UN PÈLERINAGE
Peu à peu les esprits s'aigrissaient ; on eût dit que la longue patience des victimes augmentait la rage froide deleurs ennemis. D'ailleurs les colons de la Nouvelle-Angleterre étaient là, convoitant les terres fertiles des Acadiens et pressant les autorités locales de leur en livrer la possession. C'est même là, M. Casgrain le prouve clairement, une des principales causes qui ont amené l'expulsion. Il est intéressant de noter, en passant, combien ces colons de la Nouvelle- Angleterre, si âpres à la curée, avaient peu de qualités pour remplacer cette race acadienne, si franche, si honorable. Ainsi Murdoch, dans son Histoire delà NouveHe-Eœsse, citant l'amiral Knowles, dit : " He calls the New- *' England soldiers lazy, dirty and obstinate; every one I found ** hère, he adds, from the gênerais down to the corporals, were *' sellers of rum."
Nous voici à l'année 1755, l'année du grand dérange77ient. C'est la date de cette brutale expulsion qui souille l'histoire de la civilisation. C'est le commencement de cette cruelle odyssée qui dure si longtemps, et dont on voit encore de nos jours les marques sanglantes.
M. l'abbé Casgrain a sur ce sujet de très belles pages, pleines de calme et de dignité, mais n'oubliant pas un fait important, et contenant toujours la preuve de chaque assertion qui porte sur un terrain nouveau. Ce récit est long, mais il est attachant et mouvementé ; et bien que les malheurs de ce peuple vous brisent le cœur, vous êtes entraîné à poursuivre la narration, par l'espoir de voir luire enfin le jour de la délivrance, qui malheureusement se fait longtemps attendre.
L'auteur suit chacun des groupes d'exilés en Géorgie, en Louisiane, dans la Caroline, dans la Pensylvanie, dans le Massachusetts, en Angleterre même, et au Canada. Puis vient le retour avec toutes ses péripéties, ses espoirs et ses déceptions, surtout jusqu'à l'abolition du serment du Test^ en 1827 ^. La dernière partie du volume contient une histoire succincte des différentes paroisses acadiennes, et des statistiques sur leur état actuel. Enfin un assez long appendice contient plusieurs pièces intéressantes et un grand nombre de notes très importantes.
1. Voici ce serment : ** I swear thafc I abjure, abhor, detest and déplore the damnable doctrine called popery. — I swear that the sacrifice of mass now celebrated by the catholics and invocation of saints and Virgin Mary is superstitions and idolatrious. — I swear that no pope or priest has any power to remit sins by absohition. — I swear that there is no partaking of the body and blood of Christ in the sacrifice. "
AU PAYS d'évanqeline 319
Voilà en quelques lignes un aperçu de ce livre, qui a un mérite incontestable. Il faut bien aussi, pour être juste, relever certains défauts qui le déparent. D'abord la première partie semble offrir quelque confusion. Les faits n'y sont peut-être pas groupés avec assez d'ordre, et un grand nombre de détails de plus mince importance auraient pu être supprimés sans nuire à l'intérêt du récit. Le grand art est de savoir ne dire que ce qu'il faut. Sous le rapport du style et du langage, il y a çà et là des incorrections échappées sans doute à la hâte de la composition, des périodes obscures, des répétitions de mots et de phrases, qui devront disparaître dans une seconde édition.
En terminant, je dois signaler un fait assez important qui me revient à la mémoire. J'ai parlé du sentiment calme et impartial avec lequel ce livre est écrit. Je dois ajouter que, dans le cours de son étude, notamment aux pages 92 et suivantes, M. l'abbé Casgrain ne manque pas de faire retomber sur les véritables coupables la responsabilité de la déportation et des souffrances des Acadiens. Ces cruautés sont presque toujours le fait des subalternes, et le ministère de Londres y est généralement étranger. C'est là une vérité qui aidera peut-être à produire bien des apaisements.
En somme, M. l'abbé Casgrain a fait une belle œuvre qui l'honore autant qu'elle honore notre histoire et nos lettres canadiennes.
Napoléon Legendre.
