Archives dw Séminaire de Québec
L'Abbé Maillard succéda à Tabbé de Saint- Vincent dans les missions Micmaques, et il y résida de 1735 à 1768, époque où il mourut à Halifax, c'est-à-dire durant l'espace de trente-trois ans.
Franquet, dans son Journal^ écrivait en parlant de la mission de Maligaoueche :
*' Nous avons été visiter Tlsle de la Sainte-Famille ou l'abbé Maillard a établi la mission des Sauvages ; elle est à deux lieues du petit Saint-Pierre, séparée de la grande terre du sud de Tlsle par un bras de 100 toises de largeur. Elle est couverte de bois franc propre à la construction. L'établissement que ce missionnaire y a fait au compte du Boy n'est jusqu'à présent point considérable. Mais il a dessein de l'étendre."
Note de l'abbé H.-R. Casgrain.
voyage, sans vous parler de l'étrange étonnement où m'a jette la vue d'un bâtiment, dont la grandeur est énorme, et où Pindustrie humaine a sçu se ménager des commodités qu'on croiroit ne pouvoir jamais trouver qu'à terre.
Nous sommes partis de l'Isle d'Aix le 24. de juin jour de St. Jean. On mit à la voile à onze heures du soir. Le bâtiment qui faisoit voiles pour le Canada n'a cessé de nous accompagner jusqu'au grand Banc sur lequel on a croisé par ordre de la cour pendant cinq à six jours. L'appréhension où l'on étoit que les Anglois ne fissent quelque peine aux pêcheurs françois, a fait qu'on s'est mutuellement escorté jusqu'au dit lieu; tout étoit si paisible d'une part et d'autre, que chacun s'est déterminé à poursuivre sa route, le Héros à Québec, et le Rubi à l'Isle Royale.
Le temps de la navigation a été des plus heureux si .vous en exceptés les cinq premiers jours. Le Ruby qui passe pourînfecté depuis son voyage au Levant, exhaloit un air si pernicieux qu'en ces cinq jours de tems on a jette quatorze hommes en mer. Le mal les prenoit à la poitrine et les suffoquoit presque en même tems. Tout étoit consterné. La terreur s'étoit déjà emparée des plus forts. Les prières jointes aux excellens conseils que Dieu seul suggère dans des conjonctures si critiques, ont banni l'infection du bâtiment, et par conséquent modéré l'activité du mal. Il étoit tems que le ciel prit le party des affligés, autrement la mer nous eût infailliblement à tous servi de sépulture.
J'ay, grâces à Dieu, fait cette traverse avec toutes sortes d'agrémens. Une heureuse société composée de personnes toutes de marque et de bonne Religion, ne m'a pas permis d'engendrer de mélancholie, bien moins encore de réfléchir sur les risques qu'on court à voguer sur un élément si fougueux. J'ay outre cela très utilement employé mon tems à repasser plusieurs traités de morale; et je m'y suis porté, si je l'ose dire, avec une ardeur presqu'égale au besoin que je ressentois vivement en avoir. Ce qui fait que je n'ay nullement ressenti les atteintes de cet ennui qui rend les personnes insupportables à elles-mêmes. Au contraire, pour vous parler avec franchise et sincérité, je suis en quelque sorte fâché de n'être plus à bord, parce que je crois ne trouver de longtems occasion de vacquer si constamment à l'étude. Quoiqu'après tout je préfère encore d'être à terre, et que je désire me rendre au plutôt à la mission où Dieu me destine par votre entremise.
