‹ Collection de documents inédits sur le Canada et l'AmériqueChapitre 62 sur 292 · ETATS · texte numérisé non relu

ETATS

Dette de chaque

Etat.

Revenu provenant des taxes.

Population.

Alabama

Aucune.

Aucune.

Pas de dette.

Detteprohibée

Cts.

Ari^i^nw^ , , - , ..,,.. r ., ,

CaUfomie

Colorado

Connecticut

Delaware

Floride

G^rgie

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Kentucky

Louisiane

Maine

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Pennsylvanie

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Caroline du Sud

Tennfîff^ée

Texas

Vermont

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Virginie Ouest

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Le revenu de la province de Québec est d'environ 3 millions, et le chiffre approximatif de notre population peut être fixé à un million et demi. Le tableau ci-dessus permet de constater qu'aucun des Etats voisins dont la population est à peu près égale à la nôtre, n'a des revenus aussi élevés que ceux de la province de Québec. ^ Il fait voir aussi dans quelle proportion la taxe d'état pèse sur la propriété. La valeur imposable de celle-ci dans la province de Québec est estimée à 197 millions de

1. Nous devons faire remarquer que le tableau ci-dessus ne donne pas Tensemble des revenus. New- York, le Massachussetts tirent des sommes immenses de leurs taxes sur les banques, etc., mais ce ne sont là que des exceptions.

piastres ; c'est donc environ 35 cents par $100 qu'il faudrait lui demander pour nous donner le million et quart provenant du subside fédéral, qui nous manquerait sous l'annexion. Cela ne serait guère du goût des contribuables canadiens, que rien n'effraie tant en matière d'impôt que la taxe directe. Quelle serait l'organisation politique assez forte pour demander ce million à la propriété ? S'il nous manquait, quelle perturbation dans la province, qui verrait s'arrêter la plupart de ses travaux publics I Il faut prendre notre population telle que l'ont façonnée les mœurs et les usages de notre ancienne mère patrie. Les Français comptent peu sur eux en matière d'entreprises d'un intérêt général. Ils demandent au gouvernement de pourvoir à tout. Nous sommes très français sous ce rapport, et si le gouvernement n'avait pas, depuis 1867, subventionné largement les compagnies de chemins, nous serions encore presque sans voie ferrée dans notre province. Supposons un instant que l'annexion fût devenue un fait accompli, il y a vingt ans, au lieu de la confédération: où en serions-nous maintenant? Il est évident — ^ii nous ne nous méprenons point sur la manière de voir de nos compatriotes — que le pays serait bien moins prospère que nous le voyons aujourd'hui.

Passer d'un pays à un autre, laisser ses habitudes, se plier à un régime nouveau, entraînent bien des inconvénients pour un individu ; mais combien est plus pénible, plus compliquée la transition pour tout un peuple. Elle serait pour nous un long enchaînement de sacrifices, de mécomptes qui ne cesseraient qu'au jour éloigné où le travail d'assimilation, ou d'américanisation serait terminé.

N'est-il pas généralement admis que notre magistrature inamovible, choisie par le gouvernement, est entourée d'un respect, d'une considération qui font défaut aux juges américains élus par le peuple ? Quelle bizarrerie que de remettre la sélection des hommes'chargés d'appliquer la justice et d'interpréter la loi, à la masse ignorante dépourvue des connaissances de nature à l'éclairer dans une mission aussi délicate I Où trouver dans ces magistrats d'un jour, une garantie d'indépendance ? Montés sur le tribunal par hasard, ils sont exposés à en descendre au bout de quelques mois pour rentrer dans les rangs du peuple. Ne sont-ils pas tentés de tirer le plus d'avantages possibles de cette aubaine passagère ? Hélas I les juges américains peuvent rarement se soustraire à des soupçons souvent injustes, mais qui sont la conséquence fatale de leur mode d'élection. Encore s'ils étaient inamovibles, ils pourraient trouver dans la permanence de leurs

fonctions une garantie d'indépendance. Comment ces magistrats oublieraient-ils qu'ils doivent leur élévation à un parti ? Ils l'oublient si peu qu'il est passé en axiome, aux Etats-Unis, que leurs jugements se ressentent presque toujours de leurs anciennes convictions politiques.

