ROLE
DE
DANS l'université CATHOLIQUE ^
Eminenge,
Messeigneurs,
Mesdames et Messieurs,
Une double loi a de tout temps été imposée à l'activité de l'homme, et tout le secret de son développement y a été renfermée : c'est la loi du travail et la loi de la lutte.
Même dans son état d'innocence et de félicité primitive, Adam y était soumis sans en sentir encore le poids : Dieu, nous dit la Genèse, l'avait placé dans le paradis terrestre non simplement pour en goûter les délices, mais pour le cultiver et pour le garder. En travaillant sur le sol de l'Eden, il exerçait par le fait même ses facultés intellectuelles aussi bien que corporelles ; en se courbant sur cette matière façonnée par la main de Dieu, il voyait s'y refléter, comme dans un merveilleux miroir, les perfections toutes spirituelles de son invisible auteur ; et s'il avait dB plus à garder sa demeure contre les incursions d'hôtes malfaisants, c'était sans doute pour apprendre à se garder lui-même.
Il n'y fut point fidèle, et sa déchéance a singulièrement aggravé pour nous les conditions du travail et de la lutte ; la rédemption
1. Conférence faite à Montréal, à l'occasion de Tinauguration solennelle de la faculté des Arts de l'Université Laval (section de Montréal) le 13 octobre 1887, par M. l'abbé P. de Foville, prêtre de St-Sulpice, et doyen de la faculté à Montréal. A cette séance assistaient S. E. le Cardinal Taschereau, Mj2^ l'Archevêque de Montréal, NN. SS. les Evêques de la nouvelle province ecclésiastique de Montréal, et un immense concours de prêtres et de laïques.
M. l'abbé de Foville, récemment arrivé de France, oh il s'est fait très avantageusement connaître par de nombreux et excellents travaux scientifiques, est venu consacrer son talent à l'œuvre de l'Université Laval à Montréal, sur la demande du Séminaire de St-Sulpice de cette ville.
M. de Foville est une acquisition pour le Canada, par sa compétence scientifique. Avant d'entrer à St-Sulpice, il avait été élève de l'Ecole Polytechnique de France, d'où il a eu l'insigne honneur de sortir prei^ier.
même n'en a pas enlevé toute l'amertume. Mais en tout état de cause, ce qu'il reste vrai de dire, c'est que l'homme a toujours mission de travailler sur la terre et sur lui-même, de la garder et de se garder, que cette mission se développe comme les familles et les sociétés humaines, et que chaque nation en est investie avec une particulière plénitude à l'égard delà patrie que la Providence de Dieu lui a faite.
La nation canadienne, messieurs, fille cadette mais fille bienaimée de la sainte Eglise catholique, s'est noblement acquittée de cette mission pendant les deux premiers siècles de son histoire : elle a travaillé, elle a combattu, elle a veillé et prié, sous la conduite de ses évêques et de ses prêtres ; et parce qu'elle a cherché avant tout le royaume de Dieu et sa justice, le reste lui a été donné par surcroît. Personne n'ignore que c'est en se groupant autour de son clergé pour sauver sa religion, qu'elle a aussi sauvé sa langue, qu'elle a gardé son sol, tout en changeant de gouvernement, qu'elle a légalement conquis son autonomie de fait, qu'elle étend désormais son influence et qu'elle affermit sa puissance, par la bénédiction sans égale que Dieu accorde à ses nombreuses familles ; étonnante dilatation, à laquelle, par un autre trait de Providence, est désormais alliée celle de la généreuse Irlande, pour étendre plus vite et plus solidement d'un océan jusqu'à l'autre le règne de la vraie foi.
Mais les conditions du travail et de la lutte, sans lesquels tout languit et dépérit ici-bas, se transforment de siècle en siècle, et elles revêtent aujourd'hui des caractères spéciaux, auxquels doivent répondre des institutions analogues. Ce n'est point vous, Messeigneurs, qui m'accuserez de rien exagérer si je prétends que l'Université catholique, dont vous développez l'organisation, devient, à l'heure actuelle, un élément nécessaire dans la constitution sociale de votre chère nation canadienne. Pour cultiver fla patrie, même au sens matériel, et pour la bien garder, pour ae garder elle-même contre des dangers plus redoutables qu'autrefois les flèches des Iroquois, contre des erreurs plus radicales que celles des vieilles hérésies, il faut qu'elle se préoccupe aujourd'hui plus que jamais de cette haute culture intellectuelle et toujours chrétienne, dont l'Université catholique est par nature le foyer, on pourrait dire le sanctuaire.
Jen'ai point à m'étendre ici. Messieurs, sur ce que le Bas-Canada doit à l'esprit religieux de son corps judiciaire et de son corps médical, sur ces jugements, par exemple, où le droit ecclésiastique, hautement invoqué dans les causes qui en relèvent, obtient force de loi devant l'équité britannique. Permettez cependant
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qu'un nouveau venu vous dise, en passant, ce qui l'a, par-dessus tout, frappé dans votre pays : c'est la sérénité, c'est la facilité, avec laquelle la foi y fait envisager les approches de la mort, et c'est le concours simple et consciencieux que le médecin apporte, en ces graves conjonctures, au ministère du prêtre. Cette précieuse tradition remonte évidemment plus haut que l'Université catholique ; mais comment douter qu'en ce point capital et en bien d'autres, l'esprit de l'Université n'ait une salutaire influence sur celui des professions libérales et sur tout ce qu'on appelle aujourd'hui les classes dirigeantes du pays ?