Nous sommes aussitôt arrivés que nous avons vu la terre. Les brumes épaisses qui régnent sans cesse sur cette mer, nous ont privé du charmant plaisir de la voir quelques jours avant que
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d'y arriver. L'inquiétude où un chacun de nous étoit de sçavoir si les terres étoient voisines où encore éloignées, n'étoitpas petite. Enfin le 13. Aoust nous nous sommes rendus dans les rades de Loùisbourg. La joye que tout le monde ressentoit est inexprimable. Le bâtiment n'eût pas plutôt donné le signal de son arrivée, que la principale batterie de la ville, tous les vaisseaux marchands, jusqu'aux brigantins, se mirent en devoir de le saluer : chacun faisoit tour à tour gronder son tonnerre ; le feu fut d'une demy heure. Spectacle qui m'a frapé, parceque tout m'est nouveau. Mr. de St. Vincent qui s'est heureusement trouvé à Loùisbourg dans cette conjoncture, vint audevant de moy dans la persuasion où il étoit qu'pn luy envoyoit un suplément : je pris aussitôt congé des Messieurs de bord, pour me rendre • avec luy au logis de Mde. Chevalier, refuge ordinaire des missionnaires. Nous allâmes de là en diligence saluer Mr. le Gouverneur et luy présenter vos lettres. Il nous reçût, mais bien moins en homme de cour qu'en vray protecteur des missionnaires. Il désira sçavoir avant toutes choses l'état de la santé de Mr. de Brisacier et de la vôtre, sur quoy je l'ay pleinement satisfait. Il tomba ensuite sur l'article des missions. Il nous dit qu'il avoit éprouvé par luy même quelle étoit la vie des missionnaires, surtout dans le dernier voyage qu'il avoit fait avec Mr. de St. Vincent; qu'il songeoit très sérieusement à nous procurer toutes les petites commodités qui pouvoient en adoucir les rigueurs. Qu'après l'expédition des affaires les plus importantes de Sa Majesté il ne pensoit plus qu'à se prêter tout entier à nous pour délibérer sur ce qui nous regarde. Enfin il nous témoigna ne pouvoir trouver plus grande satisfaction qu'à s'entretenir avec nous de l'œuvre de Dieu. Il me paroît véritablement qu'il a promis dans le dessein d'accomplir. Mr. de St. Vincent ne tiendra pas un autre langage en vous parlant de l'exposé qu'il a fait pour le commissaire ordonnateur, des choses nécessaires aux chapelles des missions.
Je n'entreprens point de vous faire icy l'éloge du cher confrère que Dieu m'a donné. Le détail que j'auroisà faire de ses bonnes qualités, seroit sans fin. Je dis seulement que Dieu l'a fait naître pour être ce qu'il est. Son humeur s'accommode parfaitement avec la mienne. Sa charité est sans bornes ; la peine qu'il a prise à étudier une langue sans principes et sans méthode, et qu'il a apprise en si peu de tems au grand étonnement de tout le monde l'amour qu'il a pour ses ouailles, le désir qu'il a de me voir au plutôt en état de faire comme luy les fonctions de patriarche, joint aux mouvements qu'il se donne pour cela, en
sont des preuves suffisantes. Félicités vous, Monsieur, d'avoir trouvé un si bon sujet; pour moy je bénis Dieu du thrésor qu'il fait trouver en sa personne. Nous sommes icy ensemble à faire nos petites provisions, et prêts à partir à la plus prochaine occasion. Nous vivons dans une parfaite union avec les RR. PP. RecoUects ; c'est le changement qui a opéré cette merveille : car depuis que leur petite société est renouvellée, on n'a pas eu le moindre différend. Le Père Etienne leur Supérieur est tout à fait homme de bien, solidement pieux, suffisamment éclairé, particulièrement sur la morale, et passablement bon prédicateur, en un mot digne de présider.
Je ne vous diray rien de l'état des missions, parceque je ne parlerois que sur un j'ay oui dire; non plus que du progrès que je fais dans l'étude de la langue jusqu'à ce que j'aye atteint le printems de 1736. Je laisse à Mr. de St. Vincent qui sçait et qui a vu, à vous informer de toutes ces choses dans une relation assés ample qu'il en a fait, et qu'il adresse pour cela à Monsieur de Brisacier. Je vous parleray encore moins du Païs où je suis actuellement, persuadé que vous savés mieux que moy ce qu'il en faut dire et ce qu'il en faut taire. Après tout s'il m'est permis d'effleurer seulement en passant ce qui fixe les yeux de l'homme le moins curieux, et le moins porté à observer, je confesse n'avoir vu dans Loûisbourg que deux choses dignes de remarque, son enceinte et ses souterrains. On voit que dans le dessein de ses fortifications, tout y est heureusement conçu, et fidellement exécuté dans ce qu'il y a déjà de fait. On remarque trois batteries entre toutes les autres bonnes et bien fortes, toujours prêtes à faire feu, et justement placées aux endroits où l'ennemi est redouté. Le souterrain est spatieux, très bien voûté, l'épaisseur de ses flancs est de 19 pies. C'est un azile assuré pour les habitans du lieu, et qui peut-être les mettera plus d'une fois à couvert des furies de la bombe, et des coups de canon, car l'Anglois se rend icyjsuspectdejourenjour. Au reste le païs considéré en luy même n'est ni beau ni bon. Il n'est pas beau, car les brumes qui y sont aussy fortes au solstice d'été qu'à celùy d'hyver, sans parler des pluyes qui y sont très fréquentes, le rendent déplaisant dans toutes les saisons. Vous y excepterés néanmoins quelques jours de l'automne, pendant lesquels Phœbus apparamment moins courroucé qu'à l'ordinaire daigne par intervalles nous montrer sa belle tête et nous favoriser de quelques uns de ses rayons. Ce païs n'est pas bon, car son terroir n'a pour toutes qualités qu'une humidité qui pourrit. Si on y veut faire des jardins, et pratiquer quelques petits potagers, il faut employer
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une terre étrangère, laquelle, quoique cultivée avec soin, ne rend jamais la graine qu'elle produit, pareille à celle qu'on luy a confiée. Tout ce qui sert à la vie et au vêtement, est d'outremer. Les framboises, les sapins et la prusse sont les seules choses qui croissent en ce païs, et qui en font toutes les misérables richesses. Comme je considère icy le païs en luy même, je ne parle point des douceurs que la mer luy procure. La prusse est une production d'arbre dont on se sert pour faire une sorte de bière assés bonne, médecinale et d'un grand secours pour le païs vu que l'eau naturelle n'y est pas même potable. Tout ce que je viens de vous dire n'est nullement hyperbolique; c'est un aveu de tous ceux qui y demeurent, et qui ont parcouru l'Isle.
