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V. Many, p. s. s

Professeur d'Écriture Sainte*

Il y a quelques mois, les journaux de Rome pu1)liaient un décret du Saint-Office, condamnant quarante propositions extraités des œuvres de l'abbé Rosmini. Aussi pénible qu'inattendue pour les amis du. célèbre philosophe, cette nouvelle, pourtant, n'a point dû surprendre ceux qui, étant au fait des théories rosminiennes, en savaient pénétrer le sens et mesurer tout le danger.

Impossible de ne pas voir dans oe jugement suprôme de l'autorité catholique un événement des plus graves et des plus importants. La condamnation officielle des doctrines rosminiennes portera ses fruits, non seulement en Italie, où elles ont pris naissance, mais dans le monde philosophique et théologique tout entier.

Le CanadorFrançais ayant déjà reproduit, dans une autre livraison, le texte du décret émis à ce sujet par le Saint-Office, nous venons aujourd'hui rappeler à l'attention du lecteur cette même question, en l'entourant des détails historiques et critiques qui nous ont paru les plus propres à la mieux faire connaître. ^ Peut-être assumons-nous une tâche trop au-dessus de nos forces. Il est parfois si difficile d'atteindre une opinion fausse dans toutes les subtilités où elle se cache I Peut-être aussi '

plusieurs estimeront-ils que des questions de ce genre, toutes '

spéculatives et souvent fort abstraites, ne sauraient guère offrir ' d'intérêt parmi nous. Ceux-là nous pardonneront de ne pouvoir j

partager entièrement leur avis.

Il importe d'observer, croyons-nous, que les vérités d'ordre pratique reposent sur les dogmes, et qu'il n'est pas rare qu'une erreur, spéculative d'abord, aille cependant bien vite jusqu'à menacer les plus essentiels principes du Droit naturel et divin. Rosmini lui-même, là où il tente, conformément à son système, de fixer les bases de l'obligation morale, nous en fournit un frappant exemple ^. Et d'ailleurs le dogme est-il si peu de chose que les questions qui l'affectent ne puissent, en ce pays, espérer un accès à la considération des intelligences cultivées,

1. Voir à ce propos, dans le périodique ** L'Accademia romayia di S. Tommaso (TAquino " Vol. Y, Fasc. II, une savante étude du P. Liberatore.

particulièrement de celles qui ont pour mission de garder la science divine ?

Catholiques par l'esprit autant que par le cœur, ce serait pour nous, assurément, mal porter ce titre que de rester indifférents aux sentences doctrinales de l'Eglise, notre mère. La vérité, quelle qu'elle soit, philosophique ou littéraire, dogmatique ou morale, n'a rien qui la constitue l'exclusif patrimoine d'un siècle et d'un pays : lumière de tous les temps, elle est aussi l'héritage commun de toutes les nations. Comme telle, son intégrité intéresse tous les hommes ; son triomphe sur l'erreur doit spécialement réjouir toutes les âmes chrétiennes, soucieuses de leur perfection, de leur dignité et de leur grandeur.

Ces motifs bien pesés nous tiendront lieu d'excuse.

Retracer sommairement l'histoire de Bosmini et de son système, puis passer en revue ses principales erreurs en indiquant seulement les raisons les plus manifestes qui semblent en justifier la condamnation, tel çera le double objet de ce travail.

Dans le Tyrol, sur les bords de l'Adige et non loin du lac de Garde, s'élève la ville de Rovereto, antique boulevard de la puissance vénitienne. C'est là que vint au monde, le 25 mars 1797, au bruit des victoires et des éclats de foudre de Napoléon ler, Antoine Rosmini Serbati. Issu d'une noble tige, il apportait en naissant un nom déjà illustre, lié à toutes les gloires nationales et religieuses de la région tyrolienne.

De bonne heure, le jeune Antoine donna des signes peu ordinaires d'intelligence et de piété. A un âge où l'enfance peut à peine s'élever au-dessus des perceptions sensibles, ses biographes ^ assurent qu'il était capable de lire les ouvrages les plus sérieux. Ce qui semble hors de doute, c'est qu'un goût très prononcé le portait d'instinct vers les hautes études.

A seize ans, après de brillants succès de collège, on le voit fonder lui-même une " Académie scientifique et littéraire " destinée à recueillir, comme en un faisceau de généreux travailleurs, les jeunes gens les mieux doués et de bonne conduite. De fréquentes réunions mettaient en contact ces académiciens

1. Voir l'ouvrapre intitulé '* Life of Rosmini " publié en 1886 parj^W. Liockart, prêtre rosminien.

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avides de science, et de leurs discussions, déjà pleines de gravité, Antoine Rosminî était l'âme.

