Historiettes et fantaisies
Les romanciers catholiques ont raison de proposer ainsi à l'admiration du monde ces hommes suivant le cœur de Dieu, qui font l'honneur de Thumanité.
Il n'y %, guère d'intrigue dans le livre de M. Bazin, dont le mérite consiste principalement dans l'étude des caractères et des mœurs et dans les descriptions du paysage. L'auteur, cela se voit de prime abord, est un artiste. Son tableau du printemps mérite d'être cité.
** Dans le Craonnais, terre un peu froide et rude, l'hiver est long, le printemps long à venir : mais quand il éclate, quelle fête subite et superbe ! On est encore dans les jours mornes ; le ciel gris laisse à peine entrevoir le bleu de la saison chaude ; l'herbe des prés est verte mais rase.... Rien ne s'élance, rien ne grandit, rien ne s'épanouit : le signal n'est pas donné, la sève qui bouillonne dans la terre attend l'heure de rompre ses digues.
" Tout-à-coup, au milieu d'une journée pluvieuse, un souffle passe. Il est tiède, imprégné d'un parfum subtil. D'où vient-il ? Quels rayons l'ontf chauffé ? Sur quelles fleurs s'est-il embaumé ? Ne cherchez pas. C'est la permission d'éclore donnée à l'herbe, aux fleurs, aux arbres ; c'est le messager qui parcourt la terre. Tout ce qui a vie tressaille sur sa route. Le ciel peut rester gris, la bourrasque siffler encore, la gelée du matin retarder l'efifort : la résurrection est commencée. De ce moment, les premiers bourgeons .éclatent ; les autres se forment, rougissent. Mille petites tiges s'élancent des pieds d'herbe. On voit des brins de paille dans le bec des moineaux. Les blés jaunis par les pluies d'hiver s'affermissent et prennent un ton foncé. Des champs de vesceau les perdrix partent deux. Les guérêts commencent à fumer. Les nénuphars montent du fond de l'eau. On entend de très loin les gars chanter dans les chemins. Une abeillu vole: c'est qu'une fleur est ouverte. Attendez quelques journ encore, et la parure nouvelle de la terre sera complète, et tout verdira, et tout fleurira, et tout chantera."
Nous voudrions reproduire aussi les observations très justes de l'auteur sur le rôle et l'influence de la vieille bourgeoisie rurale, '* qui était un des éléments les ^plus sains du peuple de France", et que la Révolution a dispersée et ruinée.
Mais nous résistons au désir de multiplier les citations, sachant que les lecteurs du Canada- Français auront bientôt l'occasion d'apprécier par eux-mêmes le talent de M. Bazin.
Qu'il nous suffise donc d'avoir indiqué, dans les deux ouvrages dont nous venons de parler, des modèles chrétiens du roman de mœurs.
226 LE BOMAN
Nous voudrions voir les mœurs canadiennes étudiées et peintes de cette manière. Elles Pont déjà été, sans doute, et avec talent, par M. Chauveau dans CkarlcB Ghiérin, M. De Gaspé dans les Anciens Canadiens, M. Bourassa dans Jac^e«e< 3fan«, A. Lajoie dans Jean Rivard, M. Taché dans Forestiers et Voyageurs. Mais leurs œuvres datent déjà de loin, et la génération actuelle ne paraît pas disposée à suivre l'exemple qu'ils ont donné. Euxmêmes, du reste, semblent n'avoir voulu qu'essayer leurs forces et ils s'en sont tenus à ce coup d'essai.
M. Marmette et Mme Leprohon ont été les plus féconds de nos romanciers. L'auteur de François de BienviUe, du Chevalier de Mornac et de Vlntendant Bigot a certainement les qualités qui conviennent au genre qu'il a adopté, c'est-à-dire le roman historique et patriotique, mais a-t-il déjà brisé sa plume? Ce serai dommage.
Les œuvres de Madame Leprohon écrites en anglais, mais dont les principales ont été traduites en français, appartiennent au genre sentimental, et l'esprit en est excellent. Nous ne saurions trop déplorer la mort prématurée qui est venue terminer trop tôt une carrière littéraire si bien commencée et déjà si utilement remplie.
L'auteur du Manoir de ViUerai n'est pas notre seule romancière. La publication à^Angéline de Montbrun a fait connaître le nom de Mlle Laure Conan de la manière la plus avantageuse et lui a valu les plus grands éloges.
Le conte, la nouvelle et la légende ont aussi été cultivés parmi nous. M. l'abbé Casgrain, M. Faucher de Saint-Maurice, M. J.-C. Taché, M. B. Suite, et d'autres encore, se sont essayés avec succès à ce genre d'ouvrage, qui exige une grande perfection de goût et de style.