M. de Mazade, dans la chronique de la Revue des deux Mondes (14 février), faisait un résumé énergique de la situation de la France.
Cette situation est peinte en termes très sévères, mais en même temps avec une modération relative, si l'on songe à ce qui s'écrit dans les journaux et dans les revues d'une nuance plus décidément monarchiste et réactionnaire.
" Un des phénomènes, les plus curieux, entre bien d'autres, " de cette période ingrate que nous traversons en France, dit M. " de Mazade, c'est la disproportion entre les événements qui " se déroulent ou se préparent, qui nous pressent de toutes ** parts, et les hommes qui passent ou repassent sans cesse sur " la scène publique. Que voulez-vous ? c'est un fait I Jamais il *' n'y eut autour de noua une telle accumulation de nuages noirs, *' d'événements sérieux et redoutables, menaçants pour la paix, " pour l'Europe, pour notre pays; pour tous les pays; jamais " peut-être aussi les hommes appelés à représenter et à gouverner *' la France, chargés de tous les rôles publics, n'ont montré plus '* de légèreté ignorante et brouillonne dans le maniement des ** affaires d'une nation, plus de médiocrité et d'impuissance. " Les événements sont grands, ils peuvent devenir plus grands ** encore ; les hommes sont petits, inférieurs à la situation où la '' fortune du temps les a placés : voilà qui est certain I
" Ce n'est pas tout-à-fait la faute des hommes qui ont eu la " domination et l'influence depuis quelques années, dira-t-on. *' Ils ont été improvisés hommes d'état ; il ont été portés par des '* mouvements incohérents d'opinion à la direction des affaires '^ sans une préparation suffisante, sans connaître tous ces délicats ** et puissants ressorts qui font la force d'une nation. C'est pos- *' sible. Ils pouvaient du moins suppléer à l'expérience qui leur " manquait par un peu de modestie et de réserve, par une étude '' attentive et sincère de ce qu'ils ne savaient pas, par des ména- ^' gements pour des intérêts, des sentiments et des traditions *' qu'on ne violente pas impunément ; mais non I ils ont pénétré '' dans les affaires publiques en envahisseurs bruyants, alliant ** la présomption à la médiocrité ! Ils ont cru que quelques ** milliers de voix recueillies sur les chemins leur donnaient le
*^ droit de toucher à tout sous prétexte de tout réformer, d'abuser *' de tout, de mettre les infatuationa, les tyrannies et les plus *' vulgaires cupidités de parti à la place de Tesprit et des idées de ^* gouvernement. Le résultat ne s'est pas fait longtemps attendre. " Il s'est trouvé qu'en quelques années ils avaient introduit le " désordre dans les administrations, la confusion dans les pou- ** voirs, la faiblesse dans l'Etat, le déficit par l'imprévoyance et " les prodigalités dans les finances. Et ce qu'il y a de plus " curieux, c'est que même encore aujourd'hui, ils ne sont pas ** éclairés. Vainement ils sont replacés tous les jours en ** face des conséquences de leurs œuvres, ils ne sentent pas les '' embarras, les périls.de la situation qu'ils ont créée, ou s'ils les " sentent, ils n'osent pas reculer par fausse honte. Ils continuent " leur médiocre besogne et, tandis que les événements se pressent, *' la France en est encore à avoir un budget. " Nous sommes au " mois de février, disait l'autre jour M. Ribot, et il n'y a pas " de budget, voilà tout I " Il y a mieux : assez récemment, un ** des rapporteurs du budget prétendait naïvement que le système " des douzièmes provisoires n'était pas si mauvais. Oui, ces "hommes d'état du jour s'y entendent, c'est bien le moment " d'inaugurer le système des douzièmes provisoires, de mettre '* en doute l'existence de la Banque de France, et de se livrer à " un certain nombre de petits exercices de ce genre, quand tout ** est incertain dans le monde I "
J'étais à relire ce sombre tableau lorsque le télégraphe nous a Apporté la nouvelle de la mort de l'Empereur Guillaume ; je ne me suis pas demandé s'il n'y avait pas d'autres pays où beaucoup des symptômes désespérants dont il vient d'être question se produisent également, mais je n'ai pu m'empêcher de songer à quelles épouvantables catastrophes la France se trouve exposée par les complications qui vont suivre.