Mais comme ny la bonté, ni la stérilité des climats n'a du nullement me toucher eu égard à ce que Dieu me fait la grâce d'entreprendre ; je dois aussi m'embarrasser fort peu des bonnes ou des mauvaises qualités de la terre que j'habite, pour veû que j'y trouve ce que j'y cherche. Une des choses que je dois actuellement demander au Père de famille (selon ce que m'en insinue le pieux langage de Mr. de St. Vincent) est telle, que puisqu'il daigne m'employer à sa moisson, il me fasse toute ma vie abhorrer l'esprit de mercenaire en m'inspirant l'esprit opposé.
Mr. de St. Vincent vous a suflSsamment informé de tout ce que Monsieur Tremblay désire sçavoir sur le sujet de feu Mr. Courtin. La vérité est qu'il avoit quelques effets dont une partie a été vendue sans sçavoir ce qu'est devenue l'autre. On dit de plus que les personnes chés qui il se retiroit se sont approprié le reste comme à elles appartenant, soit en disant qu'il leur étoit redevable, ou qu'enfin elles interprètent la volonté du mort en leur faveur. Le commissaire ordonnateur sçait ce qu'il en est; mais sa reserve sur cet article donne à penser qu'il n'ose luy même parler, encore moins procéder contre ces personnes. J'ay fait bien volontiers ce que Mr. Tremblay m'avoit enjoint de faire dans la lettre qu'il me fit l'honneur de m'écrire à la Rochelle à ce sujet, quoique Mr. de St. Vincent m'ait cent fois dit et redit que ce n'étoit que démarches inutiles et peines perdues. S'il est possible de retirer quelque chose de ce qui a été apprétié et vendu, je vous le feray sçavoir pour l'an prochain, parce que comme il nous faut incessamment partir pour la mission, je croy ne pouvoir raisonnablement vous satisfaire cette année sur cet article.
Je n'ay point encore vu Mr. de St. Poney, et il y a apparence que je ne le verray de longtems. Caria distance qu'il y a de chés luy chés nous, est considérable. Je n'ay rien d'ailleurs qui
m'engage à Palier trouver. Mr. Chauvreux qui va dans ces quartiers en qualité de missionnaire, s'est chargé bien volontiers deluy rendre les lettres, la décision manuscrite de Mr. de Montorcier avec le livre qui luy sont addressés.
Vous m'excuserés, Monsieur, si je n'ay rien déplus sérieux à vous écrire. Quand Dieu m'aura fait passer par les épreuves de la vie Apostolique, j'auray pour lors occasion de trouver matière plus convenable à ma plume. Comme vous ne m'avés envoyé icy que pour continuer ce que la divine miséricorde a bien voulu commencer, j'espère par les grâces que vos bonnes prières m'attireront, ne me jamais écarter de cet esprit qui fut toujours le vôtre et celuy de toute la maison dont je me glorifieray toujours d'être le très humble sujet. Je suis, Monsieur, avec toute la reconnoissance et le respect que je vous dois, vôtres très humble et très obéissant serviteur.
P. Maillard,
Miss, des sauvages.
Je vous prie d'assurer Mr. de Brisacier de mes très humbles
respects, aussi bien que tous les Messieurs du Séminaire. Nous
les prions instamment de se ressouvenir de nous dans leurs SS.
Sacrifices.
Du 24 octobre 1737.
