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Le comte de Montalembert, écrivant sur l'avenir politique de l'Angleterre, disait qu'il était toujours téméraire de raisonner sur l'avenir d'une nation. Cette difficulté qu'éprouvait le grand publiciste en face d'une puissance tant de fois séculaire et solidement assise sur des fondements que ni révolutions politiques, ni guerres gigantesques n'ont pu ébranler, grandit encore pour l'humble écrivain que préoccupent les destinées d'un petit peuple au berceau I Aussi au lieu de raisonner sur l'avenir de notre nationalité je me contenterai de démontrer par des chiffres, dont l'éloquence parlera pour moi, l'expansion vraiment merveilleuse des Canadiens-Français dans les Cantons de l'Est et dans les quelques autres comtés anglais de la province de Québec, où ils ont eu plus d'obstacles à surmonter, plus de préjugés à vaincre.
Je ne crois pas sans intérêt de faire connaître le développement régulier et normal d'une population qui, comme la nôtre, subit à un certain degré l'influence des races nombreuses qui l'entourent, et lutte pour maintenir un équilibre toujours menacé par le flot croissant de l'immigration anglo-saxonne.
En ce siècle où les diplomates semblent fixer leurs préoccupations sur les grandes agglomérations, on a vu des savants et des penseurs s'appliquer à faire connaître le développement des populations de la péninsule des Balkans, leurs efforts pour échapper à l'étreinte de la Turquie dégénérée, et leurs luttes ardentes pour conquérir leur autonomie. Mais pendant que ces divers groupes slaves formés de la Roumanie, de la Bulgarie et, de la Servie, et nés du fameux principe de l'équilibre européen, attiraient l'attention du vieux monde, un groupe important, de souche gauloise, se développait sur les rives du Saint- Laurent, luttant avec effort pour conserver son autonomie. Certes, bien différentes étaient les conditions politiques, économiques et géographiques dans lesquelles se sont développés ces deux
groupes ; toutefois le mouvement de la race gauloise a provoqué, dans une sphère plus restreinte, l'intérêt de ceux qui désirent ou qui craignent Tinfluence de la race française en Amérique. En effet si les trois petits peuples slaves ont surgi des nécessités politiques, et s'ils doivent leur indépendance à la jalousie mutuelle de leurs puissants voisins plutôt qu'à leurs propres forces, le Canada français, au contraire, a à redouter les nécessités politiques qui tendent à l'unité des races se partageant le Dominion ; et s'il maintient son :iutonomie, il ne le devra qu'à sa ténacité et à sa force d'expansion ; car le canadien- français n'a pas à combattre un pouvoir dégénéré, mais bien à lutter contre la plus puissante organisation politique du monde, et à résister à l'influence d'une race robuste dont la puissance d'absorption se fait sentir sur presque tous les points du globe. Et certes si nous comptons encore pour quelque chose dans les destinées de ce pays nouveau, c'est surtout à ce développement prodigieux de notre race que nous le devons, développement qui fait Tétonnement de l'étranger et renverse Ici calculs des populations hétérogènes qui nous entourent.
Aussi s'il fallait juger de l'avenir par le dernier siècle de notre histoire, et calculer la force future de la race franco-canadienne par la vitalité remarquable et les progrès dont elle a donné un si mémorable exemple depuis 1760, elle aurait lieu de se réjouir des destinées qui l'attendent et du rôle qu'elle est appelée à jouer sur ce continent. En effet quand on jette un regard sur les jours néfastes de la cession, lorsqu'on considère cette poignée de français livrés par la mère-patrie au ressentiment d'une nation orgueilleuse autant que puissante, on est étonné de la lutte si longtemps et si vaillamment soutenue avec les seules armes de la foi et du patriotisme. En vain remontons-nous aux époques les plus reculées de l'histoire, en vain interrogeons-nous les temps fabuleux, nous ne trouvons rien qui surpasse la constance, je dirai même l'obstination de la race canadienne-française dans la défense de ses droits politiques, civils et religieux. Et lorsque les orages de la tribune et du forum ont fait naître parmi nos hommes publics de malheureuses dissensions, le peuple, lui, grande et mémorable leçon, a poursuivi sa conquête pacifique et a sauvé, sans s'en douter, sa nationalité mise en péril par nos divisions politiques.