Mais, en somme, notre littérature a produit jusqu'ici peu de romans. Ceux qui paraissent en feuilletons dans nos journaux et nos revues ne sont généralement que des reproductions d'ouvrages étrangers. Nous leur préférerions certainement des œuvres nationales, mais, puisqu'il y a cas de force majeure, on devrait se montrer plus diflBicile qu'on ne l'a été jusqu'à présent dans le choix de ces feuilletons.
Comme nous l'avons dit en commençant, le roman, pour mériter un accueil favorable, doit porter à la connaissance de la
vérité, à l'amour du beau et du bien, et en même temps, il doit réunir toutes les qualités d'une œuvre artistique. Nous venons de voir qu'il existe des livres de cette nature, et en assez grand nombre pour que nous ne soyons plus justifiables de rechercher les productions de l'école naturaliste.
Paire connaître et apprécier ces œuvres de la littérature catholique nous semble être un devoir, car ce serait le moyen de former le goût du public et de le détourner de toute lecture malsaine.
Mais de tout ce qu'on peut dire en faveur des romans chrétiens il ne faut pas conclure qu'ils doivent faire abandonner des lectures plus sérieuses et plus profitables.
En lire peu, et rien que d'excellents, tel est la règle qu'il faut suivre. Et, pour tout dire, nous ne blâmerions pas le jeune homme qui n'aurait de goût que pour Bossuet, Corneille ou de Maistre, ni la jeune fille qui ne lirait d'autres livres que V Imitation de Jésus- Christ ou la Vie des Saints.
Joseph Desrosiers.
Les grandes manifestations qui viennent d'avoir lieu remettent à Tordre du jour avec plus d'urgence que jamais cette importante et difficile question. Certaine conspiration du silence l'avait un peu reléguée dans l'ombre depuis quelques années ; mais elle était toujours là, palpitante d'intérêt, inéluctable, permanente, et demandant patiemment à la diplomatie européenne une solution conforme aux principes du droit international chrétien.
C'est en vain que l'Italie officielle disait: " Il n'y a plus de question romaine; le Pape se plaint encore, mais le monde catholique en a pris son parti, et il faudra bien que le Pontife lui-même se résigne et accepte les faits accomplis." Les autres Etats, mis en demeure de se prononcer et de ratifier l'action du gouvernement italien, se taisaient et se réservaient l'avenir.
Comme le disaient les hommes d'Etat les plus autorisés, l'Italie faisait une expérience et l'Europe laissait faire, mais aucun acte diplomatique ne venait sanctionner la spoliation de Rome. Aujourd'hui Vexpérience est faite, et elle aboutit à un conflit permanent intolérable. Tous ceux qui ont visité Rome pendant les jours solennels qui viennent de s'écouler ont pu le constater : toute grande que soit Rome, la Majesté pontificale la remplit tout entière, et il n'y a pas de place pour une autre Majesté.
Mais avant d'exposer la situation actuelle, faisons un retour vers le passé.
Dès les temps les plus reculés, et du moment que le monde civilisé devint chrétien, il comprit que le Chef de l'Eglise, pour être indépendant, devait posséder une souveraineté temporelle et même territoriale. De la reconnaissance de ce droit primordial par les souverains comme par les peuples naquit ce que l'on a appelé depuis le pouvoir temporel des Papes. A diverses époques, les événements politiques et les vicissitudes des formes sociales ont fait subir à ce pouvoir diverses modifications. Mais cette organisation spéciale continuait d'être reconnue comme nécessaire par
1. C'est de Rome même, où il a passé l'hiver, que M. le juge Routhier envoie au Canada-Français cette savante contribution.
Note de V Administratiœi.
le monde chrétien, et nulle institution humaine ne peut invoquer des droits aussi sacrés, des titres aussi légitimes. C'est avec la sanction séculaire du genre humain que Rome est devenue, -comme le dit Léon XIII, le siège naturel des Souverains Pontifes, le centre de la vie de V Eglise, la Capitale du monde chrétien.
Pour organiser une pareille institution d'une manière durable, les rois et les peuples avaient compris qu'il fallait l'asseoir sur une propriété territoriale, et ils avaient doté les Papes d'un magnifique patrimoine qui devait être le fondement permanent de leur souveraineté.
Remarquons bien que ce patrimoine appartenait à toute l'Eglise, et qu'il était donné aux Papes pour assurer leur indépendance et la liberté de leur action, dans l'intérêt de tous les catholiques de l'univers. Plusieurs peuples avaient contribué à sa formation, mais il n'était ni italien, ni français, ni allemand : il était catholique, c'est-à-dire universel, et les catholiques du monde entier avaient intérêt et" droit à sa conservation.
