dit-il à un autre cardinal français, le cardinal de Bonnechose ; "je veux me faire entendre du sacré collège. On s'abuse grandement sur mon compte. On croit que je suis un homme savant ; on me suppose de la sagesse, mais je ne suis ni savant, ni sage. Enfin, les cardinaux s'imaginent que je suis doué des qualités nécessaires à un pape ; il n'en est rien. Voilà ce que je veux leur dire." — Heureusement la réponse était facile. '' Quant à votre science, dit Mgr de Bonnechose, vous n'en êtes pas le meilleur juge, et, pour ce qui regarde vos aptitudes à la papauté, Dieu sait ce qui en est. Abandonnez-lui toute cette affaire." Le cardinal-camerlingue lui obéit.
Cependant les cardinaux se réunirent encore, et, cette fois, l'épreuve fut décisive. Pendant qu'on lisait les bulletins, Mgr Pecci sembla recouvrer son calme habituel. Bientôt quaranteneuf votes parlèrent en sa faveur. Pâle, ému, les yeux baissés, il priait. On lui demanda, suivant l'usage, s'il acceptait le
souverain pontificat Il se leva de son siège. A ce moment,
son émotion était indicible... Il affirma d'abord son indignité ; puis, ne pouvant douter que la détermination du sacré collège ne fût irrévocable, il répondit d'une voix ferme et distincte qu'il se soumettait à la volonté divine.
C'en était fait. La victime avait accepté le sacrifice. Ah ! sans doute, en ce moment, l'ange protecteur du conclave tressaillit d'une grande j oie. Il s'élança vers les demeures célestes et déposa aux pieds du trône de l'Eternel cet acte d'une si noble résignation, puis il redescendit, apportant des grâces abondantes, qu'il répandit sur le nouvel Elu.
Comme le voyageur qui a gravi jusqu'au sommet une haute montagne, aperçoit une immense étendue que son œil embrasse dans son ensemble et dans ses détails, ainsi Léon XIII, parvenu à la dignité suprême, vit s'ouvrir devant lui un plus vaste horizon,
et s'étendre sous ses yeux un champ aussi remarquable par son immensité que par les difficultés qu'il oppose à la culture.
En effet, la situation de l'Eglise et de la papauté était vraiment déplorable. Des nations, jadis chrétiennes, étaient devenues irréligieuses ou, au moins, indifférentes; une foule d'erreurs pernicieuses s'étaieirt élevées et fortifiées ; l'orgueilleuse raison humaine avait franchi les bornes de ses droits et envahi le domaine de la foi ; le principe conservateur de l'autorité était presque ruiné ; le magistère suprême et les privilèges de l'Eglise étaient audacieusement niés ; les droits sacrés des parents sur l'éducation de leurs enfants, violés ; le pape lui-même restait dépouillé de cet antique principat temporel, si nécessaire au libre exercice de son autorité spirituelle sur le monde : voilà une légère esquisse des misères et des ruines qui défiguraient la face de l'Eglise, lorsque Léon XIII parvint au souverain Pontificat. Tels étaient les maux et les désordres auxquels il fallait porter remède.
Cette vision redoutable n'effraya ni ne troubla le nouveau pontife. Il avait été annoncé sous le nom de " Lumen in cœlo " ; il se montra, dès le commencement de soniègne, une vraie lumière étincelant au firmament de l'Eglise, illuminant les esprits et échauffant les cœurs. Nous lisons dans le second livre des Machabées, que Judas, lorsqu'il apprit que les payens s'avançaient à marches forcées contre les Juifs, instruisit ces derniers des périls qui les menaçaient ; mais, en même temps, il les exhorta à ne rien craindre, à se montrer reconnaissants au ciel de l'aide qu'il leur avait déjà accordée, et, après cela, l'auteur sacré ajoute : " Il arma chacun, non avec la lance et le bouclier, mais de ses paroles et de ses exhortations. "
N'est-ce pas là ce que Léon XIII n'a cessé de faire ?
Pendant sa longue vie de luttes et de combats, Pie IX, son prédécesseur, avait frappé d'anathèmes toutes les erreurs de notre temps, sous les différentes formes qu'elles empruntent pour mieux tromper et mieux séduire ; il était du devoir de Léon XIII de renouveler ces condamnations, d'illuminer de nouveaux rayons la vérité encore obscurcie, de rendre plus sensibles à tous la malice et les funestes effets des erreurs, enfin de ramener dans le sein de leur mère, la sainte Eglise, ses enfants rebelles ou indifférents.
Or, parmi les moyens dont Pie IX s'était servi pour guérir les maux de la chrétienté, il faut mettre en première ligne sans doute, à cause de son importance, la convocation et la tenue du concile œcuménique du Vatican. L'idée seule en fut grandiose.