Il est beau de contempler cette œuvre admirable, de voir cette nation si faible d'abord, marcher sous le souffle de la Providence, réussir, sans menaces, sans intrigues, à s'emparer du sol, et, à })riser, par la seule puissance de son expansion, la barrière que
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lui opposent les races étrangères. Les anglo-saxons ont senti la supériorité d'un pareil procédé, et ils n'ont pu s'empêcher de pousser ce cri devenu célèbre : French Domination ! Il faut bien l'avouer, sans cet accroissement naturel de la race française, les brillantes luttes soutenues par l'épée ou par la parole seraient restées vaines: les Canadiens- Français auraient fini par succomber .et par subir le sort de cette malheureuse Irlande, qui depuis un siècle se débat inipuissante, entre les serres de l'aigle britannique. Ilg auraient fini par disparaître comme sont disparues les races primitives du Saint- Laurent si, pour se protéger de la tombe qui s'ouvrait, béante, sous ses pas, le paysan canadien-français n'eût peuplé sa chaumière de nombreux berceaux.
Cette fécondité étonnante, qui nous a sauvé d'une absorption en apparence inévitable, mérite donc d'être étudiée. Mais suivre les développements de notre race depuis la cession et dans la sphère immense où ils se sont accomplis, c'est une tâche que le manque de matériaux et le cadre relativement restreint de cet article m'interdisent. La nation canadienne-française, en effet, a pris pour champ de ses travaux et de ses courses toute l'Amérique du Nord. Je me bornerai donc à faire connaître le mouvement de la population de 1831 à 1881, c'est-à-dire depuis cinquante ans, dans la partie de cette province qu'on nomme Cantons de l'Est. J'y ajouterai quelques statistiques concernant les autres comtés anglais de la province : Ottawa, Huntingdon, Argenteuil et Pontiac. Faire voir que ce développement s'est effectué à notre avantage, c'est démontrer le plus énergiquement possible la vitalité de notre race, car, dans cette partie du pays, le progrès des nôtres s'est accompli dans des conditions plus difficiles qu'ailleurs, le courant anglo-saxon s'étant dirigé surtout de ce côté.
Les Cantons de TE^rt comprennent les cointéî? suivants: Arthabaàka, Drummond, Mégantic, Richmond, Wolfe, Compton, Sherbrooke, Shefford, Stanstead, Brome et Missisquoi. Lors de la cession la population française était disséminée le long des rives du Saint- Laurent et formait, même de Québec à Montréal, des établissements peu nombreux. Plus tard ces groupes épars, grâce à leur développement rapide, se rejoignirent, et bientôt, dépassant ces étroites limites, ils pénétrèrent peu à peu dans l'intérieur. Peu portés d'abord à s'enfoncer dans le GraniUNord inexploré, les colons étaient attirés vers les vallées au sud du grand fleuve, dont de hardis pionniers sondaient déjà les profondeurs.
