La Légère
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pour cet effet, il tachèrent de sauver quelque chose de la carguaison du vaisseau, ils réussirent a en tirer sur une espèce de radeau qu'ils firent quelques sacs de grains, plusieurs boucaults de bœuf salé, et du biscuit, ils semèrent le bled, et se servirent du reste, en attendant leur petite récolte.
Pendant environ un an, ils vécurent d'un commun accord, l'officier ne se prévalant pas de son grade et travaillant a la terre avec le matelot, mais se lassant de cette vie pénible, il ne songea plus, qu'a en rendre tous les désagremens réversibles a son compagnon a qui il entreprit de prouver qu'il n'étoit fait que pour luy, et en conséquence le fit travailler par la suite et s'en servit comme de son Esclave. Celuy cy accoutumé de tout tems a obéïr, se soumit dans les commencemens avec assés de docilité, l'espérance de se voir un jour délivré, et que son officier le recompenseroit étoit un motif pour luy faire observer la subordination.
Après six ou sept ans de séjour dans cette Isle, nos deux habitans furent malades pendant plusieurs mois de façon a ne pouvoir se donner aucun soulagement mutuel, et encore moins continuer leurs travaux, en sorte que la récolte fut très petite ; L'officier s'en plaignit avec hauteur, et le matelot de son côté luy dit avec vivacité, que s'il eut travaillé, ils ne seroient pas dans le cas, que doresnavant, il vouloit avoir son bien et qu'il alloit s'établir dans une autre partie de l'Isle. Mais qu'auparavant ils dévoient partager tout ce qui avoit été jusques la en commun. A cette demande, l'officier le maltraita. Il luy dit quil étoit un malheureux avec lequel, il ne vouloit point avoir de Commerce, quil ne luy vouloit rien donner, et que s'il paroissoit encore devant luy, il le tueroit. \ cette menace le matelot s'écarta, et ne parut plus en effet de quelques jours ; il vivoit de quelques animaux qu'il tuoit. Cette vie luy parut bien dure, et il résolut d'en secouer le joug, pour cet effet, ayant un jour cherché longtems son officier a la chasse, et l'ayant enfin trouvé, il le tua d'un coup de fusil, c'est ainsy que le Matelot se trouva maitre absolu de l'Isle.
En 1734. les Anglois du Cap Breton résolurent d'aller faire dans l'Isle de Sable une descente pour sonder si la pêche en étoit facile, ils armèrent donc plusieurs petits Batimens, ou gouealettes, et y furent, aussitôt que l'habitant aperçut a la mer ces Batimens, il se transporta dans la partie de l'Isle sur laquelle ils paroissoient faire voile, et les vit mouiller a l'Ouest distant d'une lieue ; pour lors il alluma des feux sur les bords de la mer comme pour leur montrer l'endroit ou ils dévoient aborder avec leurs chaloupes.
Ce signal surprit les Anglois qui croyoient l'Isle inhabitée, ils s'armèrent de leurs Periers, et abordèrent ; des qulls se trouvèrent assés près pour apercevoir facilement ce qui se passoit a terre, ils comprirent aux démonstrations de joye que faisoit notre habitant, que c'etoit quelque échapé de naufrage qui se réjouissoit dans la pensée qu'il touchoit au moment de sa délivrance, En effet les Anglois prennent terre. Cet homme se jette a leurs pieds, et leur demande en grâce de l'embarquer avec eux, ceux cy y consentent, et après la ^ Pêche faitte qui fut des plus abondantes, ils l'emmenèrent a Plaisance.
Cet homme accoutumé depuis bien des années a vivre indépendant et a ne travailler qu'autant qu'il vouloit, et uniquement pour luy même s'ennuya tellement au bout de l'an de sa nouvelle vie quil sollicita le Gouverneur de Terreneuve pour qu'on luy permit de retourner dans son Isle. Il obtint d'autant plus facilement ce qu'il demandoit, que Ton pensa que cet homme etoit a même d'y donner du secours aux malheureux que la tempête y jetteroit ce qui arrive souvent, les mers y étant terribles et les approches très dangereuses.
