There are uKire things in heairen and earth
Than are dreamt of in thy philosophy.
HamléU acte 1er.
2. Les vers qui terminent le récit de la descente d'Enëe aux enfers, à la fin du 6e livre de l'Enéide, ont fait croire à quelques commentateurs que Virgile voulait donner à entendre qu'il s'agissait d'un songe.
Sunt geminœ somni portas, quarum altéra ferfcur Ooniea, qua veris faciUs datur exitus umbris ; Altéra, candenti perf ecta nitens elephanto ....
ce que M. de Yillenave traduit ainsi :
** Il est deux portes du Sommeil : l'une est faite de corne et donne un passage facile aux songes vrais, l'autre, d'un ivoire éclatant de blancheur, s'ouvre aux songes décevauts que les dieux Mânes envoient sur la terre. En disant ces paroles, Anchise accompagne son fils et la Sibyle et les fait sortir par la porte d'ivoire."
D'autres critiques rejettent cette interprétation comme indigne du grand poète. Cependant il est difficile de no pas voir dans ces vers une concession an scepticisme de l'époque, et il est bien probable que, comme Cicéron» Virgile n'avait pas dans tes mystères du paganisme une foi aussi complète que l'était celle de Dante dans les dogmes du Christianisme.
vigueur de son style, à la richesse de son imagination, au talent de mise en scène dont il a fait preuve ; on ne saurait non plus trop louer ses patientes recherches, ses études consciencieuses, et le souffle patriotique qui traverse tout son récit.
Il mérite bien les éloges dont l'a comblé le nouveau résident de Spencerwood, lequel, fils d'un des pionniers de notre littérature, a tenu à honneur, dans une séance solennelle de l'Institut Cana: dien de Québec, de signaler à notre public lettré ce brillant début.
Le livre de M. Myrand vient du reste très à propos.
Cet hommage poétique rendu à l'illustre marin coïncide avec les efforts qui se font pour lui élever un monument. On sait que les citoyens de Québec se proposent d'ériger une croix colossale à l'endroit même où fut le premier fort construit au Canada. La souscription nationale progresse favorablement et renferme quelques-uns des noms les plus illustres de l'Europe et de l'Amérique.
En même temps le comité d'organisation a ouvert un concours pour le meilleur mémoire sur le célèbre marin, mémoire qui pourra être rédigé en anglais ou en français.
Et par une autre coïncidence également agréable, on vient de publier à Rennes de nouveaux documents inédits sur Jacques Cartier i. M. des Longrais, dans un beau volume, ajoute à tous les renseignements contenus dans l'édition des Voyages de Oartier donnée en 1843 par la Société littéraire et historique de Québec, aux belles éditions de la maison Tross, et aux documents nombreux de MM. d'Avezac et Ramée, beaucoup de pièces inédites dont quelques-unes sont de la plus grande importance.
C'est ainsi qu'il fixe l'époque de la naissance de notre héros et la date précise de sa mort, choses ignorées ou discutées jusqu'ici. La naissance a dû avoir lieu entre le 7 juin et le 23 décembre 1491. Quant à sa mort, une note juxtaposée à une procédure insignifiante dans un registre en date du 13 septembre 1557, la constate comme suit : " Ce dit mercredi au matin environ cinq heures décéda Jacques Cartier."
" De telles annotations, dit M. des Longrais, sont rares aux registres du grefTe. A peine rencontre- t-on, à propos de quelques
1. Jacques Cartier, — Documents nouveaux recueillis par F. Jouïon des Longrais, ancien élëve de l'Ecole des Chartes. Rennes, 1888. 219 pp. petit in-8.
procureurs, des notes telles que celie-ci : " Magister Joannes *' LeRoy obiit dominica 18 septembris 1580. Deus misereatur sui. " Amen "; ou encore : " Le roy Henry notre bon seigneur roy " de France décéda à Paris le X juU'et 1659 aux X heures du '* matin." Aussi la meniioa de Cartier s'applique-t-elle plus peut-être au bon plaldear qu'au bon navigateur." . En effet, des documents nombreux constatent à diverses époques la présence de Cart.er devant les tribunaux, soit comme partie, soit comme témoin, soit comme expert , il était de toutes les audiences, de même que de tous les comperagca. Du reste on menait joyeuse vie, paraît-il, à Sainl-Malo, car un de ces actes de naissance se termine par cette curieuse mention: " Faict en *^ présence de Jacques Cartier et autres bons biberons les dits *' jours et ans."
