LES CANONISATIONS ET LES BÉATIFICATIONS
Le premier consistoire public, relatif à la canonisation des bienheureux Claver, Berchmans et Rodriguez, de la Compagnie de Jésus, et des sept fondateurs de l'Ordre des Servîtes de Marie, a eu lieu le 23 décembre dans la Scda Regia du Vatican.
Rien n'égale la pompe des solennités pontificales, et nul autre souverain que le Pape ne saurait réunir dans son palais une
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assemblée d'hommes aussi brillants par l'intelligence, par la science, et par la position.
Pour ma part, je ne connais pas de spectacle aussi imposant que l'entrée solennelle du Chef de l'Eglise, revêtu de ses ornements pontificaux, porté sur la sedia par ses gardes, entouré des prélats et autres personnages de sa cour, accompagné par les éminentissimes cardinaux, les patriarches et les évêques représentant toute la chrétienté, et passant au milieu des ambassadeurs, des ministres du corps diplomatique, des chevaliers de l'Ordre de Malte et des plus nobles représentants de l'aristocratie européenne, tous inclinés respectueusement sur son passage.
Lorsqu'au-dessus des têtes mouvementées de la multitude, au-dessus de toutes ces épaules couvertes de la pourpre cardinalice et épiscopale, au-dessus des poitrines étoilées de décorations et chamarrées d'or des princes, des ambassadeurs et des grands dignitaires de toutes les nations, on aperçoit ce vieillard éblouissant de blancheur, inclinant sa tête illuminée de deux yeux flamboyants, et levant sa main pour bénir à la fois les brebis et les agneaux, l'on croit assister à une apparition du Christ transfiguré saluant ses apôtres en disant : Fax vobis.
Dans tous les regards s'allume une flamme, ou brille une larme; de tous les cœurs s'exhale un profond soupir, et toutes les voix disent et répètent : " Quelle grandeur I quelle majesté dans ce souverain I quelle supériorité sur les autres puissants de ce monde ! "
Ceux de mes lecteurs qui ont visité Londres ont dû y voir la grande peinture de Gustave Doré, le Christ descendant du prétoire, L'Homme-Dieu y apparaît majestueusement drapé dans une longue robe immaculée, sur le plus haut palier d'un grand escalier de marbre, et il promène sur la foule frémissante un regard exprimant à la fois le calme, la sérénité pleine de noblesse, et la tristesse résignée.
L'entrée du Souverain Pontife au consistoire me rappelait ce tableau, avec cette différence que la foule, au lieu de frémir de haine, tressaillait d'amour et disait par son attitude: ** Nous voulons que celui-ci règne sur nous I "
Le cortège s'avança lentement, au chant des hymnes sacrées, jusqu'au pied du trône, sur lequel monta Léon XIII en se tournant vers la foule. Cardinaux, patriarches et évêques rangés à ses côtés formaient sa cour d'honneur.
Alors trois avocats consistoriaux s'avancèrent, et se tenant debout en présence de Sa Sainteté, ils lurent à tour de rôle des
exposés ou rapports sur la vie, les vertus et les miracles de chacun des bienheureux.
Monseigneur Nocella, secrétaire des lettres aux princes, répondit au nom de Sa Sainteté, et, après avoir donné à tous la bénédiction apostolique, le Souverain Pontife remonta sur la sedia, retraversa la foule en y répandant de nouvelles bénédictions et rentra dans ses appartements.
Pendant la cérémonie, j'admirais les décorations et les peintures de la salle, et surtout deux grandes fresques représentant des spectacles analogues à celui que j'avais sous les yeux. C'étaient de longues processions où figuraient les prédécesseurs de Léon XIII, portés comme lui sur la sedia et bénissant les foules agenouillées sur leur passage. Mais alors ces imposants cortèges ne défilaient pas seulement dans les grandes salles du Palais : ils se déroulaient à perte de vue dans les rues de la Ville Eternelle, et c'était tout le peuple romain qui acclamait ces solennités. Hélas I que ces temps heureux sont déjà loin !