Or les catholiques du monde entier, c'est-à-dire environ trois cents millions d'âmes, est-ce que cela ne compte pas dans un siècle où presque tous les gouvernements sont soumis à la loi du nombre ? Croit-on que l'on peut impunément fouler aux pieds leurs croyances, leurs sentiments et leurs droits, et qu'un état de choses appuyé sur la négation de ces droits puisse être durable?
Ceux qui l'ont cru devront se détromper avant longtemps ; mais les vrais hommes d'Etat, même italiens, ne l'ont pas cru, et lorsqu'ils ont porté atteinte à T ancien ordre de choses pour créer l'unité italienne ils ont toujours proclamé qu'ils voulaient laisser au Pontife romain une souveraineté temporelle, appuyée sur un domaine territorial. Sans doute ils voulaient réduire ce domaine aux proportions les plus étroites, mais ils comprenaient* qu'ils ne devaient pas le supprimer, dans l'intérêt même du nouveau royaume italien. En vertu d'une loi providentielle que quinze siècles d'événements ont sanctionnée, et que nul pouvoir humain ne saurait abroger, la destinée de l'Italie est indissolublement liée à celle de la Papauté, et les esprits supérieurs ne conçoivent guère comment il serait possible de transférer ailleurs le centre de l'Eglise.
De cette situation découlent pour l'Italie d'inappréciables avantages, mais aussi des devoirs. La Papauté jette sur elle un incomparable éclat et un prestige inoui que tous les peuples lui envieraient ; mais elle lui impose une responsabilité devant le inonde catholique, qui a droit d'exiger qu'elle sauvegarde l'indépendance du Saint-Siège.
Voilà ce que les hommes politiques d'Italie les plus remarquables et les plus dévoués à l'unité italienne avaient compris, et c'est contre leur volonté que la spoliation de Rome a été accomplie. Cavour lui-même ne la voulait pas.
Son plus fidèle disciple, Massimo d'Azeglio, dont l'Italie n'a jamais mis le patriotisme en doute, écrivait peu après la mort de Cavour : *' Le Chef de l'Eglise doit avoir, et, croyez-le, V Italie veut qu'il ait le nom, Vindépendance, la grande et exceptionnelle situation d'un Souverain, Il doit résider aeid à Rome, sur les ruines de deux antiquités que protège et qu'illumine la majesté de la tiare, et Rome doit être à toujours en œmmunication libre et directe avec le monde entier, "^"^
Dans un beau discours prononcé au Sénat de Turin, le 3 décembre 1864, sur la translation du siège du gouvernement à Florence, il disait: '' L'Italie comprend que le catholicisme, la communion maîtresse de la chrétienté, cette communion si merveilleusement organisée dans pa hiérarchie, pour la transmission immédiate et puissante de la volonté suprême ; que le culte intimement uni aux forces les plus vives de la société, ne renoncera pas, sans une lutte acharnée, au siège où sont accumulés, depuis dix-huit siècles, les monuments les plus vénérés de la foi. L'homme d'Etat digne de ce nom, qu'il ait ou qu'il n'ait pas une foi religieuse, sait accepter les faits. Je serais curieux de savoir s'il viendrait jamais dans la tête du ministre le plus voltairien de la Sublime-Porte, de mettre La Mecque à sac. J'ai peine à croire que le catholicisme universel puisse jamais admettre, à côté du Pape au Vatican, le roi d'Italie au Capitole. Eh bien ! je le demande, sommes-nous disposés à une lutte à outrance avec la catholicité tout entière ? Nous conviendrait-il de l'affronter?"
Un autre italien, remarquable comme penseur et comme écrivain, et que l'Italie a comblé d'honneurs, Capponi, disait après 1862 : '' Je crois que le Pape doit avoir une ville où il n'ait personne au-dessus de lui, que cette ville doit être Rome, et que Rome serait une mauvaise capitale pour ntalie. Je crois ces trois choses fermement, "^^
Quand la spoliation fut consommée, et que les Italiens, maîtres de Rome, voulurent y transférer la capitale du royaume, Capponi fit tous ses efforts pour persuader à ses compatriotes que pour réaliser ce projet il fallait trois choses : 1^ l'adhésion du Saint- Père, 2o l'approbation des catholiques italiens, 3» l'assentiment des puissances étrangères. Et il ajoutait : " Prenez garde que de l'indépendance du Chef de l'Eglise va dépendre notre propre
indépendance : si ce grand intérêt n'est pas assuré, nous ne posséderons jamais Rome moralement et en sécurité."
Un autre jour, l'éminent homme d'Etat, envisageant l'avenir, semble avoir prophétisé ce dont nous sommes aujourd'hui les témoins: '' Si l'on faisait du Pape un sujet, sa protestation comme tel mettrait de son côté la catholicité tout entière, et moi toiit le premier. Protestant contre la servitude, il protestera comme martyr, et il vaincra jetant au vent tout fait accompli. . . .''
