L^EXPOSITION VATICANE
Comme vous le savez, sans doute, lecteurs, cette exposition se compose uniquement des dons que le Saint- Père a reçus à l'occasion de ses noces d'or, et cependant elle est immense. Elle remplit je ne sais combien de salles et de galeries construites dans les cours et le jardin du Vatican, et couvrant une superficie d'environ 6000 mètres carrés.
L'ouverture solennelle en a été faite le jour de l'Epiphanie. Le choix de cette date n'a pas été une coïncidence fortuite ; rien n'est laissé au hasard au Vatican.
Entre la fête des Rois apportant leurs présents aux pieds du Messie, et ce jubilé pendant lequel Léon XIII est comblé des dons du monde civilisé, n'y a-t-il pas un rapprochement plein d'éloquence ? Le Moniteur de Rome dit :
" Les Souverains, non pas seulement de l'Orient, mais de l'Occident, du Nord et de toutes les contrées de la terre, ont voulu, à leur tour, apporter au Pape, captif et dépouillé, le
tribut de leur déférence et de leur admiration. Et l'étoile qui les a conduits à Rome, ce n'est pas cet astre intermittent apparu en Orient et qui s'éteignit au-dessus de Bethléem, non, c'est " ce phare lumineux de la Papauté ", comme l'appelait hier encore le Saint- Père dans son discours aux pèlerins italiens ; phare que Dieu a allumé en ce monde pour montrer leur chemin aux peuples et aux rois. Comme T Enfant-Dieu dans sa crèche de Bethléem attirait les hommages des plus puissants potentats, qui venaient jeter sur sa nudité la pourpre et l'éclat de leurs dons, ainsi la Papauté, que ses ennemis avaient prétendu, en la dépouillant, réduire au dénuement matériel le plus absolu, triomphe aujourd'hui par la richesse et la splendeur des dons volontaires que lui apportent non pas seulement les rois de la terre, mais les plus humbles de ses enfants.
'* A côté des souverains, des gouvernements et des
princes, dissidents aussi bien que catholiques, ce sont les peuples de tous les climats et de toutes les races qui sont venus apporter leur offrande à l'auguste captif du Vatican."
Aussi le caractère le plus frappant de l'Exposition Vaticane est-il l'universalité. Tous les pays de la terre, toutes les races, toutes les classes sociales, tous les climats, toutes les industries, tous les arts, y sont représentés.
Des terres les plus lointaines et les plus isolées tout aussi bien que des provinces italiennes, des régions barbares comme des grands centres de la civilisation, les dons les plus riches, les plus rares, les plus curieux et les plus divers, sont venus s'installer dans les palais du Souverain des Souverains.
Les produits de la nature à côté de ceux que le travail enfante, les œuvres intellectuelles et les œuvres manuelles, les inventions de l'ouvrier, les créations de l'artiste et du génie, les pierres précieuses, les riches métaux, les bois les plus rares, les tissus les plus délicats, l'universalité des choses enfin est là représentée, et déploie ses beautés pour charmer celui que l'univers acclame.
Quelle manifestation ! quel triomphe I Et, comme le disait si bien le cardinal Schiaffino dans l'adresse qu'il a lue au Saint- Père à l'ouverture de l'Exposition, c'est un triomphe que la violence n'a pas préparé, qui n'a pas coûté une seule larme, un seul soupir à qui que ce soit.
En répondant à cette adresse, Léon XIII a exprimé avec beau- •coup d'émotion cette idée que l'Exposition était une image de l'universalité et de l'unité de l'Eglise.
Plusieurs des visiteurs de l'Exposition se plaignent de la classification des objets. Ils auraient voulu voir distribués dans des appartements séparés les ornements d'églises et vases sacrés, les ouvrages en marbres, les peintures, les bijoux, les objets d'art, les produits de l'industrie, ceux de la nature, etc., etc.
Mais une telle classification n'était pas possible, parce que l'on ne pouvait pas prévoir d'avance quelles espèces de présents seraient envoyées-. En outre, les dons sont arrivés à Rome à des intervalles de temps considérables depuis le mois d'octobre, et il en arrive encore en février. On a dû les installer aussitôt que possible, et ceux de l'Italie arrivant les premiers on a dû les ranger tout d'abord «ans autre classification que celle des diocèses. Puis, on a suivi le même ordre pour les dons de la France, de l'Allemagne, de l'Espagne et des autres pays.