Derrière le trône, une grande et magnifique tapisserie attirait aussi mon attention. Deux énormes lions y sont représentés couchés, dans l'attitude de la soumission et du respect, et tiennent, dressés entre leurs pattes, de chaque côté du trône, les drapeaux des Papes. C'est la partie inférieure de la tapisserie. Dans la partie supérieure, au-dessus du trône, je voyais la Foi ayant à ses côtés la Justice et la Charité. Toutes trois, penchées sur le successeur de Pierre, et regardant la foule, s.emblaient dire : " Nous sommes le cortège habituel de la Souveraineté Pontificale. " Pourquoi donc ne veut-on plus de cette Souveraineté ?
En regardant les lions, je pensais aux puissants du jour, qui se montrent soumis et dévoués au Pape chaque fois que cela peut servir leurs propres intérêts. Puis, il ne fallait pas un grand effort d'imagination pour m'en rappeler d'autres, qui font les chiens couchants devant le Pontife, tout en s'insurgeant contre le Roi, et qui tiennent dans leurs pattes, non pas les étendards du Pape, mais son territoire et ses palais.
Le second consistoire avait un caractère privé, ou plutôt semipublic. Entouré de sa noble cour et des cardinaux, patriarches, archevêques et évêques étrangers présents à Rome, le Saint- Père a prononcé une allocution rappelant brièvement la vie et les vertus des bienheureux à canoniser et sollicitant, avant de prendre une décision, le vote libre de tous les pasteurs présents de l'Eglise de Dieu. Ce vote fut alors donné par écrit signé et lu par chacun des votants, et quand tous les suffrages furent recueillis, Sa Sainteté exprima la satisfaction que lui causait l'unanimité de l'au-
guste assemblée et réclama de nouvelles prières pour obtenir les lumières de Dieu.
Enfin, c'est le 15 janvier que nous avons pu assister à l'imposante et solennelle cérémonie de la canonisation, qui eut lieu dans la salle de la Loggia. Cette Loggia occupe tout l'étage supérieur de l'immenae portique de Saint- Pierre et mesure près de 300 pieds de longueur sur environ 100 pieds de largeur. Elle vient d'être décorée pompeusement, d'une manière stable, et l'on y pourra faire dignement à l'avenir ces admirables cérémonies qui sont l'apothéose des Saints.
Les murs sont revêtus de stuc, ornementés de sculptures de marbre et d'or. Les entrecolonnements sont aussi en marbres de diverses couleurs, et de grands pilastres cannelés supportent la corniche d'où s'élance la voûte à une hauteur de près de 100 pieds. De chaque côté de la salle sont superposés trois étages de tribunes ou loges ornées de draperies en soie rouge et de festons, que soutiennent des têtes d'anges ; puis, entre les tribunes, des panneaux armoriés en lapis lazuli, et des anges portant les uns des palmes d'or, et les autres les armes de la Papauté et l'écusson de Léon XIII.
Lorsque j'entrai dans cette salle je fus ébloui tant par la magnificence de ses décors que par les gerbes et les faisceaux de lumières qui la faisaient resplendir. Une série d'arcs flamboyants, formés chacun par dix-neuf lustres de cristal, montait le long des pilastres et encerclait la voûte. Puis des milliers de grands cierges couraient le long de la vaste corniche et y formaient comme des caractères de feu.
Dans les hauteurs de la voûte, au centre, une colombe colossale en argent sortait d'un entassement de nuages en stuc, et déployait ses ailes d'où jaillissaient des milliers de rayons d'or. Eparses, au milieu de ces rayons qui traversaient les nuages, des têtes d'anges formaient un cortège à la divine colombe, autour de laquelle je lisais cette inscription en grandes lettres : SpirUm Domini replevit orbem terrarum.
Enfin, à l'extrémité de la salle et plus haut que l'autel qui y était dressé, s'élevait une gloire en relief représentant la Sainte Trinité. Au bas, la céleste colombe, perçant encore la nue, descendait vers la terre et y lançait un faisceau de rayons qui arrivait jusqu'à l'autel où officiait le Pontife. Au sommet, sous une voûte d'azur étoilée ayant la forme d'une tiare, Dieu le Père posait une main sur le globe et de l'autre bénissait l'humanité ; à sa droite. Dieu le Fils élevait dans les hauteurs des cieux le glorieux étendard de la Croix.