Il s'embarqua donc avec tout ce qui pouvoit luy rendre la vie moins désagréable, et retourna dans son ancien domicil ; ou il vit content, et ou il n'a jamais voulu avoir de femme c'est ainsi que se suffisant a luy même il mené une vie douce, quoique laborieuse, quand sa récolte manque, une année il n'en perd pas un morceau, étant toujours en avance.
Tous ceux qui vont dans cette Isle se font un plaisir de luy donner quelque chose, et on ne sçauroit luy faire un plus grand plaisir que de luy donner de la poudre et du plomb, du vin ou de l'eau de vie, il s'habille des peaux des bêtes qu'il tue, et son habitation en est couverte. Il y a vingt six ans qu'il est dans l'Isle, et il en a cinquante et un.
Mais je reviens a la façon dont notre Pilote s'est tiré de cette Isle.
Un jour se promenant sur le bord de la mer, il aperçut du c#té ou il avoit échoué un batim't. de pescheurs qui ayant mouillé se dépêchoit de mettre son canot a la mer, pour sans doute aller visiter le bâtiment qu'ils apercevoient sur le sable, il y courut, et se cacha dedans, des que les pécheurs y furent entrés, il en sortit, et courut du côté ou ils avoient laissé leur canot, ils le suivirent aussitôt, et se jetterent dedans tous ensemble, pous-
1. On pêche sur ces Costes de la Moriie autant estimée que celle du grand banc.
LE CANADA-FRAMÇAIS
fiant au large, parce qu'ils le reconnurent pour françois et qu'ils craignirent qu'il n'en vint d'autres. Des qu'ils furent a bord de leur senod, ils levèrent l'ancre et mirent a la voile pour Louisbourg qui est le Port d'où venoit le Parlementaire.
Le 23. a la pointe du jour notre Command't. defrela son petit hunier et fit les signaux de désafourcher.
Le 24. a sept heures du matin il fit ceux d'apareiller, le Prince d^ Orange qui se trouva a l'entrée de la Baye, en sortit le premier et fut mettre en panne a une lieue au large, a mesure que chaque vaisseau se trouva dehors, il en fit autant et nous ne fûmes décapés qu'a cinq heures du soir qu'on fit servir d'un petit frais du Nord faisant route a l'Ouest Sud Ouest la mer belle et l'horizon fin ; c'est ainsy que nous quittâmes la Baye de Chibouctouck, après néantmoins nous être précautionnés de Pilottes costiers, du Port Royal et en avoir mis a bord de chaque vaisseau.
L'on avoit fait partir le 22. tous les Acadiens et sauvages que l'on avoit ramasser pour aller commencer a bloquer Port Royal, M. de la Joncquere fit distribuer aux sauvages des couvertures de laine qu'ils mettoient sur leurs épaules pour tout habillement, ils sont braves jusqu'à la folie, et se battent en désespérés, lorsqu'ils ont a faire aux Anglois. Ce n'est point l'appas de leur bien qui les font agir, la seule idée de les pouvoir manger, les anime, ils en trouvent la chair parfaite et beaucoup au dessus de l'excellent gibier, ^ que fournit le pays.
Ces peuples que l'on pourroit sans injustice appeller bêtes féroces ne sont pas les seuls qui habitent le pays de l'Acadie. Il y a en outre les Accadiens qui sont descendans du Régiment de 2 Carignan qui fut envoyé en 1651. dans cette Province pour en soumettre a la France les sauvages. Lorsque la conquête en fut faite, on distribua des portions de terre a chaque soldat, et on permit aux officiers de revenir, mais que ceux qui voudroient rester le Roy leur conserveroit leurs mêmes appointemens. Le plus grand nombre qui ne jouissoit en France que d'un bien très médiocre acceptèrent la proposition et furent s'établir a Quebeck et a Montréal, ou ils forment aujourd'huy des maisons de condition extrêmement riches.
Les Acadiens vivent de fort bonne intelligence avec les sauvages qu'ils appellent et mette au nombre des bêtes, dont ceux cy ne se formalisent pas, ces derniers sont d'une fidélité sans exemple a l'égard des Acadiens, ils ne touchent jamais a leur