Cette classification a du moins cet avantage que les pèlerins en visitant l'Exposition peuvent y voir facilement les objets qui viennent de leurs pays et même des villes qu'ils habitent.
Une seule classe d'objets a été mise à part dans la magnifique salle du Musée Chiaramonti : ce senties présents des souverains, des princes, et des représentants des Etats.
Les Italiens prétendent que l'Italie occupe le premier rang dans cette grande exposition, par la richesse, la variété et le nombre des présents venus de toutes les parties du royaume. De leur côté, les Français réclament la première place pour leur pays.
Il faudrait de longs calculs pour prononcer entre les deux. Qu'il sufiise de dire que les deux nations marchent en tête de toutes les autres. Mais il est particulièrement consolant de voir l'Italie catholique témoigner avec tant de magnificence son attachement au Saint-Père. En face de l'Italie officielle qui s'abstenait, elle a compris qu'elle devait s'affirmer davantage, et elle l'a fait avec une générosité digne de tous les éloges.
Qu'on ne vienne plus nous dire que le peuple italien ne veut plus du Pape. Les immenses* pèlerinages venus de toutes les parties de la Péninsule et les riches présents exposés sont la plus éloquente manifestation du contraire.
Comment pourrai-je maintenant vous décrire le spectacle que présente cette vaste exposition? Il est évident que je ne puis pas entrer dans les détails et que je devrai me borner à un simple <30up d'oeil jeté rapidement sur l'ensemble.
Ce qui frappe tout d'abord, c'est le nombre incalculable des ornements d'églises et des vases sacrés qui étincellent partout d'or et de pierreries dans les jolies vitrines marquées des noms
des diocèses qui les ont envoyés. Il y a dans ces vitrines des aubes en dentelles d'un prix étonnant, des chasubles en broderie d'or ornées de pierres précieuses, des ostensoirs, ciboires et calices qui sont des chefs-d'œuvre d'orfèvrerie, des aiguières en vermeil, des croix pastorales en brillants, des candélabres en or, des crucifix en ivoire, et mille autres objets de la plus grande valeur.
En circulant rapidement au milieu de ces vitrines, auxquelles nous ne pouvons accorder qu'un regard, nous apercevons, ici une statue, là une peinture, plus loin une bibliothèque remplie de livres richement reliés, d'un côté un bureau en marquetterie, des fauteuils en satin brodé, des services en porcelaine, d'un autre côté des bas-reliefs en stuc, des tableaux en mosaïque et quantité d'autres œuvres d'art.
Ici c'est un orgue, là c'est un autel ; voici une chaise à porteur qui a la forme d'une conque marine ; ailleurs ce sont des nacelles de toutes formes et de toutes dimensions, les unes en filigrane d'argent et d'or, les autres en bois rares, toutes gréées et capables de contenir quinze à vingt personnes.
Le nombre des statues et des peintures est considérable. Il y a surtout une immense toile qui attire et retient tous les regards. Quand on a circulé pendant deux ou trois heures au milieu des galeries, c'est en face de ce magnifique tableau qu'on vient s'asseoir et se reposer. Il est dû au pinceau du peintre Aldi, déjà célèbre à Rome, et il représente Judith, debout sur le portique du palais deBéthulie, montrant aux Juifs la tête d'Holopherne. Rien n'égale la grandeur, la majesté, la puissance des personnages de cette scène. Il y a là des types d'Israélites inoubliables, et tout le tableau est éblouissant de lumière et de coloris.
Parmi les statues de bronze et de marbre, les plus remarquables sont 1° un groupe allégorique représentant saint Thomas d'Aquin et saint François d'Assises, avec lé lion symbolique qui porte le globe et les armes de Léon XIII, et l'Histoire qui écrit les actes glorieux de son pontificat; 2» un autre groupe en bronze représentant saint Albin arrêtant et désarmant Attila à Châlons. Les deux personnages sont d'une grande beauté d'expression et d'attitude. •
Je ne puis pas oublier une magnifique statue de saint Pierre venant du diocèse de Paris ; deux remarquables statues en argent de sainte Anne d'Auray et du bienheureux Grignon de Montfort ; et enfin le colossal monument de bronze donné par Clermont Ferrand, et représentant l'apôtre de l'Auvergne debout sur un
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piédestal autour duquel trente-deux médaillons rappellent les évoques de Clermont.
En général, chaque pays a voulu offrir les produits spéciaux de son industrie, ou de sa nature. Carrare et Volterra ont envoyé des ouvrages en marbre ; Tarente offre des coquillages, et des tapis d'algues marines ; Girgenti présente ses magnifiques coraux; la Belgique donne ses plus riches dentelles; Gatane apporte un tableau qui représente Téruption de l'Etna ; Besançon se fait représenter par des porcelaines, et Versailles par des vases de Sèvres ; Dunkerque est symbolisé par un petit navire en argent doré; Tarbes nous montre un autel colossal contenant vingt sortes de marbres des Pyrénées.
De même un grand nombre d'industriels ont envoyé des spécimens de leurs productions.
Les libraires-éditeurs présentent leurs plus riches éditions et leurs plus beaux ouvrages. Mentionnons spécialement les éditeurs Palmé, Mame, Peeters et Benziger.
Une grande maison de Louvain offre des cloches ; d'autres maisons de Belgique ont envoyé de magnifiques vitraux coloriés, des ouvrages en fer forgé, des armes et des objets d'orfèvrerie.
Genève se fait remarquer par une montre qui est un vrai chronomètre à répétition et une merveille d'exécution.
Il y a un autre ouvrage en orfèvrerie qui est fort remarquable : c'est la reliure d'un volume intitulé le MagnificaJt, Mais en ouvrant le livre il y a lieu d'admirer bien plus encore : car le cantique de la Vierge y est traduit en cent cinquante langues.
Il me faut interrompre cette description, car elle exigerait un volume.
Disons encore cependant qu'une vaste galerie est remplie de milliers d'objets curieux venant du Japon, de la Chine, des Indes, des missions de l'Airique, et des îles perdues de l'Océanie.
Enfin, traversons le musée Chiaramonti pour terminer. C'est là que sont exposés dans des vitrines les inappréciables présents des souverains et des princes. Tous les Etats de l'Europe, — sauf toujours l'Italie officielle, — y sont représentés. Ceux de l'Amérique du Sud y font aussi très bonne figure, et leurs présents sont d'une grande richesse.
Mais ce que l'on admire le plus, ce n'est pas tant l'éclat des diamants et des pierres fines qui étincellent dans leurs écrins de velours, c'est l'unanimité de tous ceux qui gouvernent les nations à manifester leurs sentiments envers celui que l'on a dépouillé de sa couronne.
On aura beau dire et beau faire, le monde civilisé ne pourra jamais s'empêcher de voir dans le Pape un souverain et le plus élevé des souverains.
Mais le Canada, diront mes lecteurs, n'est donc pas représenté dans l'Exposition Vaticane ? Non, parce que notre pays a cru devoir donner au Saint-Père une somme d'argent pour remplacer les objets d'art que nous aurions eu quelque peine à trouver sur les bords duSt-Laurent. Mais je n'hésite pas à dire que cet argent sera plus utile au Souverain Pontife que les richesses artistiques qui encombrent l'Exposition.
Cependant le gouvernement de Québec a offert au Pape un beau missel richement relié accompagné d'une adresse signée par tous les ministres. C'est un présent modeste, mais qui a beaucoup de prix dans les circonstances, parce qu'il est offert par im gouvememmt. Aussi l'a-t-on placé à côté des présents des souverains et des princes dans le Musée Chiaramonti.
A.-B. ROUTHIEB.
Voilà un nom que l'on n'écrit pas sans émotion en tête d'un article, et qu'on ne se lasse pas de prononcer.
Il y a des savants qui prétendent que ce n'est pas le navigateur de Saint-Malo, qui a découvert le Canada. Eh bien, ces savants-là, selon moi, sont trop savants I
Sébastien Cabot, Cortereal, Verrazani, les Espagnols, les Basques, les Irlandais, les Islandais — et pourquoi pas les Esquimaux ? — ont pu découvrir, explorer, exploiter, tout ce que l'on prétend qu'ils ont découvert, exploré, exploité ; ce n'en est pas moins Jacques Cartier qui a pénétré le premier jusqu'à Stadaconé, jusqu'à Hochelaga, qui a fait connaître au monde le grand fleuve Saint- Laurent, qui a nommé notre pays, qui a indiqué sa division naturelle en trois grands royaumes, qui l'a donné à la France et à l'Europe !
On pourrait également soutenir — et, de fait, l'on a soutenu — que ce n'est point Christophe Colomb qui a découvert l'Amérique I
Mais il y a quelque chose qui est plus fort que tous les mémoires scientifiques, que toutes les recherches, que toutes les dissertations et les hypothèses : c'est le bon sens du peuple.
Or le nôtre tient Jacques Cartier pour son premier héros, il fait dater de lui toute notre histoire ; pour lui, nulle figure, pas même celle de Champlain, qui a été le fondateur, le colonisateur du Canada, ne s'élève plus haut devant la postérité.
Et lorsqu'on vient, comme l'a fait dernièrement un écrivain de talent 2, préconiser les travaux de l'illustre saintongeois aux dépens de ceux du navigateur breton, vanter la supériorité de son éducation, de son caractère, de sa diplomatie et bien d'autres choses, que Cartier n'a pu faire valoir dans ses trop courts voyages, on oublie tout simplement que Champlain a profité de
1. Une fête de Noël sous Jacques Cartier, par M. Ernest Myrand, Québec, 1888.— 256 p. in-8— Demera et Frëre.
2. William Kingsford. — A H istory of Canada, 1er volume. — Toronto et Londres, 1887.
ridée d'un autre, qu'il a repris l'œuvre interrompue de son prédécesseur, de même que Henri IV a tenu à honneur de réaliser le mot si juste et si fin de François premier, au sujet du testament d'Adam.
Mais passons : les ombres de ces grands hommes ne sont pas jalouses l'une de l'autre ; elles sourient probablement de nos préférences et de nos partialités.
C'est précisément au sentiment populaire dont je parlais il y a un instant que s'adresse le livre charmant que je désire faire <;onnaître aux lecteurs du Canada-Français.
L'auteur, M. Ernest Myrand, a fait ce que l'on appelle aujourd'hui une œuvre de vulgarisation, et dans sa préface il avoue avoir pris Jules Verne pour modèle. Ce que celui-ci a fait pour la science, notre auteur veut le faire pour l'histoire du Canada, pour l'archéologie canadienne. ** Prendre par l'imagination ceux qui ne veulent pas de bon gré se livrer à l'étude ", telle est sa devise. M. Myrand ne se contente pas d'allier la fantaisie à l'histoire, il se lance dans le genre des Contes d'Hoffman et de Charles Nodier, où un certain réalisme bourgeois se trouve uni au merveilleux, et le rend presque vraisemblable : il fait revivre Jacques Cartier et ses compagnons, et nous fait passer avec eux la nuit de Noël. De là le titre : Une fête de Noël sous Jacques Cartier.
Or il paraîtrait — pour entrer tout-à-fait dans l'esprit dujlivre — qu'en l'an de grâce 1885, le 24 décembre, une demi-heure avant minuit, marchant sur la Grande AUée^ — précisément le point de départ de la " Promenade des trois morts " de ce pauvre Crémazie \ — M. Myrand aurait rencontré son vieil ami l'abbé Laverdière, qui n'avait que le tort d'être mort depuis douze ans.
Du reste c'était une apparition très modeste et convenable, pas du tout un fantôme ni un squelette, rien de la peinture horrible dans laquelle s'est complu Fauteur du Drapeau de Carillon,
" Rien de fantastique, dit M. Myrand, ne trahissait la présence du revenant chez le prêtre archéologue : ni le vêtement flottant sur la charpente du squelette, ni la démarche solennelle de silence glacial ou de sinistre gravité, ni l'accent sépulcral de la
• La lune haute et pâle
Illuminant le ciel de ses rayons d'opale Eclairait les trois morts de ses douces clartés ; Le chemin Saint-Louis était désert et morne : Un lu^bro corbeau posé sur une borne Salua les passants de ses cris attristés. \
CsÉMAZIE.
voix creuse, ni la pâleur jaunâtre du visage. Le vent ne faisait pas osciller son fantôme, et les lumières oranges du gaz, ou les rayons bleu-acier des lampes électriques n'en traversaient pas le spectre à la manière du jour pénétrant une vitre, mais projetaient au contraire, sur la blancheur immaculée de la neige, Pombre intense de son corps palpable."
En revenant bien élevé, Pabbé Laverdlère ne va point frapper aux portes de la rue St- Louis intra muros, comme les personnages de Crémazie, pour consca^er les trahisons des vivants à l'endroit de la mémoire des trépassés. Hélas I qui peut donc s'en croire exempt ? C'est aujourd'hui plus que jamais que les morts vont vite vite dans l'oubli. ^
Donc ayant franchi la porte des remparts, que le conseil municipal avait eu le mauvais goût d'abattre et que lord Dufferin a fait reconstruire, mais dans un style plus ancien de beaucoup que celui de l'époque, leprHre archéologue, comme l'auteur se plaît à l'appeler, se contente d'indiquer à son ami les souvenirs les plus frappants du vieux Québec, par exemple : " la maison du chirurgien Arnoux dans la façade de l'Hôlel-de-Ville, la résidence de l'aide-major Jean Hugues Péan au lieu et place de la demeure actuelle du paie-maicre Forest, les quartiers-généraux du marquis de Montcalm dans le salon du barbier Williams les jardins de l'abbé Vigaal aax XjT^su's-aes." ^
Mais uae demi-heure est b'.eQiôt passée, et quoique la conversation des deux amis occupe plusieurs pages, voilà que de tous les clochers de la ville s'élancent de joyeuses sonneries, notamment de ceux de la basilique et de la calbédrale anglicane, ce dernier carUioanant alternative ment Aald lang syne et Adee'e fidèles.
C'est alors que l'on arrive, en même temps qu'une foule de fidèles venus de toules les parties de la vieille cité, sur l'ancienne place du marché, près du terrain où s'élevait le collège des Jésuites, démoli il y a déjà plusieurs années. Après avoir donné à cet endroit un bon souvenir archéologique, l'on entre à l'église.
1. Voyez, la neuvîëme heure a déjà retenti : Allons, allons frapper au seuil de ces demeures Où coulèrent, hélas ! nos plus charmantes heures, Et nous saurons bientôt si le ver a menti.
Obémazie.
2. De 8071 vivant, l'abbé Laverdière trouvait que ma maison, au coin des rues Sainte- Anne et du Trésor, était, sinon la plus ancienne, du moins une des plus anciennes de la ville, et cela après en avoir visité la cave avec moi, et admiré la belle voûte à l'épreuve des bombes, et les énormes assises ^des cheminées.
L'orgue jouait l'air de notre vieux cantique " Nouvelle agréable '', et voua croyez tout naturellement que les deux amis vont s'agenouiller pour entendre la messe de la cathédrale. Détrompezvous 5 on ne revient point de l'autre monde pour si peu. Par un coup de baguette magique le prêtre archéologue fait disparaître le temple, auquel se substitue la forêt primitive ; et, tandis que rayonnent sur un ciel d'un bleu foncé toutes les constellations de notre hémisphère boréal, tandis que s'élève comme un encens le parfum résineux des grands pins, dans le silence d'une belle nuit d'hiver, Laverdière part au pas gymnastique par un sentier que son compagnon n'avait pas remarqué.
''Où allons-nous, demandai-je? — Au fort Jacques-Cartier, répondit-il sans tourner la tête, entendre la messe à bord de la Grande Hermine
" Arrivé à un affaissement de terrain très rapide... il s'arrêta tout court, prêta l'oreille, et frappant du pied avec impatience, il me dit : ** Nous n'arriverons jamais à temps, prenons la rivière." Puis il marcha droit devant lui.
" Effectivement, nous arrivâmes sur les bords d'une large rivière. L'hiver, notre terrible hiver du Canada, l'avait gelée sur toute l'étendue de sa surface ; et sa glace vive, bleuâtre et transparente, d'où le vent colère du nord-est chassait la neige, étincelait dans les ténèbres de la nuit comme une armure d'acier.'^
Puis on marcha encore, puis on arriva au confluent de la petite rivière Lairet avec le Saint-Charles, le Cahir-Coubat des sauvages ; mais M. Myrand n'aurait pas reconnu les vaisseaux de Jacques Cartier sans les exclamations joyeuses et triomphales de. son guide. Ils avaient été dépouillés de leurs mâts et de leurs agrès, et recouverts de toits qui leur donnaient tout l'air d'assez vulgaires hangards.
" Sans les lumières "rondes des hublots, à couleur verte et glauque comme un œil de monstre marin, j'aurais cru que la nef-générale était abandonnée, tant il régnait à son bord un silence absolu
*' Où sont donc les Français?
" Laverdière sourit: ** Vous croyez le vaisseau abandonné? " dit-il.
" — Franchement, oui.
" — Eh bien ! mon cher, il y a cinquante hommes à son bord,
" — Cinquante hommes ?
*' Tout aussitôt, comme si la Orande Hermine eût voulu donner raison à Laverdière et confirmer sa parole, il s'éleva un grand bruit de piétinements. Cela ressemblait au tapage que fait à Péglise un auditoire qui se lève après être demeuré longtemps assis ou à genoux.
'* Le tumulte s'apaisa tout-à-coup et je n'entendis plus qu'une voix claire et forte qui lisait avec lenteur des mots insaisissables.
" Venez vite, me dit Laverdière.
" L'on arrivait de plein pied à bord de la caravelle, car sur le rivage, où les Français avaient hâlé la Orande Hermine pour l'atterrir solidement, la neige était tombée avec une telle abondance que sa hauteur dépassait le niveau des bastingages.
" Ouvrez l'écoutille, commanda Laverdière. En un clin d'œil j'enlevai le panneau.
*' Tout aussitôt une bouffée d'air, chaude et parfumée comme une atmosphère d'église, me frappa au visage."
Et en même temps l'on entendit distinctement les paroles de l'Evangile : '* Etpastores erartt in regione eadem vigilantee,,.^^
Comme Virgile expliquait à Dante tous les détails de sa sublime vision, le savant ami de M. Myrand lui indique d'abord Dom Guillaume le Breton, le premier aumônier, celui qui lisait, puis les compagnons de Jacques Cartier, puis le grand navigateur lui-même.
*^ Mon enthousiasme et mon étonnement n'avaient qu'un mot pour se traduire : Jacques Cartier I Jacques Cartier ! Et dans l'hébétement premier de cette brusque surprise, je me sentais partir irrésistiblement, à la manière d'un ressort qui se détend, à répéter machinalement : Jacques Cartier ! Jacques Cartier I ! "
A la droite de Jacques Cartier, on voyait Marc ou Macé Jallobert, 0on beau-frère, capitaine de la Petite Hermine ; à sa gauche, Guillaume Le Breton Bastille, capitaine de VEmérillon ; puis les trois Maistres de nef, Thomas Fourmont, Guillaume Le Marié et Jacques Maingard ; puis les gentilshommes de Saint-Malo, Claude de Pontbriand et les autres; puis les parents du] capitainegénéral, les Noël, les Des Granches, les Maingard.
Enfin tout le rôle d'équipage : c'est un dénombrement que l'auteur a rendu poétique, et qui rappelle vaguement ceux du premier livre de l'Iliade.
^^ Chacun de ces hommes portait un cierge allumé, comme autrefois, aux fêtes de la Chandeleur, le clergé et le peuple dans les églises. Cela répandait par toute la chambre des batteries un flamboiement de chapelle ardente. Et cette vibration, ce rayonnement de lumière parfumée, bénie, produisaient un effet
étonnant, immense, la meilleure impression religieuse et artistique de cet imposant spectacle."
A peine cependant le dernier évangile est-il fini, que Laverdière entraîne son ami à bord de la Petite Hermine, où le spectacle est loin d'être aussi ravissant.
Là, plus de branchettes de sapin et de mousse, plus d'armes étincelantes clouées à travers la verdure, plus de bonnettes et de voiles bouffantes, plus d'encens, plus de chants joyeux, plus de parfum de la forêt et de Téglise ; mais une atmosphère fétide, un spectacle lugubre et révoltant, celui de vingt- quatre scorbutiques étendus sur leurs lits de douleurs. La Petite Hermine était l'hôpital de l'expédition, et peu s'en fallut que tous les marins y passassent, et que les trois vaillantes petites nefs, qui avaient bravé les vagues de l'Atlantique, privées entièrement de leurs équipages, ne restassent à pourrir sur la grève du Cahir-Coubat. Ce fut, on le sait, le sort d'un seul de ces vaisseaux, probablement la Petite Hermine, dit M^. Ferland. Sans l'infusion A^aneda, l'épinette blanche, dont les sauvages vinrent enseigner la vertu aux français, le scorbut aurait enlevé ceux-ci jusqu'au dernier I
La scène décrite par notre auteur est non seulement fantastique, mais encore attendrissante au delà de toute expression. Les douleurs morales de ces pauvres gara de Bretagne, condamnés à mourir d'un mal hideux et crucifiant, loin de leur cher pays, sur une terre inconnue ; leurs rêves de la patrie absente, où figurent leurs mères, leurs vieux pères, leurs épouses, leurs fiancées ; tout cela est dit avec un accent de vérité qui dissimule certaines invraisemblances que la longueur de quelques tirades patriotiques, que le terre-à-terre des renseignements historiques trop nombreux et trop détaillés, avaient mises en évidence.
Le dialogue entre le second aumônier de l'expédition, qui parcourt les rangs des malades, et ceux-ci ; le rêve de LeGal, qui voit le fantôme de son vieux père ; la récitation de l'hymne Votia Pater annuit au moment] où le canon de la Grande Hermine annonçait l'élévation de la seconde messe, ne le cèdent qu'à la scène très dramatique du message de Guillaume Le Marié, le maître de nef, qui, de retour à la Petite Hermine, vient provoquer les pauvres malades à répondre par une autre fanfare à celle qui se faisait entendre sur le pont de la nef-générale. Ces braves gens, malgré leur état de faiblesse, se précipitent à l'envi sur les trompettes restées dans l'entrepont : Le Qal et son voisin de lit, Samboste, sont les vainqueurs dans cette lutte.
2i>8 ENCORE JACQUES CARTIER
*' Presque aussitôt une fanfare éclatante joua sur le pont. C'était une musique étrange, triste comme le dernier appel du cor de Rolland, fantastique autant que VhaUali du Féroce Chasseur passant à la vitesse d'un galop infernal dans les ballades de Burger. Mais toutes les nuances de cette sonnerie martiale se fondaient en un seul caractère harmonique pour l'équipage de la Petite Hermine : l'orgueil de la caravelle ! Et ce sentiment unique du fier honneur relevait spontanément la tête à ces hardis marins de Bretagne et de Normandie."
Après la Petite Hermine^ ce fut le tour du fort Jacques- Cartier, puis celui de VEmériUon,
Au fort Jacques-Cartier, Laverdière ne voulant pas abusey de ses privilèges de fantôme, ne put entrer à cause d'une *' porte bardée de fer comme un bouclier du moyen-âge." M. Myrand et lui se contentèrent d'un coup d'œil à travers les interstices des pieux.
** Alentour de la palissade il y avait une estrade solidement bâtie, appuyée à des poutres de gros diamètre, elles-mêmes soutenues par des piliers de large carrure. L'extrême force de la galerie s'expliquait par le fait qu'elle avait à supporter tout le poids des caronades et des couleuvrines...
*' En ce moment,... le guet de la nuit annonça, à voix de trompettes sonnardes, un changement de quart.
*' Tout aussitôt des aboiements furieux éclatèrent dans la montagne. Les chiens sauvages de Stadaconé répondaient à leur manière au " Qui vive I " des sentinelles françaises.
*' Ces aboiements colères en provoquèrent d'autres qui partirent, cette fois, de notre côté, et se répétèrent en échos interminables dans la forêt boisant alors le territoire des futures paroisses de Beauport, de Charlesbourg, de St-Roch Nord, delà Canardière, des deux Lorettes. C'étaient desjappements beaucoup plus brefs et beaucoup plus rauques que ceux des chiens, pour cette excellente raison que ce n'étaient plus des chiens mais des loups qui hurlaient.
" Et Laverdière me dit d'une voix grave: Tout fait bonne garde ici : la Forêt, le Peau- Rouge et le Blanc."
Du fort Cartier l'on passa à VEmérillon, et certes ce que les deux amis trouvèrent dans ce plus petit des trois vaisseaux était encore plus triste que ce qu'ils avaient vu dans la Petite Hermine.
On peut dire que ces trois vaisseaux étaient : la Grande Hermine l'église de Cartier et de ses Bretons, la Petite Hermine l'hôpital, et VEmériUon la chapelle mortuaire.
Après avoir ass'sté aux funérailles de Philippe Rougemont, le premier européen qui avait succombé au scorbut et le plus jeune de tous les marins, le savant abbé et son compagnon s'en letournaieni, loisqu'ils ape-çureat eur lu, glace, au milieu de la rivièce Saint-Cbarjes, une immense lueur rougeàtre: c'était le feu de joie de Noël. Ils accourent du m-euxqu\*ls peuvent, c'està-dire du mieux que peut l'auieur, car pour son guide il n'y avait guère de mérite à fvancb'.f les distances, et ils sont témoins de la cérémonie traditloanelle en Bietagne, y compris la bûche jetée dans le brasier ardcDt après avoir été arrosée de vin cuit, y compris aussi la béoéd'clion solennelle donnée par don Guillaume, et ennn les discours de Jacques Cartier et de quelques marins, qui prédisent à S'.adaconé les grandes destinées 'que Québec a réalisées depuis. Là se t''ouve aussi une magnifique description d'une aurore boréale ; c'e't bien une des plus belles pages du livre.
Et comme la véritable aurore allait poindre, et qu'il est convenu que les fantômes disparaissent à ce moment précis, le capitaine-général et tous ses équipages, et peu après le bon abbé, se fondirent dans l'air comme un nuage léger que les premières lueurs du matin dissipent, laissant notre auteur très désappointé comme bien l'on peut croire.
M. Myrand aurait dû s'en tenir là et ne pas av^ouer qu'il s'était réveillé dans un banc de la basilique, ce dont je me déclare pour ma part bien scandalisé.
Je proteste contre cette manière de terminer une aventure aussi longue, aussi savante, aussi poétique, et qui, en quelques endroits, s'élève jusqu'au pathétique et au sublime.
J'ai bien vu tout ce que M. Myrand a vu, j'ai bien entendu tout ce qu'il a entendu, j'ai bien éprouvé tout ce qu'il a éprouvé : et je ne veux pas en démordre. On ne joue pas ainsi avec le merveilleux dans un sujet grave, on n'impressionne pas aussi vivement son lecteur pour lui dire à la fin qu'on s'est moqué de lui : il faut qu'une porte — même la porte d'une basilique — soit ouverte ou fermée I
Donc pour moi il est avéré que l'auteur a rencontré sur la Orcmde AUée son défunt ami Laverdière, qu'ils sont allés ensemble à bord des vaisseaux de Cartier, qu'il s'y est fait et dit toutes les choses que l'on vient de lire, et bien d'autres que je
300 ENCORE JACQUES GABTIEB
n'ai pas eu le temps de reproduire ou de mentionner. Et pourquoi en serait-il autrement ?
C'est le poète anglais qui noua le certifie : Plus de prodiges sont sur terre et dans les deux Que n'en rêva jamais notre philosophie. ^
Je sais que le merveilleux se traite de diverses manières, selon qu'il s'agit du poème épique, de la tragédie ou du simple conte fantastique, et bien qu'au début de cette étude j'aie signalé une certaine ressemblance entre le genre de '' Une fête de Noël ", et celui des œuvres d'Hoffman, de Charles Nodier et d'Edgar Poe, les développements que l'auteur a donnés à son travail, les belles pages dans lesquelles il entre dans l'histoire de notre pays et prédit la future grandeur de Stadaconé^ le rapprochent plus de la vision directe qui se trouve dans les poèmes épiques et qui s'élève bien au-dessus du rêve et même au-dessus du songe ce dernier ayant la noblesse du sentiment religieux ou mystique. ^
J'ai entendu aussi reprocher à l'auteur quelques longueurs et quelques superfétations. Pour se défendre il pourrait citer la Fée aux miettes de Charles Nodier, qui est bien plus susceptible d'une semblable critique et qui cependant a eu un grand succès. Je serais plutôt porté à me plaindre du luxe d'épithètes que l'on trouve dans quelques phrases, et de la recherche de certaines expressions romantiques qui, hélas I sont déjà passées de mode.
Quoiqu'il en soit, on ne saurait trop applaudir aux nobles sentiments qui ont inspiré M. Myrand, à l'élégance et à la