Pendant que j'admirais toutes ces beautés, le Ta es Petrus a retenti dans le lointain: c'est la procession solennelle qui s'avance, et dont les chants, traversant la suite des salles où défile le cortège, arrivent jusqu'à la Loggia, Il serait monotone de refaire la description de ce merveilleux spectacle, dans lequel l'ai pu compter environ quatre cents archevêques et évêques, marchant deux à deux en avant du Pontife porté lui-même sur la sedia et escorté par le sacré collège et sa cour.
Lorsque le Souverain Pontife fut assis sur le trône, à droite de l'autel, le cardinal Blanchi, préfet des Rites et procureur de la canonisation, lui fit successivement les trois demandes sacramentelles, instarUer, instantius, instaifUiaaime, de mettre au rang des saints les sept fondateurs de l'Ordre des Servîtes et les trois bienheureux de la Compagnie de Jésus.
A la première instance, le Saint-Père répond qu'il faut prier, et les chœurs et toute l'assistance chantent les Litanies des Saints. A la seconde instance, le chant du Veni Oreator retentit sous la voûte, et appelle les lumières du Saint-Esprit. Enfin, après la troisième instance, le Souverain Pontife se lève et, la mitre d'orsur la tête, il lit le décret solennel de la canonisation.
Alors les trompettes et les cors entonnent une marche triomphale, et la grosse cloche de Saint-Pierre et toutes les cloches des innombrables églises de Rome, joignent leurs voix sonores à ce concert de triomphe. Puis le Te Deum, entonné par le Pape, et chanté par les chœurs et les milliers de voix de l'assistance, termine l'imposante cérémonie de la canonisation, qui est suivie de la messe pontificale.
Depuis le quinze janvier il y a eu tous les dimanches, dans la même salle de la Loggia^ quelque cérémonie de béatification.
La première a été celle de Louis-Marie Grignon de Montfort, dont le zèle apostolique a rappelé saint François- Xavier, et dont la charité fut digne de saint Vincent de Paul.
Jadis on inscrivait sur les bannières des triomphateurs les noms des grandes victoires qu'ils avaient remportées. Ici Ton avait inscrit sur quatre bannières les principaux miracles opérés par l'intercession du bienheureux.
Un grand tableau voilé était suspendu en arrière de l'autel, et ne fut découvert qu'après la lecture du décret de béatification : il représentait la gloire du héros au ciel.
Cette béatification a dû créer quelque intérêt au Canada. Car, si je ne me trompe, la Compagnie de Marie, que le bienheureux a fondée, a des représentants dans notre pays.
Après la béatification de Papôtre qui eut à combattre le jansénisme, eurent lieu successivement celles de cinq autres bienheureux, dont deux au moins intéressent des communautés du Canada. Elles se 'firent avec le même cérémonial que pour le bienheureux Grignon de Montfort, dans l'ordre suivant :
29 janvier, B. Clément Hofbaûer, prêtre de l'ordre des Rédemptoristes, autrichien ;
5 février, B. Egidius ou Gilles-Marie de St Joseph, frère lai franciscain,napolitain ;
12 février, B. Félix de Nicosie, frère lai capucin, sicilien ;
19 février, B. Jean-Baptiste de la Salle, l'illustre et sympathique fondateur de l'Institut des Frères des Ecoles Chrétiennes. Sa fête est fixée au 4 mai ; ce sera une fête populaire au Canada, où tant de milliers de nos enfants doivent leur éducation aux soins des dévoués disciples du bienheureux de la Salle.
Enfin, le 26 février, les mêmes honneurs étaient accordés à la B. Joséphine-Marie de Ste Agnès, religieuse espagnole de l'Ordre des Augustines.
Ce fut la dernière des béatifications jubilaires. Les cérémonies qui les accompagnent se ressemblent toutes. Mais un détail de l'avant-dernière mérite d'être noté : un des miraculés dont le nom était inscrit sur une des bannière? comme ayant été guéri de paralysie par l'intercession du bienheureux de la Salle, assistait à la cérémonie.