Portraits cœitemporains
Germain, et Stéphanie se voit fiancée à un homme digne d'elle. Le portrait que l'auteur fait de Germain est certainement admirable, mais la figure la plus attrayante n'en est pas moins celle de Stéphanie. On aime cette jeune fille à l'âme simple, joyeuse et naïve, à l'esprit élevé, au cœur aimant et dévoué : véritable type de la jeune fille chrétienne.
C'est un type aussi, mais bien différent, que V Honnête femme dont Louis Veuillot a fait le sujet d'un autre roman. Lucile est la femme sans Dieu, honnête seulement aux yeux du monde, au fond vicieuse et capable de toutes les trahisons. L'étude est faite de main de maître. Un critique, et il n'est peut-être pas le seul, a dénoncé VHonnête femme comme un ouvrage dangereux. Le même critique ne trouvait rien à reprocher à la Dame aux Camélias et à Madame Bovary, Bonne âme I
Les Historiettes et fantaisies de Veuillot peuvent être proposées comme des modèles dans leur genre. Quel sentiment exquis de tout ce qui est grand, noble et beau I Quelle originalité et en même temps quelle perfection de style 1 Et surtout quel soin louable d'envisager les hommes et les choses sous leur véritable aspect, c'est-à-dire par rapport à Dieu.
Les naturalistes modernes ont cultivé ce genre du conte de fantaisie. M. Alphonse Daudet, entre autres, s'y est fait une réputation très méritée, si on ne considère que le style et la phrase. C'est un ciseleur émérite et un peintre très habile. Mais il ne sait pourtant ni faire rire, ni faire pleurer. Il émeut, mais cette émotion est trop souvent pénible et malsaine. Sa gaieté et sa tristesse ne sont pas de bon aloi. Et quant au sentiment, il n'y a guère que la fibre patriotique qui vibre en lui. Vainement nous chercherions chez l'auteur du Petit Chose l'esprit élevé et délicat et l'aimable bon sens que Xavier de Maistre a mis dans son Voyage autour de ma chambre, l'accent ému avec lequel Edouard Ourliac décrit la Procession de Mazihes ou TSkQonie l'histoire de la Petite ùnseau et de Manette, Après avoir lu les Cordes de M. Daudet, qu'on lise le Vol de Vâm£, les Histoires de Théodore et la Chambre nuptiale de Louis Veuillot, et qu'on dise lequel des deux auteurs est le meilleur, le véritable artiste.
— C'est tenir trop exclusivement à l'idéalisme, me dira-t-on. Il faut distinguer. On peut, sans être exclusif, ne pas goûter le réalisme matérialiste et pessimiste qui domine aujour-
d'hui. Mais nous croyons qu'on peut faire du réalisme d'une manière très honnête. Nous prenons pour exemple le livre que M. Gustave Le Vavasseur a publié il y a quelques années sous le titre Dans les herbages. Ce sont trois récits, dont le théâtre est une commune de Normandie. Nous avons sous les yeux une foule de types curieux, intéressants et aimables : in prijïiis, le curé de Saint-Gérébold, humble et simple de manières, mais rempli de zèle et de charité ; Marion, sa servante dévouée et grondeuse ; le sacristain Placide, fervent chrétien, mais fin et rusé... comme un normand ; Lysis Durand, le riche marchand de bœufs, qui achète un Erard de 5000 francs pour faire j ouer à sa fille Zénaïde les Echos suisses, le seul air qu'elle ait pu apprendre ; Emile, le maître d'école, doux et timide comme une jeune fille, et Jacqueline, la fille de Placide, énergique et déterminée comme un homme. Puis, à côté de ceux-là, des figures de coquins, non moins réussies, non moins vivantes : les deux Sinet, le fils surtout, le paysan avare et brutal qui après avoir quasi fait mourir sa femme de misère, se met à l'accabler de petits soins lorsqu'elle hérite d'une rente viagère de mille francs I Moutonnet, le fripon habile, mais mal chanceux, et enfin les vieilles commères, la grande Jeanneton, la petite Barbelotte et Margot-la-pie...** toujours caquetantes et de bon bec". Tels sont les personnages qui paraissent dans les scènes rustiques où se complaît le pinceau exercé de M. Le Vavasseur. Citons les festins homériques de l'hospitalier Lysis Durand, la table d'hôte de l'auberge de Livarot, la procession, la lessive, la tonte des moutons, etc. Nous reproduisons, comme échantillon de la manière et du style de l'auteur, la scène qui se passe, un soir de marché, dans la "maison du diable ", c'est-à-dire chez le paysan Sinet. Le misérable, dans un accès d'ivresse et de colère, s'en prend à sa malheureuse compagne. Il la renverse et la frappe.
** La pauvre femme avait bu le calice des humiliations et" des dédains jusqu'à la lie, mais pas jusque là. C'était le premier coup qu'elle recevait. Son humanité tout entière se révolta, son sang ne fit qu'un tour. Elle se releva, hébétée ; elle voulut crier, impossible. Elle baissa la tête et attendit.
" Le misérable va redoubler, la première tape l'a fait rire et mis en goût ; mais il trouve quelqu'un entre lui et sa victime. C'est le vieux Sinet.
