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Bancroft — History of the Vnited States^ vol. IV

porte la mort des deux côtés, et lord Howe tombe inanimé, la poitrine traversée d'une balle.

Peu s'en fallut qu'une panique désastreusenes'emparât de toute l'armée anglaise. Mais les éclaireurs américains tinrent ferme, les régiments reprirent leur sang-froid et taillèrent en pièces cette poignée de français qui se défendirent avec le courage du désespoir. Nous perdîmes dans cette funeste rencontre six officiers et cent-quatre-vingt-sept soldats tués ou faits prisonniers. M. de Trépézée fut blessé à mort. M. de Langis parvint à s'échapper et à gagner la Chute avec une cinquantaine des siens. Les pertes des Anglais étaient insignifiantes, quant au nombre. Mais l'âme de l'armée, l'espoir de la Nouvelle- Angleterre, l'idole du soldat, lord Howe, était mort, et mieux eût valu pour l'ennemi avoir perdu cinq régiments.

Abercromby resta foudroyé par ce tragique incident : il n'avait plus auprès de lui ce génie lumineux, cette volonté sûre d'ellemême, qui l'avait guidé jusque là. Un esprit de confusion et d'impéritie sembla se répandre sur l'armée anglo-américaine. Les troupes demeurèrent, sans nécessité, sous les armes, durant toute la nuit du 6 au 7. Et le 7 au matin, leur général les fit retourner au lieu du débarquement. Vers midi, Bradstreet fut envoyé pour rétablir les ponts et occuper le moulin à scie. Enfin, tard dans l'après-midi, Abercromby se décida à avancer, et vint rejoindre Bradstreet à la Chute, sur l'emplacement du camp occupé par Montcalm du 1er au 6. Quinze mille Anglo- Américains passèrent la nuit à une demi-lieue de trois mille Franco-Canadiens.

Durant le combat du 6, que l'on pourrait appeler le combat de la rivière à la Truite, nous avons vu que l'armée française occupait les hauteurs qui bordent la Chute. Sur les quatre heures du soir, elles avaient entendu un feu considérable et aperçu les débris du malheureux détachement poursuivis par les Anglais. Quelques compagnies de grenadiers avaient bordé le rapide de la Chute et, à la faveur d'un feu nourri, avaient aidé plusieurs de nos gens à le traverser à la nage. M. de Trépézée, gravement blessé, avait été transporté par quelques-uns de ses soldats. Il mourut un des jours suivants. M. de Langis avait été assez heureux pour échapper au feu de l'ennemi, et il rejoignit les troupes de la marine, dont il faisait partie. Le soir de ce même jour, 6 juillet, Montcalm et toute l'armée campaient sur les hauteurs de Carillon.

1. Lettre du marqxm de Montcalm au maréchal de BeUe-Isle^ ministre de la guen-e, 12 juUlet 1758.

Il était cinq heures de l'après-midi quand fut levé le camp de la Chute. Quelques-uns des bataillons descendirent en bateaux ; d'autres marchèrent un mille et demi en suivant la route militaire tracée dans les bois, débouchèrent sur le plateau de Carillon, où le 2ème bataillon de Berry travaillait aux retranchements, et allèrent établir leur bivouac un peu plus loin, sur le terrain libre qui entourait le fort.

Je crois opportun de toucher ici une question soulevée par M. Parkman, dans son grand ouvrage, Montcalm et Wolje. ^ S'appuyant sur un passage de Pouchot, il prétend que Montcalm l^t longtemps irrésolu au sujet de la tactique à adopter. Il le représente d'abord comme hésitant, dès le premier juillet, à choisir Carillon pour faire face à l'ennemi. D'après lui, Montcalm voulait, en ce moment, retraiter sur le fort St-Frédéric, et les représentations de MM. Lemercier et de Lotbinière l'empêchèrent seules d'adopter ce parti. En second lieu, le 6 juillet, le énéral français aurait montré encore beaucoup d'incertitude, quant au choix du champ de bataille, et balancé entre le poste de la Chute et le plateau de Carillon. Avant de se replier sur ce dernier endroit, il aurait convoqué une espèce de conseil de guerre, où Bourlamaque se serait prononcé pour la Chute, tandis que deux vieux officiers, MM. de Bernés et de Montguy, en signalant le danger que les Anglais occupassent les hauteurs voisines, auraient décidé Montcalm pour Carillon.