Ainsi pensaient et parlaient, parmi ceux qui ont fait l'unité italienne, les esprits les plus éclairés et les cœurs les plus patriotes. Ils comprenaient que pour être durable la liberté de leur pays ne devait pas avoir pour base l'asservissement de la Papauté. Ils comprenaient que la situation particulière de l'Italie exigeait le maintien de ce dualisme exceptionnel — deux souverainetés temporelles, occupant chacune un territoire distinct, vivant en paix dans une égale indépendance et dans un attachement commun pour la commune patrie.
Mais aucune des conditions qu'ils posaient à la réalisation de leur beau rêve n'a été remplie. Au lieu d'un pacte solennel recevant l'adhésion du Saint- Père et l'assentiment des souverains étrangers, qu'a-t-on vu ? — On a vu la force armée profiter de la guerre lamentable entre la France et la Prusse pour enfoncer les portes de Rome. On a vu des gouvernements, instruments des sociétés secrètes, trahir la foi jurée par leurs devanciers, manquer à toutes leurs promesses les plus solennelles, et démolir pierre par pierre, à coups de lois et de décrets injustes, l'antique édifice du pouvoir temporel des Papes. On les a vus faire du Chef de l'Eglise catholique un siinple sujet italien, et tenter de lui imposer, sans même le consulter, de par la volonté souveraine d'un parlement italien, \xn7nodu8 vivendi qui répugne à sa dignité et qui détruit sa souveraineté et son indépendance.
Quel hommp de bonne foi soutiendra que cette conquête de Rome fut légitime ? Quel légiste osera la défendre au nom du droit des nations et de la justice ?
Non, le conquérant lui-même n'a pas cru à la légitimité de sa conquête, et c'est pourquoi il a offert des compensations et voulu faire ratifier le fait accompli par les puissances étrangères.
Au fond de la question romaine il y a deux droits fondamentaux qui ont été profondément blessés et qu'il s'agit de restaurer : la propriété et l'indépendance.
Le droit de propriété n'a pas été seulement lésé, il a été violemment supprimé ; et cette violation est d'autant plus grave que le patrimoine de saint Pierre appartient à toute PEglise. En vérité les catholiques du monde entier ont droit de dire au roi d'Italie : *' Ces Etats que vous ftvez pris appartiennent à la grande société dont nous sommes les membres, et vous devez les lui rendre." Ils ont encore le droit de dire à leurs propres souverains : ''La spoliation perpétrée contre l'Eglise nous blesse dans nos sentiments et dans nos droits de catholiques ; nous vous demandons d'exiger du gouvernement italien une réparation et une restitution."
C'est ainsi que la question de propriété elle-même est internationale, abstraction faite de la question d'indépendance.
Je tiens à faire ressortir ce caractère parce que l'on va nous opposer la volonté du peuple romain et les vœux des Italiens,
Disons en passant que les prétendus vœux des Italiens sont loin d'être prouvés. Les élections municipales en juin dernier (1887), et celles de Venise, de Florence, de Naples, etc., ont même prouvé le contraire.
Mais supposé que les vœux des Italiens soient tels qu'on le prétend, ils ne sont pas une réponse à la revendication du patrimoine de l'Eglise. Le peuple italien n'a pas pu donner à son gouvernement des propriétés qui ne lui appartenaient pas. Autrement il serait permis aux spoliateurs de se constituer un titre de leur spoliation même.
S'il s'agissait d'une question de politique intérieure, je comprendrais qu'on invoquât la volonté "populaire de Rome ou de l'Italie. Mais il s'agit d'un intérêt bien supérieur et dont le caractère international domine la volonté et l'intérêt des Italiens.
Les peuples catholiques sont les revendicateurs naturels et légitimes du domaine pontifical : 1» parce qu'ils sont membres de l'Eglise propriétaire de ce domaine ; 2» parce que ce sont eux qui ont fondé, agrandi, consolidé ce patrimoine.
Jetons donc un coup d'œil sur la ville de Rome, et demandons-nous à qui elle doit les éléments qui la composent ? L'histoire universelle de l'Eglise et du monde, ainsi que l'archéologie et les arts, répondent: '' Rome est la capitale du monde catholique : elle est le siège de la grande société qui compte dans son sein la plupart des peuples de l'Europe et d'innombrables représentants de tous les pays." Qui a doté Rome de ses trois cents églises, de ses monastères, de ses musées, de ses palais et de toutes ses richesses artistiques ? Est-ce le peuple italien? Certai-
nement non ; ce sont les souverains et les peuples catholiques du inonde entier.
Qui entretient encore, orne et répare tous ces admirables monuments religieux qui font la grandeur et la beauté de Rome ? N'est-ce pas la Papauté, avec l'argent de la catholicité tout entière ?