Monsieur,
Vous m'excuserés quand vous sçaurés que j'ay écri l'an passé, quoique mes lettres ne vous ayent point été remises. Je bénis Dieu de tout mon cœur, de ce que vous -nous ayiés envoyé M. LeLoutre qui va hyverner avec moy à Maligaoueche dans le Cap breton, pour se mettre au plutôt au fait de la langue, et travailler par ce moyen efficacement à la sanctification du Mikmak. Vous l'aviés destiné des à Paris pour remplacer Mr. de St. Poney, ce qui ne se peut aisément faire cette année, faute d'occasion, et ce qui ne se fera pas l'autre, eu égard au grand besoin où sont les sauvages de l'Isle et du cap de missionnaires. J'ay réfléchi surtout ce que vous m'écrives à ce sujet, j'en ay parlé à M. de St. Ovide, qui me répondit que ce que je disois se combattoit, attendu quejen'avois rien de plus pressé à luy dire tous les jours que je ne suffisois pas seul pour parcourir en un an des païs immenses ; que M. de St. Vincent qui partageoit les travaux, passoit cette année en France ; que les sauvages dévoient par
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conséquent tomber dans une indigence affreuse des choses spirituelles ; Que sur ces remontrances de ma part il jugeoit à propos d'arrêter Mr. Le Loutre dans Tlsle, quoiqu'il sçût vos desseins. Mr. de St. Vincent sera donc remplacé ; et j'auray la joye et la consolation d'avoir un collègue, avec qui je pourray travailler de concert dans les missions. Monsieur de St. Ovide qui doit aller à Paris au séminaire, vous dira bien des choses que je ne puis vous apprendre, parceque je suis extrêmement pressé de me retirer. Vous pouvés sçavoir par ma lettre à Mr. de Montorsier, combien nous sommes sensibles à la disgrâce de M. de St. Vincent. C'est tout dire, que depuis qu'il est dans l'Isle, il n'a jamais ^té abbreuvé que de fiel et chargé de croix.
Je suis, Monsieur, avec un très profond respect Votre très humble et
très obéissant serviteur
Maillard. Ptre miss.
De Loûisbourg, ce 24.8bre 1737.
Si vo«s vouliés me faire la grâce de m'envoyer l'année prochaine la Retraite Ecclésiastique de Mr. l'abbé Tiberge, vous m'obligeriés beaucoup. Nous nous recommandons à vos saintes prières dans le Sacrifice.
A Monsieur
Monsieur Collet Directeur du Séminaire des Missions Etrangères, rue du Bacq a Paris.
A Loûisboug. 28. octob. 1737.
Monsieur,
J'ay sçû qu'on avoit pensé au séminaire quejen'avois point écri l'an passé. Que j'étois demeuré insensible aux croixs de mon confrère, Que je n'étois pas apparamment satisfait du Patriarchat de Maligaouèch dans l'Abrador, puisque je dédaignois en donner des nouvelles. Mais permettes moy de vous dire que je me crois calomnié. Car j'ay écri, c'est un fait ; si on n'a pas reçu mes lettres, s'en est un autre. M. de St. Vincent qui passe en France cette année, certifiera que je suis vérace dans la première proposition, et qu'on ne peut rien conclure de la seconde à mon désavantage, puisqu'il s'est luy même chargé de mes lettres pour le séminaire. Je pourrois même citer par abondance de
droit Mr. de St. Poney avec qui j'écrivis de concerta Loûisbourg pour repondre à Mr. Miniac vicaire général du Diocèse de Quebek au sujet de Mr. de St. Vincent, et pour vous donner avis de sa disgrâce. Vous me passerés, Monsieur, cet exorde ab abrupto : peut être m'y exprimai -je un peu trop cruëment parla trop grande habitude où je suis de parler mikmak.
Je ne sçaurois vous exprimerla joye où je suis d'avoir Mr. Loutre pour collègue ; j'ay tout sujet d'en remercier la divine providence. Le retour de Mr. de St. Vincent empêche qu'il n'aille à Port Royal trouver Mr. de St. Poney, parcequ'il est absolument nécessaire qu'il reste pour les sauvages, auxquels je ne puis suffire seul. Nous hivernerons donc cette année tous deux, luy pour apprendre le jargon mikmak, et moy pour luy enseigner, autant qu'il plaît à Dieu m'en donner la capacité.
Nous n'oublions point luy et moy toutes les bontés que vous avés eues pour nous pendant notre résidence au séminaire. Nous vous prions de les continuer, et nous vous demandons particulièrement de demander instamment à celuy qui se trouve entre vos mains après la consécration, qu'il nous fasse des missionnaires selon son cœur.
Nous sommes, Monsieur, de cœur et d'affection, '
Vos très humbles et
très obéissants serviteurs ♦ Maillard ptre miss.
Le Loutre ptre miss.
Nous sommes très pauvres en calottes ; et le froid picque beaucoup icy : votre charité en sera touchée.
Nous vous prions de saluer pour nous Mr. de Ville Dieu, Mr. de Monte ; Mr. de L'aunay et tous les Messieurs du Séminaire, Mr. Déjan Le Pèvre et les autres lAissionnairc^ et Mr. Patricot.