Nous ne goûterions guère plus, et peut-être moins encore, la séparation de l'Eglise et de l'Etat, qui existe aux Etats-Unis. On sait que les écoles sectaires ou congréganistes donnant un enseignement religieux, ne sont pas reconnues par l'Etat et n'ont droit à aucune subvention. Notre manière de pourvoir aux besoins du culte ne serait pas moins en contradiction avec le système qui prévaut aux Etats-Unis. La dîme, qui est une redevance reconnue par l'Etat, la dîme, une institution aussi ancienne que la colonie de la Nouvelle-France, le mode le plus en harmonie avec nos goûts de soutenir le clergé, ferait-elle place au système des contributions volontaires? On nous objectera, sans doute, qu'en entrant dans l'Union, le pacte qui nous lierait aux Etats-Unis nous permettrait de conserver nos institutions provinciales et l'alliance de l'Eglise et de l'Etat, c'est vrai ; mais il est tout de même probable qu'en vertu de la manie d' imitation si forte chez les hommes, véritables moutons de Panurge, il surgirait parmi nous une classe de réformateurs pour prêcher les bienfaits de cette séparation de l'Eglise et de l'Etat ; et qui sait s'ils ne l'obtiendraient pas, grâce au suffrage universel dont nous fierions à même de savourer les avantages et les abus sous le régime nouveau ?

Le suffrage universel, il serait impossible de nous y soustraire : il est décrété à la première page de la constitution des Etats- Unis, et il nous faudrait absolument l'accepter. Ce serait, pour nous, la suppression de l'influence des classes dirigeantes pour la transporter à la multitude ignorante. Ce serait asseoir notre mode de gouvernement sur les bases de la démocratie. Hélas 1 nous ne la connaissons que trop, celle-ci. Elle nous envahit lentement. Ne'ressentons-nous pas déjà ses instincts niveleurs, qui éloignent de la vie publique trop d'hommes, incapables de fléchir le genou devant cette fausse divinité ? La démocratie, ce serait pour nous l'exclusion, à bref délai, des grands caractères, qui trouvent incompatible avec leur dignité la flagornerie à la multitude. Voyez ce qui se passe en France sous le régime de la démocratie pure. Depuis la mort de M. Thiers, le niveau intellectuel est toujours allé en s'abaissant vers les nouvelles couches. M. de Rémusat, un des grands hommes de l'époque républicaine, s'est vu préférer le radical et insignifiant Barodet ;

M. de Broglie, le plus fort champion parlementaire de France, ne peut plus trouver un siège à l'Assemblée Nationale ; et des hommes comme Jules Simon, républicain éprouvé, n'ont aucune prise sur l'opinion républicaine précisément à cause de leur haute valeur.

Resterions-nous, sous l'union américaine, longtemps ce que nous sommes ? L'âme de chaque peuple dans sa collectivité est formée de traditions, d'usages, de goûts, qui lui viennent des âges passés, de ses traditions, de ses idées religieuses ; c'est ce qui constitue sa manière d'être, d'apprécier tout ce qui l'entoure. Nous sommes, comme peuple, les fils de l'ancienne monarchie française et les fils de l'Eglise catholique. Nos idées se sont peu modifiées sous le régime anglais, intéressé à nous conserver tels qu'il nous a trouvés, et qui devait s'accommoder de sujets amis de l'ordre, pleins de respect pour l'autorité. C'est cette vie intellectuelle qui a fait notre force dans le passé ; c'est elle qui nous sauvera dans l'avenir, si nous savons la conserver. Avec le suffrage universel, avec le contact immédiat de la démocratie, l'infiltration lente mais sûre des idées américaines dans notre milieu social ne battra-t-elle pas en brèche ces forces conservar trices qui font de nous un peuple à part dans le monde ?