Je ne m'étonne donc pas de la joie pastorale avec laquelle l'aurore de l'Université catholique fut, ici comme ailleurs, saluée par l'épiscopat.
Je ne m'étonne pas, Monseigneur le Vice-Chancelier, de cette coïncidence providentielle qui, l'année même où Montréal toujours grandissante s'élève au rang de métropole ecclésiastique, y amène aussi à maturité l'établissement de cette grande institution ; de sorte qu'au moment où la main d'un nouveau prince de l'Eglise vous revêt du pallium des archevêques, celle du Souverain Pontife la dirige encore une fois, et lui fait mettre ici le sceau à la fondation de l'œuvre universitaire.
Je ne m'étonne pas enfin qu'en ce jour, cher au cœur de tous vos fils, vous acceptiez de vous voir présenter comme bouquet de fête cette belle assemblée des facultés de Montréal, heureuses de vous demander une bénédiction pour l'ouverture de leurs travaux, en même temps que de vénérer en votre personne l'autorité particulière dont le St-Siège vous investit à leur ég'ard, et dans laquelle il nous semble voir, en ce moment surtout, comme un reflet insigne de la pourpre romaine.
La naissante faculté des Arts paraît dans cette réunion a vec les couleurs de l'espérance ; et puisqu'elle m'a fait l'honneur de m'en revêtir, je voudrais essayer de vous dire en son nom, quoique trop faiblement, comment elle espère travailler au bien de cette province, en quoi elle espère, avec le temps, seconder les deux fins de la vocation nationale : mettre en pleine valeur le patrimoine héréditaire, et le défendre contre les dangers qui menacent partout aujourd'hui l'ordre social et chrétien. ^
1. Ces dangers naissent en partie, dans la sphëre de nos études, d'erreurs telles que plusieurs savants protestants deviennent nos auxiliaires pour les combattre, frères séparés de nous par le malheur de divisions séculaires, mais dont nous n'en savons pas moins honorer la droiture et le zèle pour la vérité. Et plût à Dieu qu'en nous rencontrant comme alliés sur le terrain d'une commune défense, ils pussent être amenés à mieux connaître nos doctrines et k mieux voir où s'est vraiment perpétuée toute la foi des premiers siècles.
Mais, puisque je dois parler de la faculté des Arts, peut-être me demanderez-vous d'abord, Messieurs, ce qu'il faut bien au juste entendre par ce nom-là, la faculté des Arts, et quel est le rapport des diverses branches d'enseignement que vous voyez figurer sur notre programme, avec les charmantes productions qu'on a coutume d'appeler artistiques.
Je pourrais sans doute vous répondre que le nom, après tout, ne fait rien à la chose, et que celui de notre faculté des Arts n'est plus guère qu'un souvenir du Moyen- Age ; que l'Angleterre nous l'a conservé, tout comme la vieille coiffure universitaire, par un certain goût d'archaïsme ; qu'ailleurs enfin ce nom n'est plus connu que des érudits. En France, par exemple, la faculté des Arts a fait place à deux autres, celles des Lettres et des Sciences, et si en Allemagne les deux branches restent réunies, c'est sous un nom tout différent, celui de Faculté philosophique.
A dire vrai cependant, aucun de ces noms n'est à dédaigner, et si nous avions le temps d'interroger chacun d'eux, il aurait, j'en suis sûr, quelque chose à nous apprendre. Mais je m'arrête uniquement à celui qui nous demeure, comme très propre à faire ressortir un caractère important des études de cette faculté.
Un art est, en effet, dans le sens primitif du mot, le talent de faire quelque chose ; c'est un ensemble de connaissances et de procédés tendant à un but pratique ; et si nos Lettres et nos Sciences avaient entièrement dépouillé ce caractère original des Arts, je ne sais quelle estime ou quel avenir elles pourraient se promettre dans ces pays nouveaux dont le génie est, pour de bonnes raisons, si fortement orienté vers les choses utiles.
Or, Messieurs, ce qu'il faut bien voir, c'est que rien n'est au fond plus fécond pour la prospérité et pour l'influence d'une nation moderne que le culte des lettres et des sciences. A moins d'une forte éducation scientifique, dans une certaine élite d'hommes spéciaux, qui formeront ensuite à tous les degrés l'esprit du pays, la prospérité matérielle de la nation est désormais en souffrance. A moins d'une formation vraiment littéraire de ses écrivains, de ses orateurs, leur parole aura peu d'écho dans la grande assemblée des peuples.
Mais quoi, pourra- t-on dire, l'agriculture et le commerce ne sont-ils pas les grandes sources de richesse du Canada? et que leur importent donc votre grec et votre latin, vos mathématiques, votre astronomie, votre physique et votre chimie ? Des arpenteurs pour toiser nos terres, des charrues et des moissonneuses, que les Anglais ou les Américains nous vendent toutes faites, des