Du 29 septembre 173S l
Monsieur,
Je ne sçay comment m'exprimer pour louer votre charité à regard de celle (jui m'a donné le jour, et pour vous en marquer
1. Au haut de la lettre, et écrite par une autre main, probablement celle d'un des directeurs du Séminaire des Missions Etrangères de Paria, se trouve rindication suivante :
Rp.pvHif'ii le 11 jïtillH n.j'J.
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mon éternelle reconnoissance. Vous me pardonnerés la béviie de l'an passé : puisque dans le doute où j'étois qu'elle fut soulagée de vos libéralités, je m'étois exprès gêné pour accomplir le précepte que Dieu me fait d'honorer ma mère.
Je suis assés-tôt de retour à Loûisbourg pour embrasser Mr. Le Loutre qui embarque pour l' Acadie à dessein d'hy verner avec les sau%'ages de ce païs, qui depuis très longtems ont extrêmement faim du pain spirituel de la parole. Dieu fait bien toutes choses. Il m'a procuré un hy vernement des plus gracieux par le bonheur que j'ay eu de posséder Mr. Le Loutre, et m'a fourni une belle occasion d'apprendre en apprenant à mon confrère. Tout va bien pour le nouveau missionnaire, il est en état de faire valoir le talent Evangélique partout où il trouvera des Mikmakes. Il ne parle pas encore bien correctement, mais il tient la clef des principales conjugaisons, ainsi l'usage lu y rendra la parole assurée. Il est parfait mikmak à l'Eglise, parce qu'il sçait, lit et chante parfaitement bien toutes nos prières ] il n'y a que la conversation familière qui le trahit. Il va parcourir des endroits que j'ay parcourus l'été dernier, où il y a beaucoup de sauvages, encore plus de françois. Mais le point fixe de sa mission est à Mouchkoudaubougouek et au refoul de la Rivière de Chigabenakady, où tous les Mikmakes se sont rendus quand j'y étois, et où ils doivent se rendre incessamment sur la promesse que je leur avois fait de venir hy verner avec eux. Mr. Le Loutre n'a pas plutôt connu le dessein que j 'avois de m'y rendre, qu'il m'a prévenu, en me disant très modestement, et comme j-'il eût parlé à son supérieur, que j'étois maître de choisir mon département, que je ne pouvois néanmoins luy faire un plus grand plaisir qu'en le laissant aller à l'Akadie ; ce que je luy ay accordé très volontiers, voyant bien que l'Isle Roy aile n'étoit pas son centre. Il est aisé à deviner pourquoy. La principale raison est que la plupart des françois qui y sont, mènent une vie tout i\ fait difforme aux maximes Evangéliques. Quoiqu'il en soit, je suis déterminé à rester avec les sauvages de cette Isle, ayant cette confiance en Jésus Christ, qu'en m'efforçant de remplir tous les devoirs de mon ministère, l'opiniâtre indocilité de mes ouailles ne mettra point d'obstacle à mon salut. Nous ct>ntinuons à profiter des régies de conduite que vous nous donnés. Nous voyons beaucoup de mal au lieu où nous sommes, et nous ne disons rien. C'est tout dire que l'impiété y passe pour force d'esprit. On a pourtant dans l'extérieur un certain je ne sçay quoy qui fait entrevoir quelque marque de catholicité ; mais on est dans le fond plus vicieux que le vice même. La jeunesse y e-^t
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excessivement déréglée, parcequ'elle n'a devant elle que de pernicieux exemples. Les quantines que les officiers entretiennent au grand détriment de la Religion, sont des écoles de satan, les entretiens qu'on y forme ne sont que blasphèmes, qu'imprécations, que paroles éxécratoires, que discours remplis d'obscénité ; on s'y raille même impunément des plus saintes cérémonies de l'Eglise.