Nous ne voyons pas dans l'annexion tous les dangers que ses ennemis y aperçoivent, ni tous les bienfaits qu'en attendent ses partisans: son côté faible est qu'elle nous présente l'incertain. Mais nous nous posons cette question : un peuple est-il justifiable de changer son allégeance pour promouvoir ses seuls intérêts matériels, en raisonnant dans l'hypothèse de ceux qui voient dans l'annexion un remède à toutes les misères ?... Celles-ci sont de tous les régimes et ne durent point ; mais les inconvénients provenant d'antagonismes de races ou de religions, sont permanents. Les crises commerciales parcourent un cycle fatal : les économistes calculent qu'elles reviennent tous les dix ans et durent une année ou deux. Celle que l'Angleterre, la France et le reste de l'Europe traversent en ce moment, pèse sur ces pays depuis 1873. Jamais nous n'avons été éprouvés aussi longtemps et aussi sévèrement que cela. Malgré nos misères, et des ennuis inséparables de l'humanité, nous sommes encore peut-être le peuple le plus heureux du monde.

Lorsque nous considérons ce qui nous manque, nous pouvons nous trouver à plaindre, mais non pas lorsque nous nous comparons aux autres nations ; c'est alors que notre sort doit nous paraître enviable. Où est, en effet, le citoyen plus libre, à tous les points de vue, que l'habitant du Canada ? Où l'avancement

pour l'homme qui travaille est-il plus facile qu'ici ? Où l'entrée de toutes les carrières est-elle plus largement ouverte? Le peuple est ici maître absolu de tout ce que l'on appelle les droits de l'homme. Avec l'annexion, les avantages à gagner sont problématiques, les risques à courir, énormes. Figurons-nous ce que nous serions à Washington : Québec aurait-il quatre ministres

dans le cabinet? Il y en aurait peut-être un pour les sept

provinces du Canada I L'élément français compterait pour absolument rien au Congrès. Advenant une coalition de nos députés à Ottawa, pour des raisons d'importance majeure, notre influence considérable, sous tous les gouvernements, y serait énorme. Nos pires ennemis rêvent l'annexion pour nous noyer sûrement. Il y a quelques jours, M. Goldwin Smith, qui nous a juré une haine implacable, disait que l'union commerciale aurait pour effet de donner le coup de grâce à notre influence. L'union politique nous accablerait bien davantage, c'est évident. Faisons notre profit de cet avertissement désintéressé d'un ennemi. Faa eet ab hoste doceri.

Aujourd'hui, avec la liberté dont nous jouissons, habitués au fonctionnement d'institutions façonnées spécialeihent pour répondre à nos goûts, à nos aspirations, nous savons sur quoi compter, ce qui est une satisfaction immense ; et nous renoncerions à cette certitude pour nous lancer dans les hasards de l'imprévu f Qui sait si, parmi ces hasards, l'avenir ne réserve pas une autre guerre civile à nos voisins ? Le Sud est pacifié, écrasé, mais ne conserve- t-il pas l'espoir d'une revanche ? Ne se considère-t-il pas comme tyrannisé, exploité par le Nord ? Celui-ci €8t protectionniste et veut pour lui seul les marchés intérieurs ; celui-là, en sa qualité de pays agricole, réclame la concurrence étrangère par l'abaissement des tarifs. Mêmes conflits d'intérêts entre l'Ouest et les Etats de la Nouvelle- Angleterre. Où cela conduira-t-il la république?

Ici, répétons-le, nous sommes assez forts pour nous faire craindre, nous serions trop faibles là-bas pour être respectés. En ce monde, lorsqu'on est bien, ou à peu près, il est de saine politique de ne pas courir les aventures à la recherche d'un bonheur chimérique.

A.-D. DeCelles.