L'empereur nonagénaire, quoiqu'il ait été un ennemi ardent et convaincu de la France, passait cependant pour exercer une influence assez pacifique en ces derniers temps, et son fils, qui vient de lui succéder si inopinément, avait des dispositions encore plus rassurantes.
Malheureusement la providence, en lui permettant de monter sur le trône, ne semble pas lui promettre un règne véritable. En toute apparence c'est un héritier mourant qui recueille la succession de l'empereur défunt. Il est doublement in vicem defuncti, et son successeur passe pour très belliqueux et très gallophobe.
La même livraison de la Retme contenait sur la situation de l'Europe un article qui a fait d'autant plus de sensation qu'il est généralement attribué à M. le duc de Broglie. Après avoir donné un tableau peu Satté de la position que la République a faite à la France, Téminent écrivain termine par des conclusions assez optimistes pour la paix du monde.
Il croit bien que la France eî la Russie ont certains intérêts en commun ; mais ce ne sont que des intérêts pacifiques. Une alliance pour la guerre serait bien dangereuse. " Il serait présomptueux aux Français de dire que la Russie est une carte dans le jeu de la France; il Test beaucoup moins aux Russes de regarder la France comme une carte dans leur jeu et une
carte qu'ils peuvent jouer à volonté ! Rien ne défend à
la Russie de revenir à l'Allemagne ou à l'alliance des trois empires, le jour où sa politique aura tiré du spectre de l'alliance française tout ce qu'elle en attendait."
M. de Broglie ne voit pas plus de chance dans la victoire que dans la défaite. *' Victorieux ou vaincu le tzar aurait pour la paix d'autres facilités que la république française. Entre empereurs, il est toujours plus aisé de traiter."
La France du reste comprend cela. " Il n'y a pas de doute que l'immense majorité de la nation est pacifique. C'est le seul point sur lequel le suffrage universel se montre unanime."
En définitive l'auteur de ce remarquable article trcjpve que, si la paix paraît difiicile et dans tous les cas bien précaire, elle est loin d'être aussi impossible que les armements simultanés des puissances et les rapports exagérés des journaux pourraient le faire croire.
" Il n'y a que deux hommes en Europe qui puissent déchaîner la guerre : le tzar russe et le chancelier germanique. Tous deux se défendent d'aucun mauvais dessein, et quelque suspecte que soit la bonne foi de l'un, rien ne prouve qu'il ne soit pas sincère. Il n'est plus à l'âge où l'on aime à jouer sa fortune. Il est sujet et non souverain, il est diplomate et non général ; les lauriers des
batailles seraient pour d'autres fronts Comme il le disait à
son Reichstag, il faut que d'autres mettent le feu aux poudres. Qui s'en chargerait ? Serait-ce le czar ? Alexandre III est un homme pacifique, d'humeur peu militaire. Il a fait la guerre et il ne l'aime point ; il en a, en Bulgarie, vu de trop près les horreurs. Sa conscience de chrétien et d'autocrate y répugne....
" Pourquoi l'Europe partirait-elle en guerre ? La triple alliance est-elle, comme l'affirme M. de Bismarck après M. Tisza et M.
REVUE ^ROPÉENNE 323
Crispî, une ligue de paix, la paix est solide; car si elle est arcboutée d'un côté par la triple alliance, elle l'est de Pautre par la France et la Russie, et mieux vaut qu'il n'y ait pas ctens un sens une poussée plus forte que dans l'autre. Si une paix aussi la^Dorieusement maintenue à l'aide d'une sorte d'équilibre des forces paraît précaire, c'est, hélas I la seule que puisse de longtemps connaître la nouvelle Europe."