Rosmini eut pour professeur de philosophie Don Pietro Orsi, un digne prêtre qu'il estimait beaucoup et auquel plus tard il dédia son " Nouvel essai sur l'origine des idées ". Malheureusement, cet abbé, commç tant d'autres de la même époque, avait puisé, dans l'atmosphère chargée de son siècle, les principes dissolvants du sensualisme de Locke. De tels principes ne pouvaient plaire au jeune rovérétain, que ses premières tendances emportaient déjà vers les doctrines idéalistes. Il en résulta, entre le maître et son disciple, dés divergences d'opinion bien propres à favoriser dans l'esprit de ce dernier ce souffle d'indépendance né sans doute du malheur des temps, mais auquel notre philosophe eut toujours l'immense tort de livrer entièrement les voiles de son imagination et de sa pensée.

Appelé par la voix de Dieu à l'état ecclésiastique, Antoine Rosmini n'hésita pas^ un seul instant à faire le sacrifice des joies et des honneurs, que le monde, le rang, la fortune semblaient lui promettre. Vainement ses parents, dont le rêve avait été d'en faire l'héritier de leur nom et la gloire de leur famille, essayèrent-ils à plusieurs reprises de le détourner de son dessein. Le jeune homme fut inflexible.

De guerre lasse, on l'envoya terminer ses études philosophiques, et suivre les leçons de théologie à l'Université de Padouef. Il y demeura trois ans, puis revint à Rovereto, où il fut ordonné prêtre l'année suivante. C'était en 1821.

Jusqu'à 1826, Rosmini mena une vie silencieuse et recueillie, plutôt de contemplation que d'action. Ne quittant que rarement sa ville natale, il partageait son temps entre la prière, l'étude, la réception de ses amis et l'accomplissement de certains devoirs de charité qu'il s^était généreusement imposés. Nous croyons volontiers à. la parole de ses biographes, lorsqu'ils nous disent avec quelle ferveur 1« jeune abbé célébrait chaque matin l'auguBte Sacrifice de nos autels, comme il était fidèle à mettre en pratique le règlement de vie qui ordonnait toutes ses journées, comment aussi son zèle s'exerçait tantôt sur l'âme de quelques clercs groupés autour de lui comme autour d'un maître, tantôt sur ceux de ses concitoyens qui recherchaient sa direction et la lumière de ses conseils.

L'abbé Rosmini étudiait beaucoup. Dans ces années de paisible retraite, presque tous les auteurs de philosophie depuis Platon jusqu'à Hegel passèrent successivement sous ses yeux. Certes, il n'en fallait pas plus pour former un érudit. Mais ce

n'était pas assez pour créer un docteur de la famille des Augustin et des Thomas d'Aquin.

Vers 1826, s'ouvre, à proprement parler, la vie active et publique du célèbre philosophe.

Prêtre ou écrivain, fondateur de système ou directeur d'âmes, son rôle en Italie fut considérable, et si ses erreurs l'ont empêché de faire tout le bien qu'il eût pu accomplir, nous ne pour* rions sans injustice refuser de lui reconnaître une nature droite et- vertueuse, une intelligence élevée, l'éclat et la fécondité du talent.

Que Rosmmi d'abord ait été un saint prêtre, cela semble hors dé conteste. ' Amis et adversaires s'unissent pour le proclamer, et ses lettres, ses œuvres, sa conduite, toute sa vie' ne font qu'ajouter à ce glorieux témoignage. Nous en voyons surtout la preuve dans cette belle disposition d'âme, inspiratrice de tous ses actes, qu'il savait porter à la hauteur d'un principe, et que l'on peut regarder comme le trait caractéristique de sa vertu, nous voulons dire, une sage indifférence vis-à-vis des choses de ce monde, un abandon complet de soi-même aux desseins très justes et très miséricordieux de la Providence divine. Aussi avait'il coutume de ne jamais rien entreprendre sans s'être préalablement assuré ou du moins persuadé que ce qu'il voulait faire était conforme aux vues de Dieu. L'illusion, sans doute, a souvent trompé son cœur, mais n'oublions pas que la bonne foi couvre bien des écarts.

L'œuvre capitale à laquelle Rosmini voua son âme de prêtre et d'apôtre, fut VInstitiU de la Charité^ congrégation religieuse enfantée par son zèle et que lui-même dirigea jusqu'à sa mort. Fondé en 1880 à Domodossola, petite ville du diocèse de Novare, le nouvel institut reçut son approbation formelle du St-Siège en 1838. Il est juste de rapp.eler en quels termes Grégoire XVI, dans ses Lettres Apostoliques, parlait alors de l'abbé Bosmini, et daignait le constituer Supérieur à vie de son ordre naissant. ** Comme il Nous est bien connu et démontré, dit-il, que notre cher fils, Antoine Rosmini, prêtre et fondateur de cet Institut, est un homme distingué, supérieur, doué des plus rares qualités dé l'intelligence, illustre par ses connaissances dans les sciences divines et humaines ; qu'il brille également par son esprit de religion, par sa piété, sa force d'âme, sa droiture, sa prudence, par son merveilleux dévouement à la religion catholique et au St-Siège, et qu'il n'a eu d'autre but, en fondant VlnstUvi de la Charité^ que d'allumer de plus en plus dans les cœurs le feu de cette môme charité chrétienne, et de faire recueillir à l'Eglise des

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