Lors donc que le peuple italien ose dire que Rome est sa propriété, les peuples catholiques peuvent lui opposer le plus éclatant démenti ] et pour établir leurs droits ils n'ont pas besoin d'autres titres que les archives de Rome elle-même, et son histoire écrite en caractères ineffaçables sur ses monuments de marbre. Au frontispice des églises, des couvents, des palais et des tombeaux, des milliers d'inscriptions constatent les dons, leur provenance étrangère et les noms mômes des donateurs. Quelles sont ces armoiries sculptées dans le marbre et le granit, ou gravées dans l'or et le bronze, qui se détachent de toutes les murailles, au front môme des édifices occupés par les spoliateurs ? Ne sont-ce pas les armes des Papes, c'est-à-dire de l'Eglise ?
Ceux qui connaissent Rome ne sauraient l'ignorer : c'est à peine s'il est dans cette ville un seul édifice important qui ne porte la marque de quelque puissance étrangère, ou de la Papauté.
Oui, la Ville Eternelle porte sur ses murs l'effigie de la chrétienté ; et tous les catholiques peuvent dire à MM. les italianissimes : *' Rome n'est pas à vous. Rome, dont vous vous faites un piédestal pour grandir votre taille, et vous élever à la hauteur des autres nations, vous nous l'avez volée. Il y a près de vingt ans, pendant une nuit sombre, que les sociétés secrètes avaient répandue sur l'Italie, vous avez enfoncé ses portes, pris ses palais, confisqué ses couvents, et vous vous y ôtes installés par la force brutale. Mais la force brutale n'est pas un droit, et vous devez restituer."
Les souverains catholiques peuvent également dire au roi d'Italie: ^' Levez donc les yeux, ô roi, et voyez donc de qui est l'effigie que portent votre palais et toute la Ville Eternelle. Est-ce bien la vôtre, nouveau César ? Non, n'est-ce pas ? C'est bien celle de la Papauté ? Eh bien I rendez au Pape ce qui est au Pape. Sans doute vous avez prétendu vous faire un droit au moyen d'un plébiscite. Mais ce plébiscite fut une dérision; et lors môme qu'il eût été sérieux, le suffrage des Italiens ne pouvait pas vous donner ce qui appartenait depuis quinze siècles à l'Eglise et au monde catholique.''
Voilà dans quels termes la question de propriété doit être posée ; et si ce droit n'a pas cessé d'être sacré, je ne vois pas comment elle peut être résolue sans une restitution.
Pour suppléer à cette restitution qu'il ne veut pas faire, quoiqu'il en comprenne la justice, le gouvernement italien a offert des compensations sous forme de rente annuelle au Saint-Père. Mais le Saint-Père a toujours répondu qu'il ne pouvait pas les accepter parce qu'il ne pouvait pas aliéner le patrimoine de l'Eglise. Dès lors l'obligation de restituer subsiste.
Car, il ne faut pas l'oublier, le gouvernement italien ne peut pas en pareille matièreimposer sa volonté au Souverain Pontife, et toute loi passée dans ce but par le parlement italien est nulle, d'une nullité absolue.
Un Etat peut bien confisquer une propriété privée appartenant à l'un de ses sujets, pour cause d'utilité publique, et obliger ce sujet à accepter une compensation ; mais il ne peut pas en agir ainsi à l'égard d'un autre Etat. Ce serait vraiment trop commode pour un souverain ambitieux et fort, s'il pouvait dire à son voisin plus faible que lui : '* J'ai besoin de telle province qui vous appartient ; je la confisque pour cause d'utilité publique et je vous donne telle compensation." Ce serait la négation de tout droit et de toute justice.
Encore une fois les souverains peuvent agir ainsi avec leurs sujets, parce qu'ils ont sur leurs propriétés un domaine indirect ; mais il est évident que ce pouvoir, déjà assez exorbitant en luimême, ne saurait être exercé sur des propriétés appartenant à d'autres souverains.
Le gouvernement italien a bien compris toute la gravité de cette objection, mais il a essayé de tourner la difficulté en disant : ** Le Pape n'est pas un souverain." C'était audacieux, après quinze siècles de souveraineté publiquement exercée. Cependant il a tenté de faire maintenir ses prétentions par les tribunaux, en pensant que les tribunaux n'oseraient pas considérer 1 e Pape comme souverain temporel.