Mais à r époque où la population française commençait à envahir cette' partie de la province, l'Angleterre y avait déjà dirigé un grand nombre d'immigrés anglo-saxons et angloaméricains. Voulait-elle en faire un rempart contre l'expansion de la race française, et la contenir dans les étroites limites des établissements primitifs? Il nous est permis de supposer que ce projet est entré dans les calculs des hommes d'état anglais. L'ancienne Rome, dont l'Angleterre, par sa puissance'd'absorption, est, dans les temps modernes, la plus fidèle imitatricç, n'avait-elle pas pour politique d'implanter sur le sol conquis des colonies romaines ? Quoiqu'il en soit, peu d'années après le traité par lequel la France livrait nos quelques arpenta de neige à sa puissante rivale, on divisa en Tovmships une vaste étendue de territoii;e située entre les seigneuries des bords du fleuve et la frontière américaine, et l'on donna à ces Tcmnships des noms qui devaient rappeler aux colons des Iles Britanniques les lieux qu'ils avaient quittés et leur faire oublier ainsi les ennuis de l'exil sur une terre étrangère. Etrangère I je ne devrais pas écrire ce mot, car ces colons ne venaient-ils pas s'établir sur un sol devenu britannique ? D'ailleurs l'anglais, comme autrefois le citoyen romain, est chez lui partout : / am a Britisher a remplacé l'ancien Ego sum Romanus I et c'est un talisman qui suffit au fils d'Albion pour le mettre à l'aise en toutes contrées où le poussent son audace et son amour du gain.
Bientôt anglais, écossais, irlandais, auxquels se joignirent un bon nombre d'anglo-américains que l'état d'hostilité existant entre la jeune république et la vieille monarchie faisait émigrer sur une terre française devenue britannique, arrivèrent en foule et s'établirent surtout dans les comtés de Sherbrooke, Stanstead, Missisquoi et Mégantic. Confiant dans cette immigration qui promettait de créer une petite province anglaise dans une province française, quelques francophobes du temps crurent avoir trouvé le moyen d'étouffer notre petit peuple au berceau, et bon nombre de nos compatriotes commencèrent à désespérer de notre avenir sur une terre pourtant si souvent arrosée du sang de nos prêtres et de nos soldats.Mais pendant que ces âmes patriotiques se désolaient, le peuple poursuivait son œuvre. La cognée et la charrue prenaient la revanche du mousquet et de l'épée. Les colons canadiens- français, en effet, semblèrent ne pas voir la barrière que, volontairement ou non, on leur opposait, et ils crurent dans leur naïveté que, sur cette terre de la Nouvelle-France, ils avaient conquis le droit de s'établir partout. Ils pénétrèrent donc dans les Tovmahips et se heurtèrent bientôt
aux établissements anglais. Que de fois on a vu un hardi pionnier s'établir seul au milieu d'une population qui lui était toutà-fait étrangère de langage et de religion, et vivre là isolé comme dans un vaste désert (Thommes, pour me servir de la pittoresque expression du poète, jusqu'au jour où il voyait enfin venir se grouper autour de lui une colonie de ses gens I
En attendant, il n'y avait généralement pas d'autres voies de communication avec les anciennes paroisses qu'un sentier péniblement tracé dans la forêt et souvent à travers la savane ; aussi parlait-on de la paroisse qu'on avait laissée presque comme d'un pays éloigné. Mais là où l'élément anglo-saxon n'avait pas pénétré, l'isolement du défricheur était plus rude encore, et souvent il n'apprenait l'arrivée d'un voisin que par le bruit lointain de la hache retentissant dans la forêt, et le sourd craquement produit par la chute d'un arbre qui devait fournir les matériaux grossiers de la première chaumière. La plupart des hardis pionniers de ce temps ne sont plus, mais la tombe n'a pas englouti avec eux le secret de leur héroïsme obscur, et un jour
 défaut des yieillards les jeunes le diront.
Cependant là où l'élément étranger dominait, le canadienfrançais eut à lutter pour avoir sa part d'influence, mais si iustice luifut quelquefois disputée, ce fut plutôt par une fierté naturelle à la race anglo-saxonne que par intolérance. Ces colons des Iles Britanniques nous croyaient un peuple conquis ; ils ignoraient •que Lévis gagna la dernière bataille, et que la cession de ce pays ne fut que le contre-coup des revers essuyés par les armées françaises sur le vieux continent. Ils ne se doutaient peut-être pas non plus que, bien avant l'arrivée de la plupart d'entre eux, les Canadiens-Français s'étaient faits les glorieux défenseurs de l'honneur britannique.