L'arrivée dans une ville que l'on a déjà visitée plusieurs fois ne produit guère d'émotion en général ; mais il en est autrement de Rome. On la revoit toujours avec une joie nouvelle, comme on revoit sa patrie. Il entre alors, dans le sentiment que l'on éprouve, moins de curiosité mais plus d'affection.

Hélas I cette affection est soumise de nos jours à une rude épreuve; car après quelques années d'absence, on a peine à reconnaître la Ville Eternelle. Ce n'est pas qu'elle vieillisse ; au contraire, elle rajeunit, et c'est ce qui désole tous ceux qui r aiment. Car sa vieillesse est le plus beau fleuron de sa couronne de beauté.

Que ceux qui n'ont pas encore vu cette ville incomparable se hâtent d'y venir ; car elle est menacée de disparaître, ensevelie dans un amas informe de constructions modernes.

Rome est aujourd'hui un immense chantier de construction ; et, quelle que soit la direction de mes courses quotidiennes, je vais constamment me heurter à des décombres et à de longs blocs de maisons inachevées, toutes semblables. Ce travail de rajeunissement est commencé depuis quinze ans, et si j'en juge par les proportions qu'il prend, il lui suffira de quelques années encore pour métamorphoser la ville des Papes.

Je sais bien tout ce que l'on dit pour justifier cette métamorphose ; je connais les arguments des utilitaires, et les raisons même administratives qu'on peut opposer à plusieurs de leurs transformations. Mais je ne veux pas me laisser entraîner sur un pareil terrain dans une dissertation qui n'aurait aucun intérêt pour mes lecteurs, ni aucun résultat pratique.

Je tiens seulement à constater que la Rome des Papes, et^môme la Rome antique,^ tendent à disparaître pour faire place à des rues monotones, bordées de vulgaires constructions, sans architecture comme sans souvenirs.

" C'est du progrès", disent beaucoup de romains."! Mais les artistes et les touristes, amis du beau, ne sont pas de^cet avis; et longtemps ils regretteront ces aspects pittoresques, ces mélan-

coliques solitudes, ces incomparables ruines, qui faisaient le charme et l'attrait de la Ville Eternelle.

Ceux qui ont visité Rome il y a quinze ans ne se rappellent pas sans émotion ces admirables déserts qui environnaient les TTiermes de Diodétien^ ceux de 2%t^, la basilique de Saint- Jean de Latran et môme Sainte-Marie-Majeure I Ils se souviennent des ravissantes perspectives qui encadraient les plus intéressantes villas, et surtout la villa Albani I

Eh bien I l'aspect de ces lieux est complètement changé. Les ruines des Thermes sont en partie démolies, en partie enfouies dans des murs de brique et de badigeon s'élevant à une hauteur de six et sept étages. En dehors des portes Salaria, iPia, San Lorenzo, s'ouvrent des rues et se bâtissent des habitations, des boutiques, des cafés, des usines, ayant la même carrure, la même hauteur, la même vulgarité, le même badigeon, la même régularité du cordeau.

Les alentours de Saint- Jean de Latran sont envahis par les maçons, les briquetiers et les plâtriers. Le Château Saint- Ange est adossé à un vaste faubourg, partie bâti et partie en construction, qui étend ses murs de briques jusqu'en arrière du Vatican.

Le Ghetto est en démolition, et l'on y perce des rues larges et droites, flanquées de murs jaunes. Au Nord-Est du Capitole et jusqu'à Saint- Pierre-aux- Liens, on abat les vieux murs, on élargit, on redresse les rues, et l'on aplanit les pentes du Viminal et de l'Esquilin, pour élever de nouvelles baraques et faire circuler des tramways.

Le Forum lui-même n'est plus ce qu'il était il y a douze ans, et je regretterai toujours ce Campo vacdno où, parmi quelques chèvres qui paissaient, les artistes et les poètes venaient rêver à l'ombre des arbres, et se promener de l'arc de Septime Sévère à celui de Titus. Aujourd'hui toute verdure a disparu, et le poétique champ des vaches a été remplacé par une fosse profonde où sont entassés des pierres et des débris dont l'histoire reste une énigme pour les archéologues.