La question fut incidemment soulevée dans certaines causes administratives, et la cour d'appel de Rome n'osa pas, comme on l'avait prévu, déclarer expressément que le Saint-Siège était une souveraineté temporelle, mais elle lui reconnut les mêmes
droits, et elle jugea que l'Etat ne pouvait lui imposer l'acceptation d'un apanage. Voici ses motifs :
" Etant incontestable, dit la cour d'appel, que le Saint-Siège, institution sui generisy à laquelle nulle autre ne peut être assimilée, ne tient pas de l'Etat, quel qu'il soit, où il réside, son origine et ses pouvoirs, et que, comme tel, il ne peut dépendre de la volonté de l'Etat ; qu'il est juge unique et sans contrôle de ce qui peut convenir le mieux à sa vie intérieure et extérieure ; c'est ce qui a induit les Etats catholiques ou non catholiques, à le reconnaître comme une personnalité juridique, apte à traiter avec eux sur le pied d'égalité.
" L'Etat ne peut lui imposer l'acceptation d'un apanage, et il ne peut présumer davantage que cette acceptation s'est accomplie par fiction légale, à moins de méconnaître l'essentielle liberté et l'indépendance du Saint-Siège, en ce qui concerne sa manière propre de se régir.
'' Or, il résulte évidemment des principes les plus sûrs de la «cience, qu'on ne peut concevoir l'origine d'un droit ou d'une obligation correspondante entre deux personnes libres, indépendantes et essentiellement distinctes, parle fait d'une d'entre elles, -c'est-à-dire sans le concours de deux consentements, sans la réalisation de la formule in idem placUum.^^
Ainsi donc, suivant les principes reconnus par l'un des plus hauts tribunaux d'Italie, l'Etat italien ne peut pas acquérir un titre légitime aux anciens Etats pontificaux sans un pacte consenti par le Pape lui-même. Or ce consentement ne lui a jamais été donné.
Si le roi d'Italie et ses aviseurs avaient une notion complète de la justice, et s'ils étaient en même temps de grands hommes d'Etat, ils auraient profité des fêtes jubilaires pour tenter un arrangement. L'occasion était propice, et, malgré tous les inconvénients d'une nature locale qui pouvaient en résulter, ils , Auraient pu dire au Saint-Père : '* Faisons la paix, et pour notre présent du jubilé, nous allons vous donner la ville de Rome."
Je sais bien qu'une telle solution n'eût pas été sans difficultés intérieures. Mais quel prestige et quelle puissance en fussent résultés pour l'Etat italien dans ses relations extérieures I
Au lieu du conflit actuel entre le Pape et l'Eglise d'un côté, et l'Italie officielle de l'autre, qu'on se représente le roi d'Italie pos- «édant l'amitié du Saint- Père et de tous les catholiques de son royaume I Quel éclat et quelle force la couronne d'Italie ne trouverait- elle pas dans une telle situation I
La paix à l'intérieur au lieu d'une espèce de guerre civile en permanence, une influence morale beaucoup plus grande et un prestige unique à l'extérieur, voilà quels seraient pour le royaume italien les fruits d'une réconciliation avec le Pape.
Ce n'est pas tout. Non seulement il aurait plus de prestige dans ses relations extérieures, mais il aurait plus d'indépendance et de liberté. Dans les différends qu'il aurait à débattre avec les autres Etats, il ne s'entendrait pas dire ce que la France et l'Allemagne lui répètent constamment dans un langage plus ou moins voilé : *' Prenez garde à vous ! nous allons rétablir le pouvoir temporel du Pape I "
C'est qu'en effet il y a là pour les puissances catholiques une cause permanente d'intervention dans les affaires intérieures de l'Italie, une cause juste et qui rencontrerait les sympathies d'une majorité peut-être des Italiens eux-mêmes.
Le Moniteur de Rome disait l'autre jour que la question romaine est pour l'Italie une blessure toujours béante, une plaie qui ne se ferme pas et par laquelle elle perd le plus pur de son sang. Cette comparaison est exacte, et c'est pourquoi l'Italie a plus d'intérêt même que la Papauté à ce que cette question soit réglée. Si le roi d'Italie peut attendre, le Pape, qui ne meurt pas, peut attendre plus longtemps encore.
Mais pour en arriver à une solution, il faudrait abandonner au moins Rome au Saint-Père, et voilà précisément à quoi ne peut se décider le gouvernement italien.
'' Les habitants de Rome, dit-il, sont italiens, et dès lors ils doivent être les sujets du roi d'Italie." Nous répondons: l*' Le principe des nationalités ne peut jamais être rigoureusement invoqué en droit international. Les habitants de Nice, ceux de Monaco, et ceux de Malte, sont aussi des italiens ; et cependant Malte appartient aux Anglais, Nice est à la France, et Monaco forme une principauté indépendante. Il y a des exceptions de même nature chez plusieurs autres races. A ces situations exceptionnelles il y a des raisons de droit public international ^ que les Etats européens reconnaissent. Or Rome est dans une position bien plus exceptionnelle encore, et tous les Etats qui ont des sujets catholiques ont le plus grave intérêt, au point de vue de leurs relations avec l'Eglise, à ce que Rome, siège de la Papauté, soit un territoire neutre ne relevant d'aucun autre souverain que le Pape. 2° En devenant, je devrais dire en restant, papale, Rome n'en serait pas moins italienne, j'ose dire qu'elle serait même plus italienne et plus nationale. Les sujets du Pape
n'auraient pas moins à cœur les intérêts de l'Italie que les sujets du roi Humbert.