Mais chaque maison devint un essaim ; les groupes se formèrent, l'église catholique se dressa sans peur à côté du temple protestant, et grâce à la puissante organisation paroissiale, les Canadiens-Français virent croître peu à peu leur ascendant,qu'il8 finirent par faire prédominer d'une manière définitive. . La paroisse a été le plus puissant facteur de l'œuvre de la colonisation, dans ces temps difficiles où l'isolement aurait été fatal : pendant que les protestants se trouvaient nécessairement divisés par la diversité de leurs cultes, les Canadiens-Français, groupés autour de leur unique clocher, y trouvaient un centre de rallie-
ment et d'union qui doublait leurs forces, et leur permettait de se compter et de se connaître.
A eux se joignaient, pour l'exercice du culte, les Irlandais catholiques; mais, chose aussi étrange à dire que difficile à expliquer, on a vu souvent ces derniers se ranger du côté de leurs persécuteurs, prouvant par là que souvent l'unité de langue est un lien plus fort que l'unité de religion.
Pour donner une idée exacte du mouvement de la population dans les Cantons de l'Est, venons-en aux chiffres. Ceux qui suivent sont puisés aux sources officielles. Je ne puis remonter au delà de 1831. Et même le recensement fait à cette époque ne donne pas l'origine des populations, mais ne fait mention que de leur religion. «Au reste, avant cette époque, la marche en anant de l'élément français était à peine commencée, comme le prouve le tableau suivant des cantons habités en 1831 :
00MTK8 CATHOLIQUES PROTESTANTS
Drummond 2,063 1,493
Mégantic 343 2,333
Miasisquoi 757 9,979
Shefford 218 4,876
Sherbrooke 747 7,160
Stanstead 114 12,130
Comme, dans ce chiffre de 4242, se trouvent compris un bon nombre d'irlandais catholiques, on peut affirmer sans crainte que le nombre des canadiens-français ne dépassait pas à cette époque le chiffre de 3,000, contre près de 40.000 appartenant à des races différentes. Cette disproportion entre les deux éléments ne devait pas durer : en effet, le recensement qui se faisait treize ans plus tard, en 1844, donnait déjà le résultat suivant :
COMTÉS FRANÇAIS AUTRES RACES
Drummond 5,739 3,850
Mégantic 2,566 4,192
Missiaquoi 1,498 9,435
Shefford 2,889 7,258
Sherbrooke 1,295 12,284
Stanstead 636 11,379
L'élément français avait donc presque quadruplé en treize ans, tandis que les autres races n'accusaient qu'une augmentation de 8,000, ou de vingt par cent environ. Dès cette époque on
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peut voir que la place est fortement entamée. Mais les Anglo- Saxons, formant près des trois-quarts de la population, ne s'étaient pas encore émus de cet envahissement. Les Canadiens-Français n'étaient-ils pas abandonnés à leur accroissement naturel ? La France n'avait-elle pas oublié son ancienne colonie, et renoncé pour toujours à y envoyer des colons ? Les Anglais, au contraire, pouvaient compter sur une immigration constante, qui devait venir en aide à leur expansion naturelle, et leur permettre de prendre pied définitivement dans cette partie de la province. Cependant, sept ans plus tard, en 1851, un nouveau dénombrement avait lieu, qui renversait quelque peu les calculs précédents. En voici le tableau :
COMTES FRANÇAIS AUTRES RACBB
Drummond 11,416 6,136
Mégaiitic 8,423 5,412
Missisquoi 2,628 10,856
Shefford 7,290 9,192
Sherbrooke 3,017 16,997
Stanstead 1,292 12,606