Les excavations qui existaient en 1875 avaient suffi pour faire connaître l'ancien/orum, l'antique via sacra, la Basilique Julienne, les Temples des dieux ; et rien n'offrait un contraste plus séduisant qu'un paysage pastoral à côté de ces imposantes ruines. C'était le berceau de la Rome antique à côté de son tombeau ; c'était toute une civilisation ensevelie dans la poussière des siècles, et revenue après une longue période de gloire à son point

de départ— le pré et rhabitation champêtre du vieux roi Evandre. Ce contraste frappant est disparu : le drame n'a plus d'idylle, le cimetière est sans verdure.

Il va sans dire que les démolisseurs et les spéculateurs qui poursuivent l'exécution de ce qu'ils appellent le plan régulateur de Rome, ne respecteut pas plus la Rome du moyen âge que la Rome antique, la Rome chrétienne que la Rome païenne. Les transformations qu'ils font subir aux monastères confisqués, quand ils ne les abattent pas, sont une destruction ou peu s'en faut.

Vous souvenez- vous de cette jolie église de Saint- André du Quirinal,où tous les pèlerins allaient admirer le magnifique tombeau de saint Stanislas de Kostka 7 Eh bien I savez-vous ce que l'on propose d'en faire? — ^Un palais pour le jeune prince, fils d'Humbert I. Des protestations énergiques de la colonie polonaise ont fait ajourner ce projet; mais il sera remis à l'ordre du jour.

Ce qui est encore déplorable dans cette transformation de Rome, c'est que les architectes ne mettent aucun art quelconque, aucun goût, dans les nouvelles constructions. Il n'y a sur ce point qu'une opinion, et tous les visiteurs de Rome, comme tous les artistes, sont unanimes à condamner comme une disgr&ce l'absence complète de style et de caractère des nouveaux édifices.

Le Times de Londres s'en plaignait amèrement il y a quelques jours. " Rien de plus prétentieux, disait-il, rien de plus banal, rien de plus stupide, rien de plus laid que la nouvelle Rome, capitale du royaume."

Ce jugement est dur, et pourtant le grand journal dit encore : *' Le déploiement de la pauvreté d'idées artistiques des constructeurs de la nouvelle Rome va jusqu'au génie Les générations présentes et futures exécreront les autorités qui par leurs œuvres ont confessé leur incapacité de comprendre cette Rome, qui leur a été léguée. "

Léguée n'est pas le mot ; mais on comprend que l'esprit du îïmes ne soit pas sur ce sujet aussi exempt de préjugés que lorsqu'il parle d'architecture. Son jugement sur ce dernier point n'en est que plus précieux, et tout en le croyant juste je n'ai pas voulu être aussi sévère que lui.

Mais laissons de côté la Rome monumentale, et fixons nos regards sur ce petit coin de la Ville Eternelle qui éclipse et domine tout le reste, qui contient une église, la plus grande et la plus belle de toutes les églises, et un palais, le plus illustre de tous les palais.

Cest pour visiter ce coin de terre que nous tous, pèlerins catholiques, sommes venus de toutes les parties du monde. Pour nous, Rome est là tout entière, puisque nous y trouvons son vrai fondateur, saint Pierre, dormant dans la solennelle majesté de son incomparable mausolée, et son vrai roi, Léon XIII, vivant entouré des hommages et de l'admiration du monde entier.

Là, rien n'est changé. C'est la stabilité dans l'ordre, c'est la permanence dans l'harmonie, c'est l'immutabilité dans la foi, c'est l'immortalité dans l'espérance, et l'infaillibilité des divines promesses. C'est la vie sortant perpétuellement du tombeau, c'est la beauté voilant de ses splendeurs les cicatrices des blessures et des années, et enveloppant la vétusté de l'éclat d'une éternelle jeunesse.