" Il convient, dit le savant archéologue, de remarquer qu'il y a là un trait de mœurs qui n'est pas inhérent au caractère individuel de Cartier. Un courant rabelaisien semble avoir passé sur le rocher de Saint-Malo avec une certaine intensité pendant le milieu du 16e siècle."
Les réflexions suivantes de M. des Longrais frapperont nos lecteurs. Jacques Cartier avait la simplicité antique : c'était un véritable Cincinnatus, plus inconscient de son rôle que Washington et Franklin, que l'on peut classer parmi les héros fauxbonshommes.
** En voyant Jacques Cartier au milieu de ces détails de pesées et de cuisine, vraiment on ne se lasse pas d'admirer combien la découverte d'un continent dérange peu, au 16e siècle, les conditions normales de la vie. Le plus singulier, ce n'est pas de voir les compatriotes utiliser les connaissances spéciales de leur grand homme dans les usages les plus vulgaires ; c'est la simplicité de Jacques Cartier, qui a tout le cachet d'un autre âge. Son grand rôle de Découvreur ne lui avait ni acquis l'importance qui soustrait aux occupations banales, ni donné l'idée de s'y refuser."
Entre autres points importants mis en lumière par les recherches de M. des Longrais, se trouve le fait d'un voyage au Brésil antérieur au grand voyage de découverte, ce qu'un de nos érudits, M. l'abbé Verreau, soupçonnait depuis quelque temps d'après les comparaisons que Jacques Cartier établit dans son livre entre certains produits du Brésil et ceux du Canada. Les deux documents qui viennent à l'appui de cette supposition sont : le baptême de Catherine du Brésil^ dont l'épouse de Cartier fut marraine vers 1527, et le fait que Cartier servit d'interprète
pour la langue portugaise dans une affaire où des gens de cette nationalité étaient concernés.
Mais indépendamment de l'intérêt historique qu'offre ce travail, il présente un des heureux symptômes du mouvement qui se prépare en France et au Canada pour rendre hommage à la mémoire des grands hommes des premiers temps de la colonie.
Espérons que nous verrons bientôt surgir dans les deux pays des statues de Jacques Cartier et de Champlain ; la France est tellement prodigue de monuments que Poubli dans lequel elle laisse ces deux pères de sa colonisation en Amérique est vraiment inexcusable.
Espérons qu'un jour, près de la terrasse que nous devons à lord Durham et à lord Dufferin, et qui devrait être la Chiaïa d'une ville que l'on compare si souvent à Naples, s'élèvera toute une pléïade de figures historiques : Cartier, Champlain, Laval, Frontenac et d'autres, — ^mais Cartier d'abord.
Le navigateur de Saint-Malo a été le premier à la peine ; il n'est que juste qu'il soit le premier à l'honneur !
PlERRE-J.-O. ChAUVEAU.
En parlant du dernier ouvrage de M. Préchette, la Légende d^un peuple^ je n'ai pas besoin d'emprunter beaucoup à ma propre pensée: l'œuvre a déjà été appréciée en France. Jules Claretie et Francisque Sarcey, — pour ne citer que deux des noms les plus marquants, — ont prononcé sur le livre un jugement que toute la presse française a ratifié. Il serait bien difficile pour moi de ne pas m'en tenir, jusqu'à un certain point, à ces autorités. Cependant, il y a encore quelque chose à dire et le sujet est loin d'être épuisé. Nous sommes, du reste, mieux placés peutêtre que le public parisien pour examiner cet ouvrage dans son ensemble et dans ses détails. Nous habitons les lieux que \% poète décrit ; les héros dont il parle furent nos pères ; nous avons vécu, nous vivons la vie même qui circule dans ces récits, nous portons en nous le même sentiment qui les a dictés : en un mot, ce livre, qui retrace les plus beaux épisodes de notre histoire, est comme une page de notre propre existence.
