A MADAME
Au sujet du Voyage de la Flotte commandée par M, le Duc d^Enville et partie pour le Canada le 20. Juin 1746.
Madamb
J'ai reçu la lettre, dont vous avés bien voulu m'honorer, Ton ne peut être plus sensible que je le suis au compliment que vous avés la bonté de me faire, sur mon heureux retour en France, et je suis d'autant plus flatté de la part que vous y prenés, que vous me donnez par la les témoignages les plus assurés de votre estime.
Vous me demandés la relation d'un voyage qui a été traversé par un enchaînement de peine, de travaux, et de malheurs, que nous eussions moins ressentis s'ils avoient été suivis d'un succès d'entreprise et d'opérations.
Je vous suis trop dévoué, Madame, pour ne pas sacrifier jusqu'à mon amour propre et satisfaire votre curiosité.
J'ay l'honneur de vous envoyer mot pour mot le journal de ma navigation, je sçay que les termes de marine ne vous épouventeront pas, l'Etude et l'Expérience que vous en avés faite me rassurent.
Vos regrets touchant la perte que nous "avons faite de M. ^ Le Duc d'Enville sont bien légitimes, nous n'avons bien sentis tous nos maux qu'après la mort de ce Général, qui souffroit et supportoit les siens avec une constance et une grandeur d'ame qui ne peut se décrire. Le seul chagrin de voir sa flotte séparée et sans vivres a été l'unique cause de sa mort et non un combat personnel avec M. le Commandeur Destournel comme bien des gens en ont été persuadés.
Juin. — Tout le monde sçait. Madame, ce qui s'est passé sur la flotte depuis son départ de Brest et pendant le séjour qu'elle a
1. Mort la nuit du 26. au 27. 7bre. a bord du Northutnberland dans la Baye •de Chibouctouck.
fait dans la rade de Plsle d'Aix, ou nous fûmes un tems infini a attendre les vents propres pour en sortir, l'on se repentit, mais trop tard, du party que Ton prit de se fourer dans cette rade, d'autant plus que pendant cette saison de Tannée, les vents de Nord Est y souflent rarement, cependant après que la flotte eut essuyée différents ^ coups de vent, ils devinrent favorables le 20. juin, et sans perdre de tems, l'on mit le môme jour a la voile. L'Escadre fut mouiller dans l'Isle des Basques, ou elle arriva a quatre heures du soir. Une heure après le Commandant fit les * signaux d'ordre, et l'on recommandât d'être prêt à appareiller le lendemain à la pointe du jour. Pendant la nuit les vents devinrent Est, mais ils n'empêchèrent pas de mettre à la voile, et de louvoyer pour sortir des pertuis; M. le Duc D'Envillei la tête de son Escadre fut le premier à tenter le passage, mais le calme l'ayant surpris, il fut obligé de mouiller une ancre, toute la flotte en fit autant, et T après midy, ce Général dépêcha la 8 Mutine pour dire à tous les vaisseaux de s'approcher le plus qu'on pourroit de luy à la première marée.
Le 22 à trois heures du matin les vents s'étant mis bon frais de Nord Est nous mismes à la voile, à six heures nous eûmes perdu toutes terres de vue et nous navigâmes assés heureusement pendant quelques jours.
Le 25. à dix heures du matin nous primea connoissance des terres d'Espagne qui sont à l'Est du Cap d'Ortega, les côtes étant fort saines, nous revirames de bord, après les avoir reconnu de fort près, les vents qui etoient Nord Nord Ouest nous empêchèrent de doubler le Cap de Finister et même celuy d'Ortega, en sorte que nous fûmes contraints de louvoyer bord sur bord pendant plusieurs jours.
La nuit du 26. au 27. nous la passâmes en panne Tribord amur, plusieurs de nos vaisseaux, qui n'avoient pas bien entendu, ou mal compris les * signaux qui s'en étoient faits a dix heures du soir mirent Basbord amur, en sorte que pendant la nuit, il y eut plusieurs abordages. ^ h^ Amazone fut dématée de son mat de Perroquet de fougue, et eut son Beaupré emporté, un autre Vaisseau de transport le fut de ceux demizaine et d'artimon l'on
1. Le 10. Juin on en essuya un qui fit chasser nombre de vaisseaux, et tous furent obligés de mouiller une troisième ancre.
2. Par un coup de canon et une flamme blanche à la vergue de l'artimon.
3. Frégatte de 24. canons commandée par M. Le Ohevr. de Eersen.
4. Par un coup de canon et des feux a la vergue d'artimon, a la grand» hune, et a la hunne de mizaine.
5. Flutte hollandoise de 80. tonneaux chargée de vivres pour la flotte.
•envoyât à ces bâtiments nombre d'ouvriers, et ils furent bientôt réparés.