Oui, Rome est là tout entière, et elle n'est que là. C'est le point vers lequel convergent aujourd'hui les innombrables chemins qui conduisent à Rome, et le spectacle auquel nous assistons est sans précédent dans l'histoire.

Des côtes lointaines de l'Australie, des rives du Japon, de la Chine et des Indes, du fond des deux Amériques, et de tous les pays d'Afrique, d'Europe et d'Asie, nous avons vu arriver à Rome des milliers et des milliers de pèlerins, et c'est vers le Vatican que tous se dirigeaient. Il y avait parmi eux des princes et des ambassadeurs, des représentants des plus puissants royaumes, et, sans jeter un regard sur le Quirinal, ils s'acheminaient joyeusement et promptement vers le Pontife- Roi.

Ils n'avaient pas besoin, comme les rois Mages, de prendre des renseignements auprès du roi Hérode: ils connaissaient le chemin de l'arrivée comme celui du retour, et ceux qui n'ont pas cru pouvoir suivre se chemin-là ont préféré ne pas venir à Rome.

Il y avait des siècles que Rome n'avait pas vu une telle multitude, et ses chemins de fer ont à peine été suffisants pour transporter ses visiteurs et leurs présents. /

Quel spectacle extraordinaire attirait donc cette foule ? Quel mobile l'entraînait ? Etait-ce l'intérêt ? Non, certes. Etait-ce l'amour ? Oui, c'était l'amour filial, et le père qu'elle venait voir était un vieillard au bord de la tombe. Mais ce vieillard a deux pieds que l'on baise à genoux, il a deux mains qui dominent les fronts couronnés les plus augustes, il a deux yeux qui voient toutes choses de haut et plus loin que tous les autres regards.

Quelle manifestation glorieuse pour lui et consolante pour ses fils ! Quelle fête de famille pour l'humanité !

Comment décrire d'aussi grandioses spectacles ? Nous reconnaissons notre impuissance, et cependant nos lecteurs ne nous pardonneraient pas de ne pas essayer.

LA MESSE d'or.

Rappelez vos souvenirs historiques, mes chers lecteurs, relisez les descriptions des fêtes les plus pompeuses que célébraient autrefois les souverains de l'Orient, ou les empereurs romains^ et dites-vous bien après cela que les splendeurs auxquelles nou» venons d'assister éclipsent toutes les solennités antiques.

Il m'a semblé voir le Christ transfiguré de nouveau sur le Thabor, et révélant sa gloire, non plus seulement à trois apôtres privilégiés, mais à cinquante mille disciples représentant tout l'univers catholique. Avec tout leur pouvoir et toutes leurs richesses, les rois de la terre seraient impuissants à produire un pareil déploiement de majesté, de grandeur, de magnificence, et surtout à faire naître dans des milliers de cœurs un tel enthousiasme et de si profondes émotions.

Rendons aux catholiques cette justice que, si les spectacleff mondains les font souvent courir en trop grand nombre, ils font aussi preuve d'un empressement qui leur fait honneur dans ces grandes solennités religieuses.

La messe d'or a été célébrée, vous le savez, le premier janvier ; mais dès le 28 décembre, alors que les billets d'admission n'étaient pas encore émis, des foules se pressaient au Vatican, chez les cardinaux, chez les évêques étrangers, chez tous les personnages influents, pour s'assurer la faveur d'entrer dan» Saint- Pierre le jour de la messe pontificale. Le 30 décembre surtout, ce fut une course générale, et l'on faisait queue pendant des heures chez Mgr Macchi, le majordome du Vatican, comme dans les grands théâtres de Paris les jours de première.

Enfin l'a^ mil huit cent quatre-vingt-huit vient de se lever sur le monde. Il fait encore nuit, et du haut des trois cents dômes, tours et campaniles de Rome, les cloches annoncent à toutes volées que l'heure solennelle approche.