On dit encore: '* Rome est nécessaire à Punité italienne." Je réponds: 1° Cela n'est pas exact, car l'unité italienne était fondée lorsque Rome appartenait encore au Pape, et ses fondateurs, y compris Cavour, ont maintes fois déclaré qu'ils n'avaient pas besoin de Rome. 2^ Non seulement l'unité italienne n'a acquis aucune force par la possession de Rome, mais elle y a trouvé une cause permanente de faiblesse, parce qu'elle s'est aliéné tous les catholiques dévoués au Saint-Père.
On soutient enfin que l'abandon de Rome blesserait de graves intérêts économiques et occasionnerait des désastres financiers. Je suis prêt à reconnaître que cette objection est grave. Mais elle a été soulevée lors de l'abandon de Turin et de Florence ; et cependant on a passé outre, ce qui prouve qu'elle n'est pas insoluble.
D'ailleurs, les intérêts privés doivent céder devant les intérêts généraux, et tous les inconvénients d'une nature locale, ou municipale, doivent être écartés quand il s'agit de sauvegarder des droits aussi universels et aussi fondamentaux que ceux de l'Eglise.
Ce n'est pas la faute de l'Eglise ni de la Papauté si le gouvernement italien s'est mis dans la fausse position qu'il occupe maintenant. Il est rare qu'on puisse réparer une injustice commise sans en éprouver quelques inconvénients, mais ce n'est pas une raison pour laisser subsister l'injustice.
La restitution d'un bien mal acquis peut jeter dans la misère des familles opulentes ; mais cette restitution n'en est pas moins obligatoire.
Nous n'avons traité jusqu'ici que la question de propriété, et les droits du Saint- Père à la restitution de son domaine territorial ne sont pas douteux. Mais ses droits à l'indépendance ne sont pas moins sacrés. Tout le monde reconnaît que le Chef de l'Eglise doit être libre et complètement indépendant. Le gouvernement italien lui-même paraît l'admettre; mais il prétend que le Pape jouit sous le régime actuel de cette indépendance qui lui est nécessaire. Les partisans et les gens qui ne réfléchissent pas se moquent de nous quand nous disons que le Pape est prisonnier dans son palais. *' Pourquoi s'y renferme-t-il ? pourquoi n'en sort-il pas ? " disent-ils.
Voyons, raisonnons un peu. Comment veut-on que le Saint- Père sorte du Vatican et circule dans Rome? Comme particulier, ou comme souverain? Il suflBLt de poser la question dans ces termes pour en saisir de suite toute la gravité. N'est -il pas évident que le Chef de l'Eglise catholique ne pourrait pas, sans compromettre sa dignité, sortir dans les rues de Rome comme simple particulier ? A ceux qui ne sentiraient pas toute l'inconvenance d'une telle démarche, je me contenterai de dire qu'ils n'ont pas le sens des convenances sociales et des hiérarchies. Supposons pourtant que le Pape puisse se promener dans Rome sans aucun insigne, ni attirail qui rappelle sa dignité, «mpêcherait-on les Romains de le reconnaître et de l'acclamer? Peut-on supposer un instant ,que les princes, les nobles et la foule des catholiques qui lui sont dévoués dans la Ville Eternelle, le regarderaient froidement et silencieusement passer? Non, mille fois non : ses amis, qui sont nombreux et puissants, ne resteraient pas muets ; des cris d'admiration et d'amour salueraient partout son passage, et la foule acclamerait en lui le Roi aussi bien que le Pontife.
Que feraient alors ses ennemis ? Dans la rue, ils répondraient par des outrages et soulèveraient une émeute ; au Quirinal, on poursuivrait, on punirait, on destituerait, on proscrirait peut-être tous ceux qui auraient osé acclamer le Saint- Père.
Est-il possible d'avoir là-dessus le moindre doute, quand on voit le Roi d'Italie démettre le syndic de Rome pour avoir présenté ses hommages au Souverain Pontife à l'occasion de son jubilé, et destituer d'autres syndics parce qu'ils ont signé une pétition demandant au parlement de créer pour le Pape un moduè Vivendi qui soit convenable pour sa haute dignité et sa mission ?
Or, je le demande à tout esprit non préjugé, serait-il sage, serait-il même juste de la part du Pape d'exposer ainsi ses amis à des persécutions ? Si l'on ne comprend pas que par respect pour sa dignité propre il ne doit pas s'exposer personnellement à des insultes, on devra du moins admettre qu'il ne doit pas exposer ses amis à souffrir à cause de lui.