Je ne sais point si les événements qui se sont passés depuis ont modifié la manière de voir de M. de Broglie, si par exemple les mouvements assez étranges de l'Angleterre dans la Méditerranée, si l'attitude de plus en plus hostile de l'Italie, si enfin le bruit qui recommence à se faire autour du général Boulanger, n'ont pas diminué ses espérances ; mais dans tous les cas il y a certainement un ajournement de la solution dans le nouveau règne qui s'inaugure à Berlin sous d'aussi funèbres auspices. La question iJ'est pas simplement What next f mais elle est plutôt Who wiU die next f
Et tout ce temps, la vie sociale et littéraire va son train en France; plus encore que partout ailleurs, on joue de nouvelles pièces de théâtre, on donne des fêtes, on prononce des discours académiques.
Dans la dernière séance de réception, nous retrouvons M. de Broglie, qui n'a pas que des préoccupations politiques, mais qui continue dans la haute littérature les traditions de sa famille.
Même sous la république, il y a dans l'illustre compagnie une certaine hérédité, comme vient de le prouver l'élection de M. d'Haussonville. On y entre par droit de naissance, prèsqu'aussi souvent que par droit de conquête. Tout est pour le mieux lorsque les deux titres se trouvent réunis comme dans le vers si célèbre de la Henriade.
Ce n'était certainement pas par droit de naissance que M. Gréard était parvenu parmi les immortels, et son droit de conquête était assez malicieusement contesté par M. Victor Fournel, dans le Gorreapondant, lorsqu'il disait qu'après avoir consulté son VapereaUy il pouvait donner à ses lecteurs quelques renseignements sur le nouvel élu.
M. Gréard n'en est pas moins un homme d'un mérite littéraire solide, et le discours qu'il a prononcé ne dépare aucunement ceux de la plupart de ses prédécesseurs. Il a mis une incontestable habileté à tourner les difficultés de sa position ; mais il a eu, au sujet de la liberté de l'enseignement, et plus encore au sujet du salon de Madame Swetchine, quelques phrases malheu-
reuses que M. de Broglie a relevées avec une verdeur peu usitée en pareille occurrence.
Qu'on en juge par les passages suivants :
** Non, Monsieur, il faut rester dans la vérité : la liberté d'enseignement, en 1850, n'était pas une liberté offerte, c'était une liberté conquise, conquise par les armes de la justice, par les efforts éloquents des généreux amis de M. de Falloux que vous avez nommés, les Montalembert, les Ravignan, les Dupanloup, après une de ces luttes de la parole qui sont l'honneur des pays libres. La conquête peut avoir ses excès ; mais elle a toujours ses exigences. Quand on est entré péniblement en possession d'un bien longtemps disputé, on est inquiet de le perdre et on cherche avec un soin jaloux les moyens de le garder
*' Ne venez- vous pas de nous dire tout- à-l'heure en nommant l'incomparable amie de M. de Falloux, cette femme supérieure dont aucun de ceux qui l'ont connue ne peut parler sans affection et sans respect, que le grand sens de Madame de Maintenon aurait été embarrassé par le raffinement de spiritualité de Mme Swetchine ? Mais pardon. Monsieur, il me semble que Mme de Maintenon n'a été ni si éloignée que vous dites des raffinements de la spiritualité, ni si vite avertie de leur péril, puisqu'elle a laissé régner deux années entières la doctrine de Mme Guyon à Saint-Cyr, et n'a été mise en garde que par les censures de TEglise auxquelles la piété de Mme Swetchine n'a jamais été exposée. Elle non plus ne cherchait donc pas à donner à la religion un caractère philosophique, et il faut renoncer à attribuer la supériorité que vous lui reconnaissez ainsi que celle de Fénélon à telle ou telle nuance de leurs convictions ; ni l'un ni l'autre n'y auraient d'ailleurs insisté, pas plus que M. de Falloux n'aurait laissé dire qu'il eût la prétention de réformer ou de commenter de son chef la constitution de l'Eglise. Quand des écrivains catholiques parlent de religion, c'est de la religion telle qu'elle est simplement."
C'était un singulier contraste que M. Gréard, universitaire, démocrate et libre penseur, ayant à faire l'éloge de l'aristocrate et catholique M. de Falloux, et ayant pour lui donner la réplique le duc de Broglie I Mais l'Académie n'en fait jamais d'autres.