Si on vouloit avoir du moins recours au bras séculier, on pourroit bien en arrêter le progrès. Si je vous parlois encore delà mauvaise foy qui règne dans le commerce, vous ne pourries vous contenir en me lisant; mais je sens que je n'ay déjà que trop excédé les bornes d'une lettre ; j'abrège donc. Pour ne voua pas être à charge je ne vous dis point présentement en quel état se trouvent nos missions. Je remets à l'année prochaine à vous instruire pleinement du caractère de la nation mikmaque, et de quelle manière doit se gouverner leur missionnaire pour les servir à propos dans la grande affaire du salut. Si vous désirés aussi que je vous envoyé nos catéchismes et nos prières avec leurs interprétations sans oublier d'y joindre les nouveaux caractères dont nous nous servons pour la commodité des sauvages, je vous prie de me le marquer, et tout mon plaisir sera de vous satisfaire. Je suis toujours missionnaire dans l'Isle Royalle, puisque je ne manque point d'y hyverner tous les ans. Je fais néanmoins difficulté d'y hyverner cette année vu que l'Eglise et la maison menacent de ruine. J'en ay écri et parlé à Mr. Le Normand qui passe en France cette année. J'en ecri aussi à Mr. Le Gouverneur. Je les prie d'être persuadés que le vray moyen de fixer les sauvages dans l'Isle, c'est d'y fixer le missionnaire en le logeant, et en luy donnant une Eglise où il puisse célébrer en toute assurance. J'espère que tout ce que ces Messieurs feront à ce sujet, aura un heureux succès. Je ne sçaurois m'empêcher de vous dire que Mr. de Mezi a de furieux ennemis à combattre à son arrivée en France, pour avoir mécontenté plusieurs des officiers. Comme nous n'entrons nullement dans ces sortes d'affaires, puisqu'elles ne nous regardent ni directement, ni indirectement, nous n'en parlons ni en bien ni en mal, nous ne songeons uniquement qu'à le mettre dans nos intérêts, pour tirer de luy de bonne grâce tout ce que Sa Majesté donne pour l'entretien des chapelles des missions. Nous pouvons même dire qu'il a fait pour nos sauvages et pour nous bien au delà de tout ce que nous étions en droit d'exiger. Si vous vouliés bien luy en témoigner notre reconnoissance vous nous obligeriés beaucoup, et ce ne seroit que pour l'engager à continuer toujours de même.
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Je n'oublie point de vous dire que Mr. Le Loutre qui vient de partir pour hiverner avec les sauvages de l'Akadie, est plus que jamais demandé à Port Royal ; on m'a remis depuis son départ, une lettre qui luy est addressée, dans laquelle Mr. Armstrong gênerai de l'Akadie, le presse vivement de se rendre à l'endroit où on l'a envoyé de France.
Apparamment que Mr. de St. Poney veut se retirer, ou passer à Quebek. Je ne parle qu'en devinant, parceque je n'ay eu aucunes de ses nouvelles ; quoique je lui aye écri à ce sujet. Quoiqu'il en soit j'ay écri à Mr. Le Loutre, après avoir pris avis -du Lieutenant de Roy, qu'il ne pouvoit mieux faire qu'en hyvernant avec les sauvages de Chigabenakady, pour faire ensuite sa mission le Printems prochain dans tous les endroits où il trouveroit des Mikemaques ; et qu'ensuite il pourroit aller à Port Royal pour y relever Mr. de St. Poney ; qu'en faisant ainsi, nos missions ne souffriroient pas tant, vu que nous faisions fond sur un missionnaire pour les sauvages au retour de Mr. Le Gouverneur. Qu'il feroit donc sçavoir à Mr. Armstrong, qu'aussitôt qu'il auroit fini de parcourir la pôte, il se rendroit à Anna- Polis, et qu'avant toutes choses il ne manqueroit pas de sçavoir si Mr. de St. Poney a dessein de se retirer ou non. Nous avons pris la liberté de vous écrire l'an passé d'une manière à vous faire connoître que la conduite des RR. PP. de l'Isle Roy aile mésédifioit beaucoup : mais par la miséricorde de Dieu, il y a depuis ce tems un grand changement dans leur façon d'agir. Leur vie est actuellement celle d'un honnête séculier. Il y a apparence qu'elle deviendra encore plus régulière, s'ils ont soin de se commettre plus rarement qu'ils ne font : un grand défaut en eux, c'est de n'oser ouvrir la bouche pour déclamer contre les desordres et les déréglemens de la colonie. Je vis avec eux dans une parfaite intelligence, et j'en rends grâces à Dieu : mais je m'observe de façon que je ne m'ingère jamais de rien faire chés eux de ce qui concerne les fonctions Ecclésiastiques; je n'acquiesce pas même aux prières qu'ils m'en font, pour ne leur donner aucune occasion de me chicaner. Nous n'avons point d^ordo pour régler l'office du Bréviaire. Si vous vouliés bien nous en faire tenir deux pour l'année prochaine, vous nous fériés un plaisir extrême ; Mr. de St. Vincent qui revient avec Mr. Le Gouverneur, pourroit bien s'en charger. Il y a à Loùisbourg une communauté de filles que l'on nomme Congréganistes, envoyées de Mont Real pour élever et instruire le jeune sexe. On ne sçauroit dire le bien qu'elles font tant par leur assiduité à remplir les devoirs de leur vocation, que par la grande édification
qu'elles donnent à toute la ville. On menoit à Loûisbourg une vie si 1 chrétienne avant Farrivée de ces bonnes filles, qu'on s'approchoit à peine autems de Pâques du sacrement de l'Eucharistie ; telle étoit la Religion de l'un et de l'autre sexe : mais depuis que ces saintes filles ont donné l'idée d'une vie plus parfaite par une plus fréquente réception de ce divin sacrement, on a la consolation de voir la table du seigneur moins déserte, et fréquentée presque tous les dimanches et les fêtes : si je vous tiens ce propos, ce n'est que parceque je suis tout à fait sensible au grand bien qui resuite de leur établissement dans la colonie. Mr. Le Loutre est party si précipitamment de Loûisbourg qu'il n'a pu avoir la satisfaction de vous écrire.