La population française avait donc beaucoup plus que doublé en sept ans, tandis que les autres races n'avaient vu leur nombre augmenter que de vingt-cinq par cent. Les français formaient déjà un peu plus du tiers de la population totale: c'était certes un progrès extraordinaire et qui donnait des espérances que devait réaliser le recensement de 1861, dont voici les chiffres officiels :
COUTÉB FRANÇAIS AUTRES RACES
Arthabaska 11,620 1,853
Brome 1,644 11,068
Compton 1,885 8,325
Drummond 7,592 4,764*
Mégantic 11,161 6,728
Missisquoi 5,360 13,248
Ritthroond 1,312 7,572
Shefford 12,034 5,747
Sherbrooke 1,419 4,480
Stanstead 935 11,323
Wolfe 5,357 1,196
Dans ce dernier recensement le lecteur voit les noms^de plusieurs comtés figurer pour la première fois ; mais cela ne fait
pas sortir des limites des premiers comtés. En effet, depuis 1851, on avait démembré les comtés primitifs. Ainsi Arthabaska, plus récemment établi, fut formé d'une partie de Drummond ; Compton, d'une partie de Sherbrooke; etc., etc. Ce remaniement explique aussi certaines anomalies apparentes dans les chiffres : le comté de Sherbrooke, par exemple, qui en 1851 avait une population de 20,014 âmes, se trouve à n'avoir plus que 5,899 en 1861, grâce à la subdivision de ce comté.
D'après le recensement de 1861, l'élément anglais avait suivi la même progression que dans les sept années précédentes, tandis que la population française s'était accrue de 26,000 âmes, c'est-à-dire de plus de cinquante par cent. Cette dernière formai! donc alors près de la moitié de la population totale.
Le recensement de 1871 réservait une surprise plus grande encore et devait stupéfier la population de langue anglaise par l'irréfutable signification des chiffres suivants :
COMTÉS FRANÇAIS AUTRES RACES
Arthabaska 16,111 1,600
Brome 3,471 10,286
Compton 3,787 9,878
Drummond 10,487 3,794
Mégantic 12,074 6,805
Missisquoi 7,114 9,808
Richmond 3,718 7,495
Sheflford 12,683 6,808
Sherbrooke 3,544 4,972
Stanstead 3,212 9,926
Wolfe 7,504 1,319
Les Anglais constataient avec chagrin une diminution de 4,000 tandis que leurs émules ajoutaient 23,000 au chiffre de 1861, ce qui faisait pour ceux-ci une augmentation de trentetrois par cent. La majorité était définitivement acquise à l'élément français et elle devait s'accroître encore.
Un moment cependant l'on put craindre les effets de l'émigration aux Etats-Unis, qui a enlevé à l'agriculture des milliers de bras. Aussi ce n'est pas sans anxiété que l'on attendait le recensement de 1881 qui, suivant les pessimistes, devait faire constater un arrêt dans la marche progressive de l'élément français, j ,
Or ce recensement, pas plus que les précédents, ne devait causer de déception. II ne surprit pas les autres races, résignées
déjà au rapide développement de la population française, mais il eut lieu d'étonner cette dernière. En voici les chiffres :
COMTÉS FRANÇAIS AUTRES RACES
Arthabaska 18,677 1,444
Brome 4,910 10,117
Compton 7,706 11,876 «
Drummond 13,900 3,939
Mégantic 12,960 6,096
Misaisquoi 8,009 9,775
Richmond 6,259 8,330
Shefford 16,494 6,739
Sherbrooke 5,828 6,393
SUnstead 4,749 10,807
Wolfe 10,154 1,490
Malgré une émigration considérable qui dispersait notre race sur tous les points de la république voisine ; malgré le départ d'un bon nombre de familles pour la vallée du lac Saint- Jean, qui attirait déjà l'attention; la population canadienne- française s'était accrue de 26,000, ou de près de trente par cent, tandis que l'élément anglais ne comptait qu'un accroissement de 5,000, ou environ neuf par cent ; et encore cette augmentation étaitelle due en grande partie à une immigration d'industriels et de cultivateurs américains dans les comtés de Compton et de Sherbrooke.