Dès sept heures du matin, la foule commence à envahir la grande place de Saint- Pierre, où 2000 soldats sont rangés pour maintenir l'ordre. La messe doit commencer à 9 heures, et dès 8} heures l'immense Basilique Vaticane est remplie. Plusieurs tribunes ont été élevées autour de la Confession, et nous avons le bonheur d'occuper un siège dans celle de l'abside faisant face à l'autel où le Saint-Père va officier. Seul, il a le droit de célébrer

les saints mystères sur cet autel auguste dont le tombeau de Pierre est le fondement.

Cinquante à soixante mille personnes se pressent dans les nefs^ et l'on voit les têtes onduler dans le lointain comme d'immenses flots vivants. De cet océan humain monte une rumeur harmonieuse comme le bruit du vent dans les feuilles ; car tous ces êtres sont frémissants, et de toutes ces poitrines s'exhalent des soupirs.

Dans les tribunes de gauche arrivent le corps diplomatique, composé de princes et d'ambassadeurs de tous les pays d'Europe^ et la famille du Souverain Pontife ; dans les tribunes de droite . ce sont les chevaliers de l'Ordre de Malte et la Noblesse romaine. Partout étincellent les étoiles en brillants, les grandes croix émaillées, les colliers d'or, les écharpes et les décorations de toutes couleurs.

Autour de la Confession se rangent les gardes du Pape, dont les uniformes joignent la richesse à la variété; les camériers de cape et d'épée avec leurs pourpoints de velours noir, leurs toque» à plumes, leurs fraises de dentelles et leurs épées flamboyantes ; les gardes suisses, bariolés de jaune, de rouge et de noir, secouant leurs panaches et leurs hallebardes ; les gardes palatines dont les cimiers d'or étincellent; les gardes nobles avec leurs baudriers enrichis de broderies et leurs brillantes armures.

Puis, vient le défilé des cardinaux, des patriarches orientaux, des archevêques et des évêques, avec leurs mitres éblouissante» de pierreries. Ils sont au nombre de près de quatre cents.

Tout-à-coup un grand mouvement se produit dans cet océan humain, et une clameur prolongée nous annonce que l'immortel Vicaire de Jésus-Christ fait son entrée triomphale dans la Basilique. Viva ! Viva I Viva il Papa ! Ewiva U Pontefice Re I crient les pèlerins italiens ; ceux des autres nations font chorus dan& leurs langues respectives ; et les mouchoirs s'agitent, et les têtes se courbent, et les yeux se remplissent de larmes.

Mais les acclamations font trêve, car le chœur vient d'entonner l'hymne solennelle Ta es Pdrus,.,

Oui, c'est bien toi qui es Pierre, c'est bien le nom que tu porte» au ciel et sur la terre I Jadis, on te nommait Pecci, comme on appelait le chef des apôtres Simon ; mais maintenant tu es Pierre, PetniseiPetra^ et c'est sur cette pierre que repose l'Eglise I

Bientôt, nous voyons au loin s'agiter les flabdli, les grands éventails de plumes, qui semblent secouer sur la foule leur neige immaculée. Puis no3 yeux découvrent vaguement une forme

blanche qui s'avance lentement, sur les vagues humaines, comme saint Pierre marchant sur la mer de Tibériade.

Peu à peu cette forme grandit, se dessine, prend les traits d'un mortel, mais du plus grand et du plus majestueux des mortels, et nous distinguons son bras droit qui se lève et s'abaisse alternativement pour bénir la foule qui tressaille, qui pleure d'attendrissement, et qui pousse d'immenses acclamations de joie et de triomphe.

Enfin le triomphateur, porté sur la sedia, contourne la Confession, et nous apparaît en face dans tout le déploiement de sa magnificence. Mais sa main peut à peine nous bénir encore, car il la tient à ses yeux pour essuyer ses larmes qui coulent lentement.