Mrs. de la Goudalie etChauvreulx Prêtres missionnaires pour les françois dans l'Akadie m'ont prié de vous assurer de leurs très humbles respects. Je viens d'envoyer à Mr. de la Goudalie le Mandement de Mgr l'Evêque par lequel il déclare Vicaire gênerai de son diocèse Mr. l'abbé de l'Isle-Dieu. Je finis, Monsieur, en vous priant de continuer à vous ressouvenir dans le très saint sacrifice du missionnaire de l'Akadie, et de celuy de l'Tsle Royale; et je suis avec un très profond respect,
Votre très humble et
très obéissant serviteur.
Maillard. Ptre miss, des sauv.
A Loûisbourg 20. 7bre IToS.
A Loûisbourg. 1. 8bre 1738.
Monsieur,
J'ay reçu celle que vous m'avés fait l'honneur de m'écrire, à laquelle vous me permettrés de repondre selon les reflexions que j'en ay tirées. Vous avés bien pensé d'envoyer Mr. Le Loutre à Port Royal pour relever Mr. de St. Poney, vous avés encore mieux fait d'approuver le choix qu'en a fait la divine providence pour demeurer avec le mikmak. Je ne sçaurais vous dire avec quelle application il a étudié leur langue pendant tout le tems que nous avons été ensemble. Son attache étoit telle qu'il ne m'a
1. Ou cette expression est ironique, ou le mot peu a été oublie avant chrétie7i'iie.
pas été possible de regarder dans aucun autre livre que dans des cahiers de mikmak, pour repondre, autant que mon petit sçavoir m'en donnoit l'aisance, à toutes les questions qu'il me faisoit journaliérement; je n'ay jamais pu obtenir autre chose de luy'que deux heures de tems après souper pour voir alternativement l'Ecriture Ste. et la Théologie Morale. Il sçait actuellement, grâces à Dieu, se tirer d'affaire avec les sauvages qu'il instruit et confesse très bien ; il a de plus le don de se faire craindre parmi eux, ce qui contribuera infailliblement à l'amendement des plus déréglés d'entre eux. Dieu luy fasse la grâce de persévérer comme il commence, et il se sçaura bon gré des peines qu'il a prises. Il fait actuellement sa mission dans les terres de l'Akadie où il y a bon nombre de sauvages qui soupirent depuis longtems après un missionnaire qui les entende. La consolation qu'il doit avoir, c'est d'être avec des oiiaïUes plus dociles que les miennes.
Nous n'avons plus à désirer qu'un troisième pour les sauvages de risle St. Jean, qui sont extrêmement dérangés, parcequ'ils ne voyent presque jamais le missionnaire. Mais, il nousfaudroit une personne qui fut de caractère à agir de concert avec le missionnaire de l'Akadie, et celuy de l'Isle Royale ; et par ce moyen on viendroit bien vîte à bout de réduire Tindocilité du mikmak, et de fixer son inconstance. Nous sommes bien réjouis d'apprendre que M. de St. Vincent revienne l'année prochaine avec ses pouvoirs. Nous sommes toujours convaincus et persuadés que tout ce qu'on luy a imputé n'est qu'un effet de la plus noire calomnie. On n'a pas moins menti, quand on a dit qu'il avoit de l'argent, puisque personne ne sçait mieux que les Sœurs de la Congrégation, Mr. Le Loutre et moy, l'embarras où il étoit à Loûisbourg, lorsque Mr. Le Normand ne voulut luy donner que la moitié de ses appointemens. Le missionnaire le plus désintéressé dans ce païs est nécessairement sujet à s'entendre de semblables reproches. J'ay cette confiance en Dieu, que si je suis de quelque utilité aux Mikmakes de l'Isle Royalle, il ne permettra pas qu'on me taxe impunément de faire ce que je ne fais point, et que je ne veux jamais faire. Nous vous prions, Monsieur, de vouloir bien marquer pour nous à Mr. de Mézi, que nous ne pouvons assés luy témoigner notre amour et notre reconnoissance en conséquence des bontés et des attentions qu'il a pour nous. Sans doute que ce que vous voudrés bien luy dire à ce sujet, l'engagera à faire davantage. Nous sommes bien aises de nous le ménager, parceque personne au monde n'est plus en état de nous rendre service dans la colonie ; c'est particulière-
ment lorsque les vivres sont rares, que nous avons recours à luy pour le soulagement de nos sauvages. C'est aussi pour ce qui manque à nos Eglises, et pour bien d'autres nécessités que nous nous addressons à luy.