Résumons en peu de mots : la population française, de 3,000 qu'elle était il y a cinquante ans, s'est élevée au chiffre imposant de 109,000. Pendant que les autres nationalités réunies doublaient à peine leur nombre dans le même laps de temps, nous avions multiplié la nôtre trente-cinq fois I
Depuis le dernier recensement, le mouvement qui emporte les Canadiens- Français vers les Etats-Unis ne s'est guère ralenti, en dépit des fréquentes crises financières qui ont sévi chez nos voisins; mais en compensation, un certain nombre d'anglocanadiens ont laissé les Cantons de l'Est pour se diriger vers l'Ouest : de sorte que les progrès de la race française ont dû se continuer dans la présente décade. Tout fait donc pressentir un résultat favorable en 1891, et nous pouvons dire avec confiance:
O champs qu'on a peuplés d'une autre race altière. Cantons de l'Est, dotés des plus étranges noms, Vous qui deviez servir contre nous de barriëre, Vous nous apparteniez, et nous vous reprenons i
I [Maintenant, si nous passons aux autres comtés anglais de la province, Argenteuil, Huntingdon, Ottawa et Pontiac, nous constaterons un progrès moins rapide mais aussi constant. Je commence mes statistiques au recensement de 1861, parce que, avants cette époque, Argenteuil et Pontiac ne sont pas mentionnés, et'qu'il est difficile de donner les limites exactes des deux autres comtés. Avant cette époque, Huntingdon avait une étendue beaucoup plus considérable qu'aujourd'hui, et contenait une large population française qu'un remaniement territorial'a transportée aux comtés limitrophes. Je prends donc les quatre comtés anglais à l'époque où on leur a donné des limites définitives.
ijr.Voici en regard les recensements de 1861, de 1871 et de 1881 :
Comtés.
Français.
Autres races.
Français,
Autres races.
Français.
Autres races.
Argenteuil
Huntir.gdon — Ottawa.
Pontiac
f Par ces statistiques on constate que la population française a doublé en vingt ans, et que l'élément anglais ne s'est accru, durant la même période, que de 6,000, c'est-à-dire d'un sixième seulement. La majorité n'est pas encore acquise dans ces comtés réunis, et même Huntingdon fait exception à la règle en vertu de laquelle la race française augmente plus rapidement que les autres, puisque, dans ce comté, elle ne s'est accrue que de six cents seulement en vingt ans. Mais elle peut se consoler en constatant que durant le même laps de temps l'élément anglais y a diminué de 3,000 !
Voilà le progrès accompli dans ces comtés, dont une clause de l'Acte de l'Amérique Britannique du Nord fixait définitivement les limites en même temps que celles de Brome, Compton, Mégantic, Missisquoi, SheflFord, Stanstead, Richmond et Wolfe. Cette clause avait pour but d'éviter tout morcellement tendant à diminuer l'influence des Anglais dans ces douze comtés et à leur enlever peut-être le privilège d'être représentés au parlement par des hommes de leur race. Mais quelques lignes insérées
DANS LES CANTONS DE l'eST 203
dans les statuts n'entravent pas la marche pacifique et par là même irrésistible d'un peuple. Une invasion armée se repousse, car là toutes les chances sont souvent livrées aux hasards d'une bataille; mais la lutte devient impossible contre l'expansion plus forte d'une race qui n'a d'autres armes que son énergie, sa constance, son respect des lois et son amour de l'ordre. Aussi, malgré la ténacité proverbiale de l'anglo-saxon, il cède devant la marche envahissante de l'enfant de la Gaule. Cependant cette lutte pacifique n'amène entre les deux races aucune acrimonie. Ayant, par des relations journalières, appris à se connaître et à s'estimer, les deux éléments vivent aujourd'hui en bonne intelligence, et l'anglais, avec son sens pratique admirable, comprend la légitimité de nos efforts pour acquérir l'influence qui nous est due, car '* à qui donne part de force on doit part de pouvoir, ubipars virium ibi et imperii pars e8t^\
Pour clore ces statistiques, il ne sera pas sans intérêt, je crois, de constater quelle part revient à l'immigration française dans ce développement extraordinaire de notre race. Or le recensement de 1881 relève dans les 15 comtés plus haut nommés 571 personnes nées en France !