Après cela, il me semble bien inutile de se demander s'il peut sortir de son palais avec la pompe d'un souverain. Les inconvénients que je viens de signaler seraient plus graves encore ; et d'ailleurs, le Roi d'Italie ne le permettrait pas.
Voilà quelques-unes des raisons — et il y en a d'autres — pour lesquelles le Pape est prisonnier dans son palais. Mais ce n'est pas la principale liberté dont il manque. Il en est une autre bien
plus importante, et nécessaire au gouvernement de l'Eglise: c'est la liberté entière de communiquer avec les fidèles, et d'entretenir des relations avec les autres Etats sans avoir autour de son palais un millier d'Argus qui l'épient.
Nous pourrions établir par des faits éclatants que cette liberté nécessaire manque au Souverain Pontife sous le régime actuel. Mais sa parole solennelle nous suffit pour nous en convaincre. Bien des fois déjà il a élevé la voix, et tout récemment encore il vient de se plaindre avec amertume de ce défaut de liberté. Ecoutez ces mâles accents, qui sont une revendication en même temps qu'une plainte :
" Au milieu même des grandes et nombreuses consolations des fêtes jubilaires, Nous avons des motifs de graves amertumes et de cuisantes préoccupations, et celui de ces motifs qui l'emporte sur tous les autres, c'est la condition actuelle de Notre personne et du Saint-Siège. Au milieu des manifestations présentes, cette condition est restée et reste ce qu'elle était, c'est-à-dire indigne du Chef suprême de l'Eglise, inconciliable avec son indépendance et sa liberté. — Nous en appelons, entre autres, aux faits, aux manifestations toutes récentes, encouragées et favorisées par les hommes mêmes du gouvernement, et ne visant à d'autre but que d'insulter l'Eglise sous Nos propres yeux, d'exalter la rébellion de la raison contre la foi, et d'attiser la haine la plus satanique contre la divine institution de la Papauté. Il convient que le monde catholique connaisse ces indignités, qu'il se persuade de mieux en mieux des vrais desseins, chaque jour plus manifestes, des sectes dans l'occupation de Rome, et qu'il voie aussi de quelle façon on veut que Rome continue d'être le siège respecté du catholicisme et de son Chef.
'' Que s'il a été possible, comme on se plaît à le dire, de célébrer le Jubilé à Rome, ne fût-ce qu'entre les parois domestiques et sans aucune solennité au dehors, qui ne sait qu'il en a été ainsi seulement parce que les hommes du gouvernement n'ont pas jugé utile pour leurs fins de susciter des empêchements et des obstacles? Il n'en était pas moins en leur pouvoir de le faire, et si, en d'autres circonstances, il leur plaisait, par intérêt ou par d'autres motifs, de suivre une conduite diverse, quelle défense ou quelle sécurité pourrions-Nous espérer? Il est clair ainsi, comme Nous Pavons dit souvent, que Nous sommes à la merci et oai pouvoir <ï autrui, que Notre indépendance est nulle de fait, et que la làherti qu'on déclare Nous laisser n'est gu^apparente et absolument précaire. "
Il est rare que Léon XIII ait parlé avec tant d'énergie.
Le statu qao ne peut donc pas durer, et le gouvernement italien en éprouve lui-même les inconvénients. Si d'une part le Pape n'est pas libre, d'autre part le Roi d'Italie n'est pas sur un lit de roses. Il se sent bien petit à côté de ce vieillard dont chaque parole émeut le monde; et cette grande majesté lui porte ombrage.
En outre, les relations diplomatiques du Saint- Père avec les Etats européens gênent considérablement l'action extérieure du roi Humbert, et je crois que le conflit aboutira bientôt à une crise.
L'un des organes du gouvernement, le Diritto, disait hier : *' La Papauté à Rome constitue un péril pour l'unité de l'Italie, une arme toujours prête, entre les mains de quelque puissance que ce soit, au détriment de la cause italienne."
C'est vrai, dirons-nous au Diritto, mais c'est parce que votre gouvernement est venu s'installer à Rome à côté du Souverain Pontife ; et ce péril subsistera tant que vous n'aurez pas assuré l'indépendance du Saint-Père par le rétablissement de sa souveraineté territoriale. Vous songez sans doute à conjurer le péril d'une autre manière, en proscrivant le Pape. Mais nous vous en défions, car le péril pour l'unité italienne n'en serait que plus grand.
Celui des deux souverains qui doit sortir de Rome, c'est celui qui n'y a pas été placé par la Providence, et qui n'a pas reçu du Christ la promesse éternelle du triomphe : Twnprasvalebunt.
A.-B. ROUTHIER