Le Français ne malin créa 1^ vaudeville.
Certaines gens ont voulu substituer la guillotine. Le vers serait également bon si l'on disait Vacadémie^ ayant en vue le discours de réception et surtout le discours en réponse au discours de
Téception. C'est une terrible épreuve à subir pour le récipiendaire, qui n'a pas le dernier mot. Aussi les séances sont-elles de véritables fêtes parisiennes, et ne le cèdent-elles en rien aux premières représentations des grandes pièces de la comédie française, par l'intérêt de curiosité qui s'y attache.
Or cette année les Parisiens, et la gente cosmopolite qui habite Paris et qui bientôt ne laissera guère de place aux Français chez eux, auront de quoi s'amuser. Pas moins de trois réceptions devront avoir lieu : ce seront celles de M. Jules Claretie, qui remplace M. Cuvillier Fleury, de M. d'Haussonville, qui succède à M. Caro, et de l'amiral Jurieu de la Gravière, qui devra s'asseoir dans le fauteuil qu'occupait M. de Viel-Castel.
Les écrits de l'amiral dans la Revibe des Deux Mondes^ les romans et les pièces de théâtre de M. Claretie, enfin les divers essais littéraires et biographiques de M. d'Haussonville, leur donnaient des titres sérieux. Cependant on a prétendu que d'autres considérations que celles du mérite littéraire, comme cela arrive souvent, ont présidé à ces choix, qui laisseraient plusieurs concurrents pour le quarante et unième fatUeuil de M. Arsène Houssaye, dont le spirituel ouvrage vient d'avoir une nouvelle édition.
M. d'Haussonville, fils, petit-fils et neveu d'académicien, est le plus jeune des immortels; souhaitons^-lui une longue vie et que la coupole de l'Institut lui soit légère I
Il est écrit que l'illustre compagnie ne sera jamais au complet : voici que deux nouvelles vacances se déclarent. Labiche, que l'on a été jusqu'à appeler le Molière de notre siècle, Labiche, dont le discours de réception a été un petit chef-d'œuvre de finesse et de bonhommie, vient de rejoindre the great majority, comme disent nos amis les Anglais.
Ses pièces ont laissé une foule de mots qui sont tombés dans le domaine de la conversation, tels que : ** Embrassons-nous, FoUeville, et que cela finisse I" " Les participes, on ne sait par quel bout les prendre, ils s'accordent ou ils ne s'accordent pas. Quels fichus caractères ! "
Son répertoire est connu au Canada; quelques-unes de ses comédits avec quelques coupures se jouent dans les représentations que donnent nos amateurs dans des buts de charité.
Au moment où j'écris ces lignes, le télégraphe nous apprend la mort, prévue depuis quelques semaines, de M. pésiré Nisard, le doyen de l'Académie, décédé à l'âge de 82 ans. M. Nisard a été un des écrivains les plus élégants et les plus distingués de notre siècle, et comme j'ai eu l'avantage de le connaître person-
nellement, je devrai en parler plus au long dans une prochaine revue.
Pour en revenir à la politique, dont cette petite excursion dans le monde littéraire nous a éloigné, disons que tout y est encore atermoiement, expectative, agitation stérile, préoccupation d'un équilibre difficile à maintenir. Tous les grands Etats semblent autant de malades qui ne savent de quel côté se retourner, et qui attendentjdu temps ou de quelque crise salutaire et imprévue, plus encore que de leurs propres efforts ou de la science sociale et politique, le remède à leurs maux.
L'Angleterre elle-même, qui naguère se désintéressait si facilement du mouvement européen auquel elle ne prenait part que de loin en loin, ne se trouve guère mieux partagée en ce moment que les autres puissances. Elle se débat de son mieux avec la question irlandaise, elle porte alternativement sur les Balkans et sur sa frontière des Indes un œil inquiet, elle pleure avec une douleur faite en partie de vieilles sympathies de race, en partie d'appréhensions politiques, la mort de l'empereur Guillaume ; mais du moins notre gouvernement d'Ottawa est en voie de lui tirer une fameuse épine du pied en réglant définitivement avec les Etats-Unis la question des pêcheries.