Je suis, Monsieur, avec un très profond respect,
Votre très humble et
très obéissant serviteur.
Maillard. Ptre. miss.
Nous vous demandons en grâce de ne nous pas oublier dans le tièd St. sacrifice.
A Loûisbourg. 19. 7bre 1739.
Monsieur,
Je me suis fort à propos ressouvenu, en lisant celle dont vous m'avez honoré, du Quid habes quod non accepisti de St. Paul, pour bien prendre ce que votre charité m'attribue. Après avoir donné gloire à Dieu de tout ce qui luy plaît faire par nous dans le poste où nous sommes je crois ne pouvoir mieux faire que de vous imiter, et comme on ne peut en vous imitant, ne vous point satisfaire, je me sçay bon gré qu'en travaillant à l'un je parvienne à l'autre. J'ay toutes sortes de remercimens à vous faire, et particulièrement de l'attention que vous avés eûë à envoyer quelque chose à ma mère qui me marque être dans une très grande nécessité.
Vous avés prophétizé, Monsieur, dans ce que vous me marqués au sujet de M. Le Loutre. Je viens d'apprendre qu'on ne l'inquiète plus. Je crois que si j'eusse été Mr. de St. Poney, j'eusse bientôt desarmé Mr. Armstrong qui n'étoit indisposé contre Mr. Le Loutre que parcequ'il ne voyoit aucunes de ses lettres. Il ne pouvoit véritablement les voir, parcequ'elles étoient adroitement interceptées. Mr. Le Loutre et moy disons que cela est plus que probable parce qui nous a été rapporté par ceux qui étoient chargés de rendre ces lettres. J'ay conseillé à mon confrère de se transporter luy même à Port Royal, de se munir pourtant auparavant d'une lettre de Mr. de Bourville Lieutenant de Roy et commandant à l'absence du Gouverneur. C'est ce qu'il a fait, et je pense qu'il s'en est bien trouvé. On dit beaucoup de bien du nouveau Gouverneur; et il y a apparence que ce n'est pas sans sujet : car il a mis, depuis qu'il est à Loûisbourg de
très excélens réglemens tant par rapport au soldat que pour ce qui concerne l'officier. Il passe pour agir en vray reformateur. J'ay vu par moy même qu'il n'a rien plus à cœur que d'introduire le bon ordre dans la colonie, et de l'y maintenir. On a enfin favorablement écouté la demande d'un nouvel établissement pour les sauvages de l'Isle RUe. Mr. de Forand m'a montré dans ses instructions que le tout étoit laissé à sa disposition. Cela fait, nous ne desirons plus qu'un troisième pour demeurer avec les sauvages de l'Isle St. Jean, qui sont excessivement libertins. On en fera quelque chose quand on leur aura donné un missionnaire. L'endroit où ils sont est de tous les autres le plus propre à être cultivé. Tout ce que je désire, c'est de voir un homme du caractère de Mr. Le Loutre remplir cette place. Mr. Le Gouverneur doit écrire pour cela à Mr. le Ministre. Rien n'empêche que je ne vous prie bien, Monsieur, de faire en sorte que la personne qui nous seroit envoyée, fut jeune, pieuse, et d'un tempéramment robuste. Peut être pense t'on qu'on exige trop, en demandant trois missionnaires, parcequ'on ne sçait pas de quelle façon sont disposées ces missions. Il auroit fallu que les choses eussent été ainsi dès le commencement pour voir maintenant que les sauvages seroient ce qu'on avoit envie d'en faire. Tout prend un assés bon train dans la mission où je suis, et j'attens toute autre chose quand on m'aura bâti. J'ay particulièrement à rendre grâces à Dieu de ce que la plupart ne sont plus si addonnés au vin et à l'eau de vie. Vous ne sçauriés vous imaginer. Monsieur, tout ce que nous avons eu à essuier tant de la part du françois que de celle du Mikmak, pour venir en partie à bout de l'entreprise.
Permettés-moy, Monsieur, de me recommander plus que jamais à vos bonnes prières et ss. sacrifices, et de me dire toute ma vie avec beaucoup de respect et de soumission.
Votre très humble et
très obéissant serviteur ,
Maillard Ptre miss.
Mr. Le Loutre qui ne peut écrire cette anné3, m'a dit de vous addresser ses très humbles respecta.