" — Rangez-vous, mon père I hurle l'ivrogne.
" —Bas les pattes, mon gars I Je te défends de la battre.
'' — ^Mêlez-voua de ce qui vous regarde, je veux battre ma femme, moi !
'* — ^Et moi, je ne le veux pas !
" — Satané vieux ! range- toi, ou
" —Ou quoi ?
" — Ou je cogne.
'* — Tu frapperais ton père ?
" — Est-ce que je sais si tu es mon père, bonhomme ? On m'a peut-être changé en nourrice. Range-toi, que je te dis, tu me gènes I
" Sinet fils lève la main ; mais avant d'atteindre le vieillard, il reçoit un vigoureux soufflet en pleine joue, et tombe ivre mort.
" — Gamin 1 dit le bonhomme en haussant les épaules.
*' Il est superbe, en ce moment, le père Sinet. Le vieux renard a presque l'air d'un lion.
" Il prend sa chandelle, l'allume et se dirige lentement vers son cabinet.
" La Sinette est revenue de sa surprise. Elle voit son mari, vilainement tombé sous le banc, le cou de travers, la face congestionnée ; la pitié la gagne, la pauvre femme I elle essaie de dégager Sinet pour le traîner jusqu'à son lit. Mais le fardeau est trop lourd.
'* Elle regarde le vieux d'un œil suppliant,
'' — Laisse-le cuver son vin sous la table, ça lui servira de leçon, dit le rude bonhomme.
" Mais vaincu par un second regard plus suppliant et plus éloquent que le premier, le vieux pose sa chandelle, happe son fils par le collet de sa blouse, le jette à bête morte sur son lit et va se coucher.
" — Et l'on dit que les femmes ont de la rancune I grommela-t-il en faisant claquer la porte."
Les honnêtes gens ont évidemment les préférences de M. Le Vavasseur, mais ils ne sont pas idéalisés plus qu'il ne faut et ils ne raffinent pas en matière de sentiments. Ils sont à leurs affaires «et vont leur chemin tout tranquillement. Mais vienne l'occasion, l'heure de l'épreuve, et ces âmes simples et droites accompliront des actes de vertu héroïque. Le bon curé ira, sans hésiter un moment, secourir les malheureux atteints de la petite vérole, et le fidèle Placide emboîtera le pas derrière son chef ; Baptiste, le brave garçon, ira ensevelir son camarade Jean- Pierre, mort de la terrible maladie, et succombera à son tour, victime de sa charité ; Marie, la douce veuve, se vouera courageusement au travail et aux privations pour gagner le pain de ses enfants ; la
femme Sinet, pauvre créature, endurera patiemment les injures et les coups dont l'accable son mari ; Emile, le timide amoureux de Jacqueline, pour rendre service à celle qu'il aime, rédigera lui-même la supplique destinée à obtenir la grâce d'un rival odieux et préféré ; il n'est pas, enfin, jusqu'aux bavardes commères qui ne se montrent héroïques à leur heure, lorsqu'elles font, en silence, le pèlerinage de Notre-Dame-de-Bois-Fleuri, pour obtenir la guérison du curé.
Le réalisme de notre auteur est donc tout imprégné de l'idée chrétienne, et s'il montre l'humanité avilie par les passions, il la montre aussi régénérée et ennoblie par la grâce d'en haut. Voilà pour le fond, et quant à la forme, la critique s'est accordée pour faire l'éloge de ce style, plein de vigueur et d'originalité et qui sent son vieux terroir, comme les mœurs et le langage de ses héros.
De l'esprit et du cœur, de la sensibilité vraie, du bon sens et de la bonne humeur, voilà ce qui doit distinguer le romancier catholique. Voilà aussi ce que nous avons vu chez M. Le Vavasseur, et ce que nous trouvons encore chez M. René Bazin, le sympathique auteur de Stéphanette et de Ma tante Oiron.
Connaissez-vous le Craonnais ? Non, peut-être, comme nous, avant d'avoir lu Ma tante Giron, C'est un pays charmant, couvert de grands chênes, de pommiers et de genêts en fleurs, et peuplé, comme les Herbages, d'honnêtes gens et de bons chrétiens. La tante Giron, qui met tout son bonheur dans le bonheur des autres, et le grand-père, chasseur passionné, qui s'esquive d'un dîner de noce pour aller tirer des perdreaux, sont des types intéressants et vénérables qu'on peut être fier de compter dans sa parenté. L'héroïne, Marthe de Seigny, Jacques de Lucé, Annette et le vieux métayer Gerbellière offrent aussi des caractères fort attrayants. N'oublions pas l'abbé Courtois, '' le plus original des curés... très connu de Dieu et de ses paroissiens pour ses vertus ", spirituel et caustique, rude et sévère parfois, quand il le faut, mais toujours charitable, pasteur zélé qui, au temps de Pâques, va surprendre les retardataires dans leurs champs et les fait confesser séance tenante, en pleine luzerne, à l'ombre d'un pommier.
Ce curé de Marans est le digne confrère du curé de Saint- Qérébold, dont nous avons parlé tout-à-l'heure, et il peut prendre place à côté de l'abbé Plançon, dont Veuillot a fait le portrait dans la Journée (Tun missionnaire, ^