Louis Veuillot. Ça et là
du moinB le succès que trouve si facilement Técrivain en flattant les passions du lecteur.
Ces auteurs ne sont peut-être pas toujours restés au même niveau, et leurs œuvres ne pourraient pas toutes être recommandées comme également bonnes. Il s'agirait de faire un choix judicieux. Ainsi, avec M. Léon Gauthier, nous accueillerions favorablement plusieurs ouvrages de Jules Sandeau et d'Emile Souvestre : Mademoiselle de la Seigliire, la Maison de Pénarva/n et le Château de Monsabray, du premier ; le Mémorial defamMe du second ; le chef-d'œuvre de Saintine, Picàola^ et les romans et nouvelles de M. de Pontmartin. Les œuvres du grand romancier voyageur, Jules Verne, peuvent aussi entrer, sans inconvénient, dans toutes les bibliothèques. Si elles ne font pas de bien, elles ne font pas de mal, et avec elles le temps passe fort agréablement.
Les écrivains que je viens de nommer ont certainement réagi contre le naturalisme littéraire, mais d'autres ont poussé cette réaction plus loin encore : ils ont voulu faire des romans ouvertement et franchement chrétiens et catholiques, et se servir de ce genre attrayant pour enseigner la vérité et prêcher la saine morale. Ces auteurs ont prouvé qu'on peut peindre les passions en restant dans les bornes de la décence, charmer l'imagination sans la troubler de visions impures, toucher le cœur sans le corrompre ou l'affaiblir.
Ces romanciers sont peu nombreux, si on les compare à la multitude des écrivains matérialistes ou libres penseurs. Et parmi eux, il faut encore choisir, et ne pas tenir compte seulement des bonnes intentions. Ce n'est pas tout d'avoir des principes religieux et des idées saines ; il faut encore du style pour les exprimer. Pour que le roman, aussi bien que la poésie, soit digne d'être recommandé, il faut que ce soit une œuvre à la fois bonne et belle, dont la lecture soit profitable et pour l'intelligence et pour le cœur. Non seulement il est permis, mais il est nécessaire de se montrer exigeant en cette matière, et il ne faut pas craindre de fermer sa bibliothèque à tous les livres médiocres.
Notre qualité de canadien-français nous faisant un devoir d'être galant, nous donnerons la préséance aux dames.
Nombre de femmes auteurs se sont acquis, en ce siècle, une regrettable renommée par leurs écrits licencieux jusqu'à l'ex-
trême. Louis Veuillot a donné comme type du genre la Pécora qui figure dans les lÂbr es-penseur s. Mais à ces tristes célébrités^ nous pouvons, avec joie, opposer d'autres femmes qui, dans le camp catholique, ont consacré leurs talents à la défense de la vérité et de la morale.
Bien que la présente étude ait trait principalement aux auteurs français, nous ne voulons cependant pas laisser de côté ceux des écrivains catholiques des autres pays dont les œuvres ont été traduites en français et sont répandues parmi nous.
De tous les romans catholiques, VEnthovMosme, de Mme Gjertz, -est un de ceux qui ont une plus haute portée et qui contiennent le plus de nobles aspirations.
Madame Gjertz était une norvégienne convertie, qui vint à Paris lutter par le travail contre la misère, et qui succomba dans la lutte. Son nom ne fut guère connu que d'un petit nombre d'amis, parmi lesquels était Louis Veuillot. Ce judicieux écrivain avait su apprécier la haute intelligence et les éminentes qualités de Madame Gjertz.
U Enthousiasme est appuyé sur une thèse que l'on peut définir ainsi : le catholicisme, seul, répond pleinement aux instincts de liberté, de gloire et de bonheur que renferme Pâme humaine ; seul il peut donner à l'art son véritable idéal ; seul il découvre aux individus et aux nations, leurs véritables destinées.