J'ai parlé des progrès de la race française au point de vue de la nationalité, c'est assez dire que sous le rapport religieux le développement a été aussi accentué. En effet, qui dit canadienfrançais dit catholique. Aussi le voyageur qui a visité les Cantons de l'Est a pu remarquer les superbes institutions religieuses qui indiquent partout la présence de la race canadiennefrançaise ; et on peut dire des catholiques de cette partie de la province ce qu'un grand écrivain disait de ceux d'Angleterre : " Placés sous la sauvegarde des principes et des pratiques d'un gouvernement sincèrement et sérieusement constitutionnel, les catholiques ont triomphalement bravé leurs ennemis. Leurs églises, leurs maisons d'éducation et leurs monastères des deux sexes se fondent, se peuplent et s'administrent avec une facilité et une liberté qui, non seulement n'est pas surpassée, mais qui n'est pas même égalée dans aucune autre contrée du monde, catholique ou protestante."
Et comment pourrait-il en être autrement quand nos institutions se développent depuis la confédération sous l'action vigilante d'un gouvernement canadien-français et catholique, dépositaire de l'autorité britannique ?
Tel est le progrès que nous permet de constater ce rapide coup d'œil jeté sur les comtés intentionnellement destinés d'abord à favoriser l'élément anglais. Mais ce progrès n'est pas
204 POPULATION FRANÇAISE DANS LES CANTONS DE l'eST
tout. Il faudrait, pour juger de ce que nous «erons plus tard, étudier les éléments de prospérité ou de décadence que notre population porte dans son sein. Qu'importerait ce principe de vie qui multiplie notre nationalité, s'il existait chez elle des défauts propres à nuire à son entier épanouissement ! Mais cette étude du caractère et du tempérament de notre peuple demanderait une plume plus autorisée que la mienne et serait la tâche d'un observateur plus érudit que je ne le suis. Quoiqu'il en soit, et puisque les chiffres, dans ce siècle positif, veulent dire quelque chose, nous devons être fiers du travail accompli. Et si jamais sur cette terre restée française nous avons un rôle à jouer, ce sera une des plus grandes gloires de l'Angleterre d'avoir, sous l'égide de son puissant drapeau, protégé notre développement et laissé le champ libre à nos aspirations légitimes. Rien en effet ne fera plus oublier la conduite arbitraire qu'on lui reproche à l'égard de la malheureuse Irlande que le spectacle de ce petit peuple qui, grâce aux bienfaits de ses institutions politiques, aura marché sans trop d'entraves vers les destinées que lui réserve l'avenir.
Je ne puis déposer la plume sans rendre une dernière fois hommage aux vaillants compatriotes qui sont en train de franciser les Cantons de l'Est, et je ne puis mieux finir qu'en citant, pour les leur appliquer, ces beaux vers de Brizeux :
Oui nous Bommes encor les hommeB d'Armorique,
La race courageuse et pourtant pacifique,
Comme aux jours primilifs la race aux lon^ cheveux,
Que rien ne peut dompter quand elle dit : ''Je veux ! "
Nous avons un cœur franc pour détester les traîtres,
Nous adorons Jésus, le Dieu de nos ancêtres,
Les chansons d'autrefois toujours nous les chantons !
Oh ! nous ne sommes pas les derniers des Bretons :
Le vieux sang de tes fils coule encor dans nos veines,
O terre de granit recouverte de chênes !
J.-A. Poisson.