Je pense être justifiable de différer d'opinion avec l'historien américain. Tout indique que le plateau de Carillon avait été le champ de bataille choisi par Montcalm dès le début de la campagne. En premier lieu c'était l'endroit désigné par les officiers du génie. Dès l'hiver précédent, M. d'Hugues, jeune officier de grand mérite, avait étudié la position, et signalé ses avantages stratégiques, dans un mémoire daté du 12 mai 1758. ** Pour *' prendre Carillon, disait-il, l'ennemi doit d'abord s'emparer de " cette hauteur. Il est donc essentiel de la défendre, et un *' général qui veut empêcher le siège doit y faire un bonretran- " chôment. Ce retranchement, fait de troncs d'arbres superposés, " doit être fraisé par des branches sèches, bien élaguées et *' entrelacées. Toutes les approches seront embarrassées par un " abatis d'arbres jusqu'à la distance de 50 toises. Ce retranche- " ment peut se perfectionner en deux fois vingt-quatre heures, " et être bien gardé par six mille hommes. Il coûterait bien du '* monde à qui voudrait le forcer, et, même s'il était bien

1, Mordcalm et Wdfe^ vol. 2, p. 99.

" défendu, il ne serait pas enlevé par une armée trois fois plus " nombreuse que celle des assiégés." ^ Ce mémoire avait été communiqué à Montcalm, qui en comprenait parfaitement l'importance. Et, de fait, le plan de M. d'Hugues fut suivi de point en point par les ingénieurs de Pontleroy et Desandrouins. L'idée du général devait donc, très probablement, être fixée d'avance conformément à ce plan, qu'il avait pu étudier depuis deux mois. Il y a là plus qu'une présomption.

En second lieu, dès le 1er juillet, le lendemain de son arrivée à Carillon, Montcalm avait désigné le champ de bataille. ** Le "marquis de Montcalm, en même temps, put reconnaître et " déterminer la position qu'il voulait prendre pour la défense du " fort de Carillon, en occupant les hauteurs qui le dominent, ^^ 2

Enfin, le 6 juillet même, Montcalm, encore au camp de la Chute, écrivait ce billet à M. Doreil : "Je n'ai que pour huit " jours de vivres, point de Canadiens et pas un Sauvage. Ils ne " sont pas arrivés; j'ai affaire à une armée formidable. Malgré " cela je ne désespère de rien : j'ai de bonnes troupes. A la con- " tenance de l'ennemi, je vois qu'il tâtonne; si, par sa lenteur, " il me donne le temps de gagner la position que f ai choisie sur " les hauteurs de Carillon et de m^y retrancher, je le battrai.''^

Par le même courrier, il adressait un billet analogue à M. de Vaudreuil : " J'espère beaucoup de la volonté et de la valeur " des troupes françaises ; je vois que ces gens-là marchent avec " précaution et tâtonnent : s'ils me donnent le temps de gagner " les hauteurs de Carillon, je les battrai. "

Il est clair, d'après tout cela, que Montcalm avait choisi sa position, au moins depuis le 1er juillet. Qu'il ait donné à ses officiers l'occasion d'exposer leur avis, comme le rapporte M. Pouchot, rien de plus naturel. Mais encore une fois Montcalm n'était ni irrésolu, ni hésitant ; il faisait preuve au contraire d'une résolution et d'une clairvoyance admirables, dans la situation presque désespérante où il se trouvait placé.

En effet, jamais général n'avait couru pareil danger de perdre son armée, son pays, sa réputation, sa vie même. Toutes les déterminations, toutes les positions, étaient également périlleuses. Il ne pouvait être question pour lui de rencontrer en rase campagne 16,000 hommes et une puissante arftUerie, avec 4,000 hommes et point de canon. Il devait donc ou bien reculer sans

1. Remarques sur la situatimi du fort CariMon et de ses approches, (DocumetUs de Paris^ manvrscrits, vol. XIV, p. 86. ) Ces manuscrits sont déposé» à la bibliothèque de la Société Littéraire et Historique de Québec.

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