En efiFet quelle haute, quelle fière idée, que celle de convoquer et de tenir les grandes assises de la chrétienté au milieu même des nations en révolte ouverte contre l'Eglise ou, du moins, oublieuses de ses droits ; au moment même où le flot révolutionnaire s'agitait déjà avec rage autour du trône pontifical et menaçait de le renverser 1 et pourtant, grâce à la divine Providence, nous avons été témoins de cette merveille. C'est dans ces circonstances et au milieu de ces difficultés que le dix-neuvième concile œcuménique s'est assemblé et que, au sein d'un calme majestueux, il a formulé ses immortels décrets sur la foi, la raison humaine et le magistère infaillible de l'Eglise et de son chef, décrets par lesquels sont anathématisées les erreurs capitales de notre temps. Mais, on le sait, Rome voyait les ennemis s'approcher de ses murs ; et, bientôt sans doute, la liberté nécessaire aux travaux du concile n'aurait plus été assurée; les Pères durent se séparer et remettre à des temps meilleurs l'achèvement de leur œuvre. Ainsi les armes qu'ils préparaient contre l'ennemi n'étaient pas toutes forgées, et le rempart dont ils voulaient entourer la vérité restait imparfait :
^' Pendant opéra interrupta, mineeque
'* Murorum ingentes, eequataquo machina cœlo."
Que restait-il donc à faire au concile du Vatican ? Il serait assurément mal aisé de le dire ; mais, si l'on consulte la bulle d'Indiction, le Syllabus et les Encycliques de Pie IX et de Léon Treize lui-même, qui prit une si large part aux travaux du concile ; si l'on se rappelle les questions qui ont été agitées depuis le concile de Trente dans les écoles de théologie; si l'on jette les yeux sur l'état actuel de l'Eglise et du monde, il n'est peut-être pas impossible de préciser quelques-unes des matières que le concile aurait vraisemblablement traitées, s'il lui avait été donné de prolonger ses sessions.
D'abord, pour proclamer toute la doctrine catholique sur les droits de l'Eglise et ses rapports avec l'état civil, il aurait sans doute frappé d'anathèmes certaines erreurs secondaires contre l'indépendance de l'Eglise dans l'enseignement de la religion, la prédication, l'administration des sacrements, et l'éducation. Ensuite, comme celui de Trente, le concile du Vatican aurait eu ses chapitres de réformation " sur les lois canoniques et la discipline ecclésiastique, car trois cents ans se sont écoulés depuis la clôture du concile de Trente et, depuis cette époque mémorable, beaucoup de changements se sont opérés dans les sociétés civiles et religieuses, de nouveaux abus s'y sont glissés, tandis
que les anciennes erreurs n'ont pas toutes disparu et que de nouvelles se sont introduites. " ^
Eh bien, ce sont ces grandes idées du concile du Vatican et de Bon prédécesseur que Léon XTII s'est d'abord eflTorcé de mettre dans une lumière très vive et de répandre partout ; puis il a voulu combler aussi les lacunes qu'a forcément laissées le dernier concile œcuménique.
On a prétendu quelquefois qu'il avait inauguré, sur les questions principales qui intéressent aujourd'hui l'Eglise, une doctrine diflférente de celle de son prédécesseur ; on a déploré la direction que sa main imprime aux affaires de l'Eglise, et l'on a
même osé dire qu'il pourrait bien sacrifier le temporel Il y a
là une grande erreur. Non, Léon XIII ne s'est point séparé, par ses idées, de son prédécesseur ; non, il n'a pas interrompu brusquement l'œuvre de Pie IX, pour en entreprendre une autre. La doctrine des deux pontifes est la même ; le même aussi est le but qu'ils ont poursuivi, mais leur politique n'est pas identique. Il entre en effet dans le gouvernement de la Providence que les pontifes qui se succèdent sur le trône de Pierre marchent toujours à la lumière de la vérité, qui est une, et qu'ils aient toujours en vue le bien de l'Eglise et du inonde ; mais il entre aussi dans ses vues qu'ils emploient des moyens différents suivant les circonstances et'les exigences des temps. Or c'est ce qu'il n'est pas difficile de constater dans l'œuvre déjà si avancée de Léon XIII.
A peine était-il monté sur le trône pontifical, qu'il signalait aux évêques et aux fidèles les maux qui accablent, de nos jours, l'Eglise et la société. Dans cette première encyclique, il se demande quelle est la caiipe de ces déplorables maux, et il la trouve dans le mépris qu'on affecte aujourd'hui pour toute sorte d'autorité et surtout pour l'autorité de l'Eglise et de son chef, qui pourtant doivent exercer, au nom de Dieu, une suprême juridiction spirituelle sur le monde chrétien et qui, en même temps, sont la base et le soutien de toute autre autorité légitime. N'est-il pas évident en effet que, si les puissances ne s'appuient sur les principes éternels de la vérité et delà justice, elles manqueront de fondement ? Or, n'est-ce pas l'Eglise et son chef qui sont les dépositaires et les défenseurs de la vérité et du droit ?
Et qui donc oserait dire que, dans les temps où l'Eglise et son chef jouissaient de toute leur liberté, ils n'ont pas rempli dignement cette noble mission? N'est-ce donc pas cette Eglise, contre laquelle on dirige aujourd'hui, dans un si grand nombre de pays,