Il y a longtemps que cette histoire si belle, si grande, si chevaleresque, attendait un barde qui la chantât dans un langage poétique digne d'elle. Ce poète est venu. Avant d'entreprendre son œuvre, il a d'abord essayé ses forces, cultivé son talent dans des travaux de moins longue haleine. Il a longtemps calculé la somme de ses aptitudes en présence de la tâche à accomplir. Encore peu sûr de ses moyens, il est allé, il y a quelques années, demander au plus haut tribunal de l'univers un jugement qui pût l'éclairer sur lui-même : l'Académie française a répondu en couronnant son travail. Le poète, dès lors, vit le chemin libre devant lui. Il s'était adressé à ce Paris, qui juge en dernier ressort, et Paris l'avait mis au nombre de ceux qu'il acclame. Il pouvait donc maintenant élever plus haut la voix et parler avec la double autorité de l'inspiration réelle et du mérite reconnu. Telle est, en quelques mots, l'histoire du livre dont nous avons à nous occuper.
1. La Légende d'un peuple, par Louis Fréchette, — Un yolume grand in-8y 332-22 pp. —Paris, à la librairie illustrée.
LA LÉGENDE d'UN PEUPLE 305
La Légende cPun peuple est un hommage rendu au Canada français et surtout un acte de filiale affection envers la France, •que nous n'avons jamais oubliée et qui commence à se ressouvenir de nous. La dédicace placée en tête du livre rend admirablement ces deux sentiments :
"A la France!
" Mère, je ne suis pas de ceux qui ont eu le bonheur d'être bercés sur tes genoux.
*^ Ce sont de bien lointains échos qui m'ont familiarisé avec ton nom et ta gloire.
" Ta belle langue, j'ai appris à la balbutier loin de toi.
** J'ose cependant, aujourd'hui, apporter une nouvelle page héroïque à ton histoire déjà si belle et si chevaleresque.
" Cette page est écrite plus avec le cœur qu'avec la plume.
'* Je ne demande pas, en retour, un embrassement maternel pour ton enfant, hélas I oublié.
" Mais permets-lui au moins de baiser, avec attendrissement et fierté, le bas de cette robe glorieuse qu'il aurait tant aimé à voir flotter auprès de son berceau."
Ce sont bien là en effet des paroles écrites avec le cœur.
La Légende d^un peuple n'est pas, à proprement jJarler, une histoire du Canada français. C'est une série de tableaux et de récits qui embrassent les épisodes les plus saillants de nos annales; c'est un panorama des événements qui ont influé davantage sur nos destinées.
Le livre est divisé en trois époques. La première part de la découverte du Canada et comprend les travaux des premiers colons du pays dans leur lutte avec la forêt vierge et avec ses farouches habitants. Dans la seconde époque, qui débute sous Phipps et se termine avec Wolfe et Montcalm, le poète chante nos luttes avec l'Angleterre. La troisième époque embrasse les faits qui se sont passés depuis la cession jusqu'à nos jours.
Avant d'entrer dans la première période, le poète évoque le souvenir des temps préhistoriques et décrit le grand continent surgissant devant l'œil inspiré de Colomb, qui, dans l'exécution de sa glorieuse entreprise, obéit à un sentiment venu d'en haut:
Et quand il ne croyait que suivre son étoile, La grande main dans l'ombre orientait la voile !