Le 29. nous vismes a la mer, une grande quantité de souffleurs, -ce sont des animaux longs d'environ douze pieds qui jettent par deux nazoires de Teau jusqu'à quinze pieds de haut, ils paroissent ordinairement avant le mauvais tems.
Juillet. — Le 8. Juillet à sept heures du matin il souffla un grand vent de Nord Ouest qui augmentant considérablement, nous obligea de mettre à la cape a la mizaine ; à dix heures il fut si violent que plusieurs vaisseaux ne purent plus porter de voilles, et ^ la Perle fut contrainte de faire vent arrière, ayant -eu son beaupré fort endommagé d'un coup de mer, elle passa a notre avant, et nous luy baillâmes, si elle vouloit être secourue, ou observée, mais il y a apparence que le bruit de la mer l'empêchât de rien entendre, prit la route de Brest, tirant de minutte -en minutte des coups de canon que le Commandant n'entendit pas, par ce qu'il etoit extrêmement tombé sous le vent, il ne put pas même apercevoir les ^ signaux d'incommodité que fit cette frégatte.
A dix heures du soir le vent calma, mais la mer toujours très grosse nous désoloit ; le Commandant fit allumer des feux, et chacun se rallia.
Le lendemain, il nous manquoit plusieurs vaisseaux, que nous retrouvâmes quelques jours après, par cequesçachant bien, que le projet de Monsieur le Duc D'Enville étoit de doubler le Cap Finister ils avoient fait route en conséquence et avoient profité des vents qui tombèrent le 14. dans la partie du Nord Nord Est.
Suivant la route que l'on tenoit, il étoit difficile de s'imaginer que nous étions destinés pour le Canada, et personne ne douta plus de voir sous peu de jours Gibraltar, ou Port Mahon, et Ton en fût persuadé jusqu'au 24. que nous primes un peu de l'Ouest et eûmes connoissance des formigos, qui sont placés par les 37. degrés 30. minutes de latitude. Pour lors nous pensâmes que nous portions nos forces à la Martinique, ce seroit on jamais imaginé que dans une saison aussy avancée, on envoya dans des mers pour lesquelles on part d'ordinaire dans le mois de Mars. La Martinique pour objet, l'on naviguoit avec assés de satisfaction, les vents alizés dans lesquels nons tombions, nous faisoient espérer d'arriver au bout d'un mois. Les vivres commençoient a
1. Frégatte de 10. canons construite à Brest pour servir de garde costes.
2. Un Pavillon sous les barres du grand Perroquet, et un coup de canon
clîminuer, l'eau encore davantage, les chaleurs augmentoient amesure que l'on approchoit de la ligne, cette rude situation attiroit a bord du Commandant bien des demandeurs qui n'obtenoient rien, ce qui faisoit des mécontens qui coramençoient a crier contre le projet .^cins le connoitre.
Monsieur Le Duc D'Enville voyoit, et entendoit tout avec un chagrin extrême, en sorte qu'il prit le parti de déclarer sa destination. Je vous laisse a penser, Madame qu'EUe fut la surprise de tous nos marins. Leurs réflexions et leur étonnement augmentèrent nos allarmes, car nous ne connoîssions pas encore les conséquences d'une pareille expédition et entreprise si tard.
Il fallut dès ce jour même diminuer les vivres fraîches des oflicier», pour donner aux malades qui ctcicnt déjà en grand nombre, la boisson fut taxée par homme a une demie bouteille de vin, et autant d'eau il faisoit en o iî.re des chaleurs a ne pouvoir pas rester plus d'un instant sur le pont, l'on en peut juger par notre latitude (|Hi se trouvent alors entre les 31. et 32. dégrés.
Le 26. ^ï. de Korsein commandant la fregatte du Roy * La MutAne reyeut du gnvÀ des paquets cachetés, et eut ordre de quitter la flotte et de ne les ouvrir qu'au bout de 24. heures.
Le 20. La - Remmmêe quitta pareillement l'P^scadre, mais nous sçumes tous qu'elle faisoit voile pour l'Acadie, ou elle devoit annoncer notre arrivée, et encourager les Canadiens, acadiens, et sauvages^ de ne point abandonner notre party, et de nous attendre constamment. Cette fregatte étoit chargée en outre de munitions et de vivres lyowr ^ V Aurore et le CVt^^o/- qui nous attendoient depuis longtems dans la Baye de Chibouctouck.
Août. — Le Premier d'août nous essuyâmes un coup de vent terrible qui sépara plusieurs vaisseaux, et dont le ^ Mars fut tellement endommagé, qu'il couloit bas d'eau, les grands calmes qui suivirent cet ouragant, luy furent favorables, il en profita pour se mettre a la bande, et se faire une demie carène, les vaisseaux qui ne marchoient pas bien, en firent autant, mais je ne me suis pas aperyu que dans la suite, cette réparation les fit aller mieux ce qui retardoit considérablement la flotte dont une
1. Elle fit voile pour le Missicipi, ou elle porta des munitions de guerre.