On parle assez sérieusement d'une fédération de tout l'Empire ; une ligv£ s'est organisée pour cet objet. Réunir l'Inde, le Canada, l'Australie, et les innombrables colonies semées sur toute la surface du globe, dans un grand faisceau de représentation nationale pour tout ce qui est des objets extérieurs, c'est là un plan pour le moins gigantesque, et que beaucoup trouvent irréalisable.
Il a cependant son origine dans des inquiétudes assez naturelles : l'Angleterre, qui voit se former des nations aussi compactes, aux territoires aussi continus que l'Allemagne, la Russie et les Etats-Unis d'Amérique, doit être frappée de l'immense avantage que ces grandes puissances auront bientôt sur elle à raison de leur homogénéité.
L'immense étendue de l'empire, le manque de lien et de cohésion entre ses diverses parties, la crainte de perdre par leur développement normal les plus grandes de ses possessions auxquelles on a déjà accordé une autonomie qui frise l'indépendance, ne manquent point de frapper les hommes d'état anglais, au moment bù le monde politique paraît en voie de transformation, où la géographie menace de devenir une science bien changeante. On a beau dire que le progrès moderne met tous les pays en rapports constants, on n'en est pas moins à la recher-
che d'un lien plus puissant que celui du commerce, bien relâché par les nouveaux tarifs que les grandes colonies font ellesmêmes ; tandis que d'un autre côté le retrait des troupes impériales, remplacées presque partout par des milices, a fait dispalaître un élément de cohésion et de prestige. Lord Stanley de Preston, notre futur gouverneur général, qui doit remplacer très prochainement Lord Lansdowne, nommé au gouvernement des Indes, aurait parlé, dans un discours récent, des moyens de rattacher plus étroitement les colonies à la métropole. Faisait-il allusion à un système fédératif ? C'est ce que nous ne tarderons pas à savoir.
Les démarches qui se font pour l'annexion de Terreneuve à notre confédération, sont encore un signe des tempSy et répondent à une autre préoccupation de l'Angleterre, celle des complications que les droits de la France dans ces parages ont amenées si souvent. Il y aurait aussi la crainte de voir Terreneuve devenir la proie des Etats-Unis, ce qui ferait que le Canada, déjà cerné au nord-ouest par le territoire d'Alaska, le serait également au nord-est.
En fait de fédération, la plus ancienne, la plus vaste de toutes, c'est celle du catholicisme dans l'univers entier. Elle vient de fournir une grande preuve de sa vitalité et de sa puissance dans le jubilé de Léon XIII, dont la présente livraison du Canada- Français donne, soug la signature d'un de nos compatriotes, témoin oculaire de ces fêtes, une description si complète que je me trouve empêché d'en parler plus au long. Mentionnons seulement les démonstrations faites par l'Université Laval à Québec et à Montréal. Deux grandes séances académiques, où la poésie, la musique et l'art oratoire se sont donné rendez-vous pour célébrer les vertus et les triomphes d'un pontife protecteur des lettres et des sciences, ont réuni, dans la cité de Champlain et dans celle de Maisonneuve, des auditoires nombreux et enthousiastes. C'était un écho lointain des acclamations et des chanta d'allégresse qui se sont fait entendre au centre même de la chrétienté; mais, pour- être comparativement faible peut-être, cet écho n'en était pas moins fidèle et touchant.
PlERRE-J.-O. ChAUVEAU.
Montréal, 28 mars 1888.
BiBLiA Sacra, juxta Vulgatœ exemplaria . et correctoria Romana, denuo edidit, divisionibus logicis analysique continua sensum illustrantibus ornavit, A, C. Fillion, — In 8. — Paris. — Letourey et Ané.
L'excellente édition de la Vulgate latine dont on vient de lire le titre nous arrive bien à propos pour ouvrir les comptes-rendus bibliographiques du Canada-Français. Elle nous présente le Livre des livres sous une forme qu'on peut dire perfectionnée, en même temps qu'irréprochable au point de vue des prescriptions de l'Eglise pour la parfaite conservation du texte sacré.