Telle est la conviction à laquelle est arrivée, d'instinct, une jeune norvégienne protestante, Brigitte, descendante des anciens rois de Norvège, et héritière des héroïques traditions de sa famille. Dès l'enfance elle s'est vouée au service de la patrie, qu'elle veut régénérer. Gémissant de sa faiblesse, elle trouve un auxiliaire énergique et puissant dans le»' comte Stjernkrona, qui partage toutes les idées de la jeune fille et qui s'efforce de les faire prévaloir. Ces deux nobles cœurs s'aiment, mais Brigitte, comprenant l'immense valeur du sacrifice, veut immoler son amour sur l'autel de la patrie. De là une lutte intérieure qui la brise. Cédant aux supplications de son vieux père et aux désirs du comte, elle épouse Stjernkrona, mais la mort de ses fils en bas-âge lui fait croire que Dieu la punit d'avoir sacrifié la patrie à son amour. Une révolte des paysans, le danger que court Stjernkrona, blessé et prisonnier des rebelles, et la disparition d'un médaillon de la Vierge, talisman mystérieux, lui portent le dernier coup. Elle meurt en offrant sa vie pour sa patrie et en promettant à son mari et à ses amis qu'elle leur' enverra un signe. Ce signe, c'est le médaillon mystérieux qui est
retrouvé le jour même où la religion catholique reparaît en Norvège.
Ce livre est écrit sous forme de lettres, dans lesquelles Brigitte, le comte et leurs amis dissertent sur la religion, la politique, mais surtout sur l'art. On pourrait croire qu'un ouvrage de ce genre est froid et ennuyeux. Mais, si l'auteur y a mis son esprit et ses connaissances, elle y a mis aussi son cœur plein de vie, de chaleur, et de ces deux grands amours : Dieu et la patrie. C'est le caractère et c'est le mérite singulier de ce livre, dont le titre est si bien trouvé.
Mais l'enthousiasme a ses dangers, et je ne conseillerais pas au premier venu de suivre les traces de Mme Gjertz. Elle-même n'a pas réussi deux fois, et son autre ouvrage, Gabrielle, est de beaucoup inférieur à V Enthousiasme, C'est encore une thèse qu'elle y soutient, une thèse vraie, je le veux bien, mais dont l'exposition ne laisse pas d'être dangereuse. L'auteur veut montrer l'odieux des unions mal assorties, faites seulement dans des vues d'intérêt. Le cœur n'a pas été consulté, mais il revendique ses droits ; il se tourne du côté où lui apparaît le bonheur. Cette situation est fausse, et quoique Gabrielle ne fasse rien contre ses devoirs d'épouse, j'estime qu'il eût autant, sinon mieux, valu ne pas faire la peinture d'un sentiment qui peut éveiller des sympathies déplacées.
C'est du reste un reproche qu'ont encouru d'autres romanciers catholiques qui ont traité le même sujet.
Et malheureusement ce thème n'a que trop d'actualité dans un pays et à une époque où les mariages ne se font, le plus souvent, que pour des raisons d'intérêt ou de soi-disant convenances.
Que ce mal doive être signalé et puisse faire l'objet d'un livre, il n'y a pas à en disconvenir. Mais l'écrivain, dans son œuvre, doit bien sie garder de tout ce qui pourrait flatter, en aucune façon, les faiblesses du cœur. C'est une règle que Madame Augustus Craven n'a pas suffisamment observée dans le Mot de Vénigtne^ non plus que M. Arthur Tailhand dans le Testainent de Berthe,
Madame Léonie Donnet s'en est certainement mieux tirée dans son livre Un mariage en province, que Lady Georgina Fullerton a traduit en anglais sous le titre de The notary^s daughter, i L'union malheureuse dont il s'agit est une de celles que des parents intéressés arrangent sans autre considération que les avantages de fortune et de position qui doivent en résulter.
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Mais nous n'y voyons pas apparaître le tiers consolateur que nos modernes mettent trop volontiers en scène. Dans ses chagrins, la jeune femme recourt à la prière, et elle prend conseil de la tante Médée, une de ces femmes admirables qui ne vivent que pour faire du bien aux autres. Et, d'un autre côté, le mari, qui veut s'enfuir parce qu'il se croit haï de sa femme, est rappelé au devoir, et très vertement, par la noble jeune fille à laquelle il a voué un amour idéal et qui est devenue sœur de Charité. De sorte qu'en définitive tout s'arrange de la façon la plus pratique et la plus chrétienne du monde.
Nous venons de nommer Lady Georgina FuUerton. Ses œuvres, dont la plupart ont 'été traduites en français, l'ont placée au premier rang des écrivains catholiques. Un jugement sûr, de l'érudition et du savoir-faire justifient la grande faveur dont jouit l'auteur de Oonstcmce Sherwood, et de Rose Leblanc.
Les réserves que nous avons faites au sujet du Mot de V énigme ne doivent pas nous empêcher de rendre hommage à l'esprit profondément catholique qui anime ce livre aussi bien que les autres ouvrages de Mme Craven : Le récit d'une soeur ^ Anne Sévérin^ Fleurcmge, Miane, etc. Tous les critiques ont reconnu le mérite littéraire aussi bien que la haute portée morale de ces livres. Le seul reproche qu'on puisse faire à l'auteur, dit M. Godefroy i '* c'est de manifester une horreur trop vive des réalités de " l'existence... de rendre ses personnages trop subtils et de créer "" parfois des types sans analogues au monde."
C'est un reproche qu'on ne saurait faire à Madame Bourdon, née Lippens, qui débuta en littérature sous le nom de Mathilde Proment, et qui prit pour carrière spéciale le roman d'éducation. Le caractère, le but et la portée de ses œuvres peuvent se résumer dans ce que M. Nettement a écrit au sujet de l'auteur de la Vie réelle, " Au roman de la vie telle que les jeunes imaginations la voient dans leurs rêves et telle que la plupart des romanciers la présentent dans leurs tableaux de mœurs, elle a opposé l'histoire de la vie telle qu'elle se déroule pour la plupart des femmes, avec un mélange de joies et d'épreuves, avec plus d'épreuves que de joies, avec bien des espérances déçues, bien des rêves dorés que le temps dissipe d'un coup de son aile, des adversités à subir, des deuils à porter, des peines, des inquiétudes et des douleurs interrompues par quelques minutes rapides de bonheur, et partout, toujours, des devoirs à remplir." ^
1 Histoire de la littérature française,
2 Nettement, Le roman contemporain.
C'est donc une lecture sérieuse et fortifiante qu'offrent les livres de Madame Bourdon: Vouvrilre des fabriqua, Uouvriire de Paris, les Souvenirs d'une institutrice, Léontine^ Une parente pauvre, le Mariage de Vhècle, etc. L'auteur s'est plus préoccupée de faire une œuvre morale qu'une œuvre littéraire. Cependant son style, très simple, est toujours correct et ne manque pas de charme.
Mlle Zénaïde Pleuriot, aussi dévouée à la cause du bien que Mme Bourdon, a mis plus d'art, de vie et de variété dans ses romans. Comme l'auteur de la Vie réelle, elle est solide et pratique. " On est frappé, dit M. de Pontmartin, de cet air de santé qui circule dans toutes les pages de ses compositions. Pas de vague, pas de brouillard ; de l'expansion, du bruit, des rires, et les fenêtres grandes ouvertes à tous les rayons du soleil." Ses héros et ses héroïnes sont des cœurs vaillants qui ne cèdent jamais à la mélancolie et luttent courageusement contre l'adversité. Ses peintures de mœurs et de caractères indiquent un esprit fin et droit, qui voit le mal sans s'effrayer ni s'aigrir, et le bien sans se laisser illusionner. Toujours elle prêche l'amour du foyer, le culte des vieilles et saines traditions et la pratique des humbles vertus.
Comme Mlle Pleuriot dans Sans beauté, Mme Claire de Chandeneux (Emma Bailly), dans Une fille laide, démontre ou rappelle que la beauté n'est rien sans la bonté, et qu'une femme, dépourvue des dons extérieurs de la nature,peut encore conquérir l'admiration et l'amour: juste et opportune réaction contre la tendance quasi- univers elle des romanciers à n'adorer que la beauté matérielle. Certes, l'héroïne de Mme de Chandeneux a assez de grandeur d'âme et de noblesse de sentiments pour se passer de beauté. Aussi le commandant Maxime de Saint-Ebre ne s'y trompe pas : il laisse de côté la belle et vaniteuse Paula, pour prendre Etiennette, la pauvre disgraciée, en qui il a reconnu le trésor qu'il faut aller chercher jusqu'aux extrémités de la terre: Procul et de uUimis finibus pretium ejus, ^
Faisons une mention honorable, mais rapide, car l'espace nous manque, de plusieurs autres romancières et nouvellistes qui occupent une place distinguée dans les annales du roman chrétien : Madame Ernest Hello, qui, sous le pseudonyme de Jean Lander, a publié des récits d'une inspiration à la fois religieuse et poétique ; Mme la comtesse de Ségur et sa fille, Mme la vicomtesse de Pitray, qui ont écrit pour les enfants des livres d'une