0 représentant du Verbe Eternel, tu peux pleurer, comme ton Chef a pleuré au tombeau de Lazare I Car, s'il est bien vrai que Pierre, sur la tombe duquel tu vas prier, n'est pas mort, s'il est bien vrai qu'il revit en toi, la liberté de Pierre est morte, et il faudrait la ressusciter I II y a plus de quatre jours, plus de quatre années, près de quatre lustres qu'elle est dans son tombeau, et quand tu dis qu'elle dort et va se réveiller, un sourire d'incrédulité erre sur les lèvres des Puissants de ce monde.

Prononce en ce jour la parole de résurrection, veni foras ! Qu'à ta voix retentissante la glorieuse et bien-aimée défunte sorte enfin du sépulcre, et tes disciples, venus de toutes les parties du monde, dénoueront les bandelettes de son linceul: car la liberté de Pierre, c'est leur propre liberté ; c'est la liberté des peuples et la liberté des rois !

Le Saint-Père est descendu de la sedia, et debout au pied de l'autel il commence la messe. Le ciel, qui jusque là était resté voilé, s'éclaircît, et des rayons de soleil descendent soudainement de la coupole. C'est le roi du jour, le plus grand roi de l'Orient, qui vient déposer son or aux pieds du successeur du Messie à l'occasion de son Jubilé.

Ah I plaise à Dieu que ce rayon de soleil soit l'aurore d'une ère nouvelle I Plaise à Dieu qu'il éclaire enfin les sentiers ténébreux où s'aventurent les gouvernements, et qu'en tombant sur les cheveux blancs du Pontife, il symbolise l'auréole du triomphe et de la paix !

La foule immense se recueille et prie. Dans leur tribune, adossée à l'un des piliers de la coupole, les princes, les ambassadeurs et les représentants extraordinaires des divers Etats européens,— moins l'Italie, qui seule n'est pas représentée, — ^semblent eux-mêmes profondément impressionnés. Comment ne senti-

raient-ils pas toute la grandeur de ce 'spectacle? Comment ne s'avoueraient-ils pas que cet autel est le plus haut sommet intellectuel et moral de ce monde, et que ce vieillard, si faible en apparence, est plus puissant qu'eux tous, puisqu'il commande à tous les peuples ?

Le divin sacrifice se poursuit, et les chœurs alternent dans le chant des hymnes sacrées. Mais d'où viennent donc ces harmonies supérieures qui paraissent descendre de la voûte des cieux ? Levez les yeux: c'est un chœur placé dans la galerie de la coupole, à une hauteur de plus de 150 pieds, et qui répond aux voix d'en bas, comme un concert .céleste alternant avec les plaintes de la terre.

La messe est finie, et la voix sonore de Léon XIII entonne le Te Deum. Les chœurs, et trente mille voix peut-être dans la foule, remplissent les voûtes, les coupoles, les galeries et les nefs immenses, des ondes vibrantes de ce chant de triomphe.

Enfin, le saint Pontife remonte sur la sedia, et le royal cortège, faisant le tour 'de la Confession, s'achemine lentement vers le portique au milieu des acclamations qui recommencent.

Mais, tout-à-coup, un grand silence se fait. La sedia s'est arrêtée devant la statue de bronze de saint Pierre, qui porte ce jour-là sur ses épaules une large écharpe de drap d'or et sur sa tête une tiare constellée de pierreries. Léon XIII, pâle comme une statue de marbre, a regardé le bronze, et les deux Pierre semblent échanger un dialogue mystérieux. Ah ! que de choses ils ont dû se dire en un pareil moment I

La foule reste muette, et la voix vibrante du Pontife s'élève :

Adjutoriumnostrum in noînine Domini Ses mains se dressent

vers le ciel, comme celles de Moïse sur la montagne, et sur l'humanité à genoux descend la bénédiction pontificale.

Puis le cortège reprend sa marche, et les salves d'applaudissements et les vivats de la foule accompagnent le Pontife-Roi j usqu'à ce qu'il ait disparu dans la chapelle qui relie au Vatican la basilique de Saint- Pierre.

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