Les travaux exégétiques de M. Fillion sont depuis longtemps connus, en France, de ceux qui s'intéressent aux sérieuses études bibliques. Ils tendent tous à inspirer l'amour des saintes Ecritures, en en rendant la lecture plus instructive et plus attrayante. Le plus important de ces travaux, le commentaire suivi sur chacun des quatre Evangiles, se distingue particulièrement par le soin qu'a pris l'auteur d'utiliser toutes les recherches modernes pour éclairer le sens littéral du texte sacré. L'étendue des connaissances, l'intérêt, la piété qu'on y trouve alliés lui ont valu, en France et ailleurs, des éloges bien mérités.
Au cours de ce travail, une étude assidue des saints Evangiles a mis M. Fillion sur la voie d'une nouvelle entreprise, celle de nous donner le texte de la Vulgate sous une forme plus claire
Î>our l'esprit que la forme usuelle, plus favorable surtout à la ecture suivie. Il l'a d'abord réalisée pour le Nouveau Testament, et vient, moins de deux ans après, de la conduire à terme pour la Bible entière.
Pour se rendre compte de l'étendue des services qu'une bonne disposition typographique peut rendre à l'intelligence du texte, il faudrait remonter jusqu'à ces anciens manuscrits dans lesquels ni les phrases, ni les mots mêmes ne sont distingués les uns des autres. Là, chaque ligne se compose d'une rangée continue de lettres accolées, et se termine indifféremment au milieu d'un mot ou d'une syllabe sans aucune préoccupation du sens. Découper ces espèces de lingots d'égale longueur en mots, en membres de phrases ; marquer la distinction des mots par des intervalles, l'importance relative et les rapports mutuels des membres de phrases par des signes de ponctuation, sont des progrès anciens et définitivement acquis. Nous ne pensons même plus qu'ils nous ont fait franchir tout l'intervalle qui sépare une lecture courante d'un déchiffrement laborieux.
La division du texte en chapitres et en versets a une autre raison d'être. Elle facilite singulièrement les renvois et les citations. Celle dont l'usage est universel a été introduite, pour les chapitres, au milieu du XlIIe siècle, par le cardinal Hugues de S. Cher, et, pour les versets, par l'imprimeur parisien Robert Estienne, au milieu du XVIe. L'usage en est tellement répandu qu'on ne pourrait le changer sans jeter la confusion dans les citations d'une multitude d'anpiens auteurs ; Sixte V, au commencement du XVIIe siècle, avait déjà reculé devant un tel bouleversement.
Mais, ce qui n'est pas impossible, c'est d'apporter certains correctifs et remèdes aux défauts de la division reçue, aux inconvénients qu'y ont ajoutés certaines habitudes des éditeurs. M. Fillion se l'est proposé, et la méthode adoptée par lui nous paraît constituer une très heureuse solution du problème.
Sous un rapport, il est le premier à nous en avertir, il revient simplement à l'ancien usage qui n'était pas, même un siècle ^res Robert Estienne, de renvoyer à la ligne le commencement de chaque nouveau verset. On y gagne très peu pour la facilité des recherches et l'esprit en est un peu dérouté quand la coupure des versets ne correspond à aucun repos du sens et ne devrait pas niême être marquée d'une virgule.
La distinction des chapitres est généralement plus conforme au sens ; cependant les infractions à ce principe ne sont pas très rares; il en est une, aujourd'hui reconnue de tous les interprètes^ dès le passage du premier au second chapitre de la Genèse, et chacun en a dû remarquer d'autres exemples dans les épitres et évangiles de quelques Dimanches, formés, sans arrêt du sens, avec les derniers versets d'un chapitre et les premiers du suivant.
M. Fillion, en indiquant, avec toute la netteté convenable, les numéros des chapitres aussi bien que des versets, subordonne toujours au sens les divisions typographiques de son texte, alinéas, paragraphes, sections, etc., et il arrive parfois que le commencement d'un chapitre se trouve au milieu d'un alinéa.