Puis, le poète voit dans l'avenir cette nouvelle terre qui remplace le vieux monde ébranlé. Il embrasse d'un premier regard
cette histoire dont il va chanter les faits glorieux. Quand arrive la dernière lutte, et quand
. . . .Notre vieux drapeau trempé de pleurs amers Ferme son aile blanche et repasse les mers ;
quand l'époque terrible de 1837-38 déroule ses pages sanglantes, l'auteur se demande pourquoi
Tant de sang répandu, tant d'innocents punis ? Pourquoi tant d'échafauds 7 Pourquoi tant de bannis ? Pourquoi ?. . . .Mais n'est-ce pas la destinée humaine ? N'est-ce pas là toujours l'éternel phénomène Qui veut que tout s'enfante et vienne dans les pleurs ? Le froment naît du sol qu'on déchire ; les fleurs Les plus douces peut-être, éclosent sur les tombes ; L'Eglise a pris racine au fond des catacombes : Pas une œuvre où le doigt divin s'eso f-xit sentir Qui n'ait un peu germé dans le sang d'un martyr.
Mais la découverte de Colomb n'était que le commencement de l'œuvre qui devait se faire ; ce continent était si grand qu'il fallait beaucoup de temps pour que ses seciets se découvrissent peu à peu à l'œil des chercheurs. Dans la pièce Ante fttcemr,'le poèfte voit le Canada encore ignoré et muet sous le soleil qui en éclaire les sauvages splendeurs. Pais, François 1er s'éveille aux récits qui arrivent de ces terres mei Teilieuses et lointaines, que l'on croit conSner à la Chine. Il veut donner
A la Fr&Tice elle aussi sa pavt de l'Améiique.
Voilà donc Cartier qui fait voile de St-Malo et qui, après un long et difficile voyage, arrive dans le St-Laurent. Il y a dans ces deux pièces, St-Malo et Le Si-Laurent, des tableaux de grande facture.
Le premier acte de Cartier, en mettant le pied sur cette terre, a été un acte religieux. Aussi, le poète consacre-i-îl une place spéciale dans son livre à la première messe d -te à Tadoussac. Et c'est peut-être le lieu de remarquer ici que dans tout l'ouvrage vibre un sentiment vraiment chrétien, qal ne se dément pas un seul instant.
Nous arrivons maintenant à l'époque où commence réellement notre histoire. Québec est fondé ] quelques défrichements ont
été faits et voici la première moisson. C'est Louis Hébert qui recueille ces blés que sa main a semés :
Le soir arrive enfin, mais les gerbes sont prêtes ; On en charge à pleins bords les rustiques charrettes Dont l'essieu va ployant sous le noble fardeau
Hébert, qui suit ému le pas de ses chevaux, Rentre, offrant à Celui qui donne l'abondance La première moisson de la Nouvelle-France !
Un peu plus tard, Maisonneuve vient fonder Ville-Marie devenue aujourd'hui la métropole commerciale du Canada. Le poète décrit en vers magnifiques cette première nuit sous les chênes séculaires de l'île de Montréal. Puis viennent les luttes terribles contre les sauvages habitants du sol ; les souffrances, le martyre des prj^miers missionnaires ; le massacre de Lachine ; les travaux des grands voyageurs qui ont sillonné le continent, de Cavelier de la Salle, entre autres, auquel Rouen vient d'élever une statue ; les luttes de d'Iberville à la baie d'Hudson ; l'acte de dévoûment, peut-être unique dans l'histoire, de Daulac et de ses compagnons. Il faudrait citer et citer encore, dans toutes ces pièces imprégnées d'un sentiment qui vous étreint au cœur et souvent d'une grandeur majestueuse qui vous enlève. Mais l'espace me manque.
Il y a encore la mort si touchante de Cadieux, cet autre dévoué, qui laisse ses dernières pensées dans une complainte écrite sur une écorce.
Enfin, voici l'antique frêne des Ursulines, ce vieux survivant de la forêt primitive, qu'une tempête a renversé en juillet 1867. C'est sous cet arbre que Madame de la Peltrie, avec ses compagnes, enseignait les petits sauvages. Et le poète a une note touchante pour rappeler ce souvenir :
Et je rêvai longtemps ; car jamais, ô vieil arbre, A nul fronton superbe, au seuil de nul tombeau, Je n'ai rien vu, fouillé dans le bronze ou le marbre.
De plus touchant et de plus beau Que celle qui porta le nom de la Peltrie, Sainte veuve, enseignant sous tes ombrages frais, Avec le nom de Dieu le grand mot de Patrie
Aux petits enfants des forêts I
Nous entrons maintenant dans la deuxième époque : le commencement de la grande lutte qui doit se terminer en 1760. Le terrain est épineux ; il faut s'avancer avec beaucoup de précautions. Mais le poète, tout en affirmant ses sentiments patriotiques, sait respecter les susceptibilités de nos anciens adversaires. Du reste, le temps a adouci ces haines séculaires, et s'il y a quelquefois un peu d'amertume dans le ton de l'écrivain, ce n'est que pour donner au récit sa couleur véritable.
C'est d'abord en 1690, la tentative de Phipps,qui provoque cette fière réponse de Frontenac : "Allez dire à votre maître que je lui répondrai par la bouche de mes canons." Puis l'acte héroïque de cet audacieux nageur, — un frère de d'Iberville, — qui va cueillir dans le fleuve, au milieu d'une grêle de balles, un drapeau tombé de la corne d'artimon du vaisseau ennemi. Ces vers sont pleins de grands mouvements. Il faudrait citer, mais je ne puis qu'indiquer en passant : V Apparition^ par exemple, ce récit fantastique et poignant de l'expédition de l'amirel Walker ; le Dernier drapeau blanc, dont le poète chante la gloire, et avec lequel il vient cravacher la figure du monarque débauché qui l'a abandonné sur ces bords :
Oui, Francs, quand on lôve à tout ce sombre drame, On ne peut s'empêcher d*en suivre un peu la trame, Et de voir, à Yer^Ue, un Bien-Aiiuë, dit-on, Tandisque nos héros au loin criaient famine. Sous les yeux d'une cour que le vice efféminé, Couvrir de diamants des Phrynés de haut ton !
Puis, vient la grande bataille qui décide du sort de cette colonie, ce duel suprême de Montcalm et de Wolfe, qui tombent tous deux enveloppés dans un même rayonnement.
Et les deux généraux, oubliant le danger, Sous le plomb foudroyant se prenaient à songer
Que ce canon qui gronde, Au terrible hasard d'un succès incertain Jouait, sur ce fatal échiquier du destin,
Le sort du nouveau monde.
Je voudrais aussi donner quelques vers du Dernier coup de dé, qui décrit la suprême tentative de Lévis ; de VÂtaUinte^ qui chante le courage de Vauquelain ; meis je dois abréger. La pièce suivante, intitulée Fors Vhonneur I raconte le sacrifice des drapeaux dans l'île Ste-Hélène, par Lévis. Elle sonne la douleur profonde.
€t se soutient partout à une grande hauteur. En voici quelques lignes que je prends au hasard vers la fin :
Alors, spectacle étrange et sublime, la foule, Ondulant tout-à-coup comme une vaste houle, S'agenouille en silence ; et, solennellement. Dans le bûcher sacré qui, sur le firmament. Avec des sifflements rauques comme des râles, Détache en tourbillons ses san^i^lantes spirales. Parmi les flamboiements d'étincelles, parmi Un flot de cendre en feu par la flamme vomi. Sous les yeux du héros grave comme un apôtre, Chaque drapeau français tomba l'un après l'autre !
Voilà de beaux vers. Il est difficile de trouver une plus grande harmonie d'imitation que ** Avec des sifflements rauques comme des râles." Quel dommage que tout ce bel eflfet soit amoindri par cet hémistiche, apparemment mis là pour la rime : grave comme un apôtre !
Combien d'autres épisodes qu'il faudrait lire en entier et qui rendent si bien le caractère dominant de ces luttes acharnées I Cette époque se termine par une pièce calme et toute d'apaisement. Ce sont les strophes consacrées au monument de Wolfe et Montcalm qui s'élève comme un témoignage de l'oubli de guerres d'autrefois :
Wolfe et Montcalm, grands noms tragiques de l'histoire. Dont l'un nous dit Défaite et l'autre dit YictoirCf Par l'itile du destin si rudement heurtés. Où sont ceux qui jadis vous ont si haut portés 7 L'un dans un panthéon a vu dresser sa tombe ; L'autre habite un tombeau creusé par une bombe. Ils moururent ensemble, et presque de leurs mains. A ce seul point fatal se croisent leurs chemins : Aujourd'hui comme alors, un goufire les sépare. Pourtant, sous ce granit le rêveur qui s'égare Peut aujourd'hui confondre et mettre au môme rang Le vaincu sans reproche et l'heureux conquérant.
Eh bien 1 je préfère ce sentiment large à l'étroitesse d'esprit dont M. Goldwin Smith fait preuve en parlant du môme épisode dans les *' Canadian Leaves " : il semble ignorer complètement Montcalm. Je ne puis pas concevoir un esprit véritablement grand sans un grand cœur.
La troisième époque nous donne encore des luttes, mais ce n'est plus la lutte à main armée. La bataille est engagée sur
810 LA LÉGENDE d'UN PEUPLE
le terrain des droits politiques. Ici encore^ le poète a de grandes pages dans lesquelles l'inspiration poétique sait donner une large place à la modération qui convient pour des temps si rapprochés de nous. Malgré les dissensions dans lesquelles les nouveaux sujets se trouvent forcément entraînés, ils tiennent loyalement la parole que la France a donnée en leur nom ; et on les trouve au premier rang pour défendre le nouveau drapeau. Le poète le montre en racontant la glorieuse bataille de CbAteauguay :
VouB fûtes glorieux, jours de dix-huit cent douze,
Quand nos pères, grands* cœurs qui battaient sous la blouse,
Oubliant d'immortels affronts, Sous les drapeaux anglais, eq. phalanges altiëres, La carabine au poing, se ruaient aux frontières
En chantant avec les clairons.
Toujours prêts, ces vaillants, au premier cri d'alerte, A répondre, arme au bras et la poitrine ouverte, A l'appel de tous les devoirs !
Honneur à vous, conscrits, qui dans ce fier poème. Voulûtes de nouveau, sous la bannière même
De nos orgueilleux conquérants.
Rajeunir sur nos bords la légende de fi^loire Qui dit que, lorsque Dieu frappe fort dans l'histoire.
C'est toujours par la main des Francs !
Le poète aurait dû .également mentionner le siège de 1775 : car le coup de canon qui a renversé Montgomery et ses soldats, à Près-de- Ville, a été tiré par Chabot, un des nôtres. Et d'ailleurs si nous avions voulu, à cette époque, faire cause commune avec les Bostonnais, tout ce Dominion serait aujourd'hui perdu pour l'Angleterre. C'est un fait qu'il n'est pas inutile de rappeler, de temps à autre.
L'arrivée de la corvette française La Capricieuse, en 1855, et l'explosion de douleur causée ici par la défaite de la France en 1870-71, inspirent encore à M. Fréchette quelques-uns de ces élans patriotiques dont la note chez lui vibre si haut et si fort. Ce sont deux des plus belles pièces du livre.
J'ai dit que l'auteur traite son sujet avec une grande dignité et une grande impartialité. Non seulement son œuvre est animée d'un souffle chrétien, qu'on y rencontre partout; mais son patriotisme même, si haut qu'il chante, sait toujours tenir compte des faits accomplis, et jeter sur le passé, tout en en racon*
LA légende^d'un peuple 311
tant les luttes épiques, cette rosée adoucissante qui corrige l'amertume des souvenirs. Je n'en veux pour Jpreuve que sa pièce intitulée Le Drapeau anglais. Je tiens à la citer en entier :
Regarde, me disait mon përe, Ce drapeau yaillammeijt porté ; Il a fait ton paya prospère, Et respecte'ta liberté.
C'est le drapeau de l'Angleterre ; Sans tache, sur le firmament, Presque à tous les points de la terre Il flotte glorieusement.
Oui, sur un huitième du globe C'est l'étendard officiel ; Mais le coin d'azur qu'il dérobe Nulle part n'obscurcit le cieL
Il brille sur tous les rivages ; Il a semé tous les progrès Au bout des mers les plus sauvages Comme aux plus lointaines forôts«
Laissant partout sa ûère empreinte.
Aux plus féroces nations Il a porté la flamme sainte De nos civilisations.
Devant l'esprit humain en marche.
Mainte fois son pli rayonna, Comme la colombe de l'arche, Ou comme l'éclair du Sina.
Longtemps ce glorieux insigne De notre gloire fut jaloux.
Comme s'il se fût cru seul digne De marcher de pair avec nous.
Avec lui, dans bien des batailles.
Sur tous les points de l'univers, Nous avons mesuré nos tailles, Avec des résultats divers.
Un jour notre bannière auguste Devant lui dut se replier ; Mais alors s'il nous fut injuste, Il a su le faire oublier.
Et si maintenant son pli vibre A nos remparts jadis gaulois, C'est au moins sur un peuple libre Qui n'a rien perdu de ses droits.
Oublions les jours de tempête ; Et, mon enfant, puisqu'aujourd'hui Ce drapeau flotte sur nos têtes, Il faut s'incliner devant lui
— Mais, përe, pardonnez si j'ose
N'en est-il pas un autre, à nous f — Ah ! celui-là, c'est autre chose :
Il faut le baiser à genoux !
Cette dernière strophe est admirable et a fait jaillir bien des pleurs dans le vieux pays.
Mais si les amertumes du poète sont adoucies, si ses ressentiments sont apaisés, il y a une haine qui subsiste au fond de son cœur : c'est cette haine saine, c'est ce mépris profond, qu'il a voués au monarque et aux ministres qui nous ont vendus, et surtout à celui qui, en provoquant notre abandon, n'a eu qu'un rire ironique à donner à nos malheurs. La pièce vigoureuse qui donne cours à ce sentiment est intitulée Soua la staJtue de VoUaire. Cette pièce est très belle ; cependant, M. Fréchette a peut-être tort de s'en prendre aussi exclusivement à Voltaire. Ce dernier, malgré sa malheureuse expression des " quelques arpents de neige ", ne savait sans doute pas ce qu'était la colonie du Canada ; tandis que Louis XV et ses ministres le savaient ou, du moins, devaient le savoir. Ce sont donc eux qui sont responsables, et non pas Voltaire, déjà chargé d'un assez grand nombre d'autres péchés, et beaucoup plus occupé du roi de Prusse que de nous.
Nous voilà arrivé à la fin du livre, et nous sommes prêt à dire avec Jules Claretie: " Ce noble volume n'est pas un banal recueil de vers qui se fane en une saison ; ce livre est de ceux qui ajoutent un chapitre, une ligne à une histoire littéraire." Nous pouvons aussi constater, avec Francisque Sarcey, — en faisant quelques réserves, — ** que plusieurs de ces pièces sont des chefs-d'œuvre, qu'an grand nombre sont très belles et que toutes sont remarquables."
Le livre se termine par des strophes grandioses intitulées France, M. Fréchette est plus à l'aise et donne mieux sa mesure dans la strophe que dans les vers à rimes plates ; et cette pièce est une de ses meilleures inspirations.
Napoléon Leqendbb.