‹ Collection de documents inédits sur le Canada et l'AmériqueChapitre 27 sur 292 · Pouchot, vol. I, page · texte numérisé non relu

Pouchot, vol. I, page

gauche. Trois lignes de blancs uniformes bordent le retranchenaent ; en arrière, chaque bataillon a sa compagnie de grenadiers -et ses piquets en ordre de bataille, prêts à porter secours. Montcalm a défendu de tirer un seul coup de feu sans son ordre.

Les colonnes anglaises avancent toujours au son du fifre et de la cornemuse; elles sont engagées dans l'enchevêtrement de l'abatis ; leur mot d'ordre est d'enlever la position à la baïonnette, et elles marchent au pas de charge, '* avec une vivacité digne des meilleures troupes ". Pas une balle n'a encore été échangée, et les Anglais touchent presque aux retranchements de gauche défendus par la Sarre et Languedoc. Le moment est solennel. Soudain une voix vibrante se fait entendre: — Feu! La crête du mamelon se couronne de flammes, et trois mille fusils vomissent la mort dans les rangs ennemis. La bataille était commencée.

Labourées, décimées par cet ouragan de fer et de plomb, les colonnes anglaises vacillent, hésitent un instant, puis reprennent leur marche avec une admirable intrépidité, en répondant au feu de nos bataillons. La mort semble planer sur ces abatis sanglants. N'importe; grenadiers, montagnards, se pressent, se poussent, enjambent les troncs d'arbres, laissant des lambeaux de leurs uniformes et de leurs chairs aux branches tranchantes comme des glaives, et montent d'un même élan vers ces retranchements meurtriers. Mais au pied de la ligne fançaise se dressent les arbres " appointés " comme autant de chevaux de frise ; la tempête infernale fait rage ; une grêle de balles tombe des sommets où flottent les drapeaux de la France dans le brouillard rouge de la fusillade ; et les feux croisés des '' saillants '' balaient le revers de la hauteur.

Enfin l'ennemi recule : *' La position est imprenable ", s'écrient les soldats anglais. Mais Abercromby, qui se tient à un mille et demi en arrière, au moulin de la Chute, envoie l'ordre de recommencer l'attaque. Et les intrépides colonnes reprennent leur élan. Scène épique : des masses d'hommes rendus furieux par le carnage, se .précipitant dans un efl'royable eçchevêtrement d'obstructions, tombant, se relevant, s'embarrassant dans les branches aiguës, foulant aux pieds des cadavres, criant, jurant, et s'avançant toujours vers la hauteur fatale d'où semble pleuvoir le trépas !

Ah I ce fut une rude et radieuse journée ! Pendant sept heures les masses anglaises, déployant une valeur à laquelle il faut rendre hommage, s'acharnèrent à forcer les lignes françaises. Elles furent constamment repoussées. An début de la bataille,

notre aile gauche fut la plus chaudement attaquée. Deux colonnes anglaises TassaîUirent ensemble. Le brave Bourlamaque, à la tête des bataillons de la Sarre et du Languedoc, y fit des prodiges de valeur. Vers trois heures, une balle lui brisa l'omoplate, et il dut céder le commandement à M. de Senezergues, qui le remplaça dignement. La troisième colonne attaquait presque en même temps le centre, où étaient Royal-Roussillon et Montcalm. Le général, à la fois capitaine et soldat, volant du centre i\ la gauche, et de la gauche à la droite, communiquait partout Tardeur guerrière dont débordait son cœur vaillant, et semblait porter avec lui l'assurance de la victoire. La quatrième colonne anglaise dirigeait ses efforts contre notre droite entre Béarn et la Reine; M. de Lévis leur servit une chaude réception. Partout l'armée française montrait un front impénétrable.

A un certain moment, nos troupes entendent une vive fusillade, en arrière de leurs positions, vers le sud-est. Qu'y a-t-il ? Les ennemis auraient-ils tourné le retranchement? Non, non, Montcalm a tout prévu. Abercromby a bien tenté cette manœuvre, en envoyant des barques chargées de soldats sur la rivière à la Chute, espérant faire débarquer ceux-ci sans coup férir. Mais les volontaires de Bernard et Duprat sont à leur poste, et les reçoivent à coup de fusil. Le canon du fort se met de la partie ; deux barques sont coulées à fond, le reste prend la fuite.

Au milieu de la bataille, il arriva un singulier incident. M. de Bassignac, capitaine au Royal-Roussillon, avait attaché un mouchoir rouge au bout de son fusil, et il s'amusait à le faire flotter. Les Anglais croient que c'estjun drapeau parlementaire, et que les Français veulent se rendre. Ils courent vers le retranchement, tenant leurs fusils à deux mains au-dessus de leur tête, et criant : Quartier ^ quartier. En même temps, nos soldats, s'iniaginant que les ennemis veulent mettre bas les armes, cessent de tirer et montent sur le retranchement pour les recevoir. Heureusement M. Pouchot, dont la compagnie «manquait de balles, arrivait en ce moment pour en demander à M. de Fontbrune, commandant de Guyenne. *' Il s'y trouve dans l'instant de *' révénement. Surpris de voir ces soldats perch'és sur le retran- '' chement, il aperçoit aussitôt le mouvement des ennemis en '' avant. Dans ce temps M. de Fontbrune criait à ses soldats : " '' Dites-leur de quitter leurs armes et qu'on les recevra." M. '' Pouchot, qui jugeait à l'allure des ennemis qu'ils pensaient " bien différemment et qu'ils ne voulaient que joindre le retran- *' chement, cria avec transport aux soldats : '' Tirez ! tirez ! ne ^* Vdi/ez'vous pas que ces gens-là vont voUfS enlever ! " Aussitôt nos

*' Boldate obéissent, et cette décharge presque à bout pQrtant ren- '^ verse près de trois cents assaillants." ^

Cependant les colonnes anglaises s'acharnaient toujours à l'attaque. Furieuses d'être tenues en échec par une poignée d'hommes, elles s'élançaient à l'assaut avec une rage concentrée. Nos soldats, très gaulois, se permettaient parfois de montrer leurs chapeaux au-dessus du parapet, et de faire tirer l'ennemi sur des mannequins. Il y eut des moments critiques : les retranchements prirent feu à plusieurs reprises. Mais aussitôt les piquets de réserves apportaient des barriques pleines d'eau, et l'on allait noyer l'incendie, au milieu des balles.

La bataille était commencée depuis quatre heures. Nos troupes épuisées, mais pleines d'enthousiasme et de fièvre guerrière, se battaient aux cris de : Vive le roi I vive notre général ! Montcalm semblait être partout à la fois ; Lévis faisait des merveilles. Il était à peu près cinq heures.

Soudain une puissante rumeur éclate vers notre droite. Deux colonnes ennemies se sont réunies pour tenter contre ce point un effort désespéré. C'est l'élite de l'armée anglaise qui se rue sur nos retranchements, défendus par la Reine, Béarn et Guyenne. Le formidable 42ème est là. Les montagnards d'Ecosse, reconnaissables à leurs jambes nues et à leur costume bizarre, combattent avec une impassible bravoure et une froide ténacité. Rien ne les arrête ; ils vont, ils franchissent l'abatis, ils avancent toujours, semant leur route de cadavres et de sang ; ils sont au pied des retranchements. Toute l'armée sent que l'heure décisive est arrivée. " .4 droite, à droite, tirez à droite,^^ crient nos soldats. ^ Lévis voit le danger sans trembler: et l'auréole de Sainte-Foye semble planer déjà sur son front intrépide. Montcalm, tête nue, les yeux pleins d'éclairs, accourt avec ses grenadiers. Les baïonnettes étincellent. Un rempart de flamme, de fer et d'acier enveloppe le retranchement. Les montagnards géants tombent par centaines ; mais les blessés crient à leurs compagnons de marcher en avant et de faire triompher le drapeau. Leur major, Duncan Campbell, s'affaisse frappé à mort. Le capitaine John Campbell, suivi de quelques braves, parvient à escalader le parapet et tombe au milieu de notre armée où tous ces preux sont passés au fil de la baïonnette. La victoire définitive est encore incertaine.

Tout-à-coup à l'extrême droite, un cri se fait entendre : En avant, Cinadlens ! Lévis a ordonné une sortie aux compagnies

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