C'est dire que l'auteur n'a pas conservé en tête des chapitres les titres qu'on y lit généralement dans les éditions de la Vulgâte. La consécration qu'a reçue, au concile de Trente, le texte de cette version ne tombe nullement sur ces titres, qu'il reste permis aux éditeurs d'omettre ou de modifier. M. Fillion les remplace par deux sortes d'indications qu'il s'efforce d'adapter aux divisions logiques du texte et pour ainsi dire, à chacun des membres et des articulations de la pensée ; ce sont, d'une part, des titres, placés en tête des paragraphes et divisions d'un ordre supérieur, en caractères de dimensions graduées, et d'autre part, des notes marginales, dont la suite forme réellement une analyse contenue du texte. Quiconque a fait une étude sérieuse des parties difficiles des saintes Ecritures sait quels secours on peut trouver dans une telle analyse bien faite.
A tous les mérites du fond la forme du livre en ajoute qui ne sont pas sans valeur. Tous les titres et annotations se fondent harmonieusement dans la composition typographique ; les pages ne sont pas surchargées ; leur aspect se rapproche beaucoup des
éditions les plus soignées des livres ordinaires ; la teinte du papier et les encadrements de pages en filets rouges, la netteté remarquable du caractère, aussi parfaite qu'elle puisse l'être avec un format aussi manuel, achèvent de donner au livre, dont le prix reste classique, un aspect agréable et attrayant. L'amour même des saintes Écritures y peut gagner quelque chose dans le cœur des ieunes élèves du sanctuaire, et nous ne doutons pas que cette espérance ait animé l'auteur à prendre tant de soins de tous les détails de son œuvre. Nous nous rappelons lui avoir entendu citer un exemple du curé d'Ars, qui, malgré son extrême amour de la pauvreté, y dérogeait un peu, par esprit de religion, lorsqu'il s'agissait de son bréviaire, en sorte que les tranches dorées du livre de la prière étaient le plus brillant ornement de la cellule du saint prêtre. M. Filliona voulu que la sainte Bible pût, sans grands frais, être le plus beau, comme le plus riche trésor de plus d'une biblothèque ecclésiastique.
Guide français de la Nouvelle-Angleterre, 1887. — 1 vol. gr. in-12, 320 pp. — Lowell, Mass. — Harrington frères, imprimeurs. Prix $1.00.
Voici une compilation fort intéressante qui contient la liste et l'adresse, par ordre alphabétique, de tous les habitants Canadiens-Français des Etats du Maine, New-Hampshire, Vermont, Massachusetts, Rhode-Island et Connecticut. il donne en outre des statistiques importantes sur les groupes canadiens de ces différents Etats, avec un abrégé delà loi concernant le payement des effets de commerce, les licences de commis-voyageurs et le taux de l'intérêt.
C'est un ouvrage utile et fait avec beaucoup de soin. On remarque avec plaisir que, dans les annonces, les réclames, etc., les auteurs emploient autant que possible le véritable terme français, et non pas ces horribles traductions littérales qui ont cours chez quelques-uns de nos marchands. Il y a cependant encore plusieurs anglicismes, qui disparaîtront peu à peu, n'en doutons pas. En somme, c'est un bon mouvement, qui mérite d'être encouragé.
Descriptive catalogue of a Loan Exhibition of Canadian historical portraits &c. — Montréal, 1887. 80 p. in-8.
C'est une énumération raisonnée ries tableaux, portraits à l'huile ou au pastel, miniatures, pièces curieuses, médailles, manuscrits et objets antiques de toute sorte, qui ont été exposés par la Société numismatique et archéologique de Montréal, pour célébrer les noces d^argerU de cette utile institution. La collection de portraits est bien la plus riche qui ait jamais été réunie dans notre pays. Elle eût pu être plus complète, si la Société avait annoncé son exposition plus à bonne heure et si les particuliers avaient montré plus de bonne volonté. Les institutions publi-
ques, telles que les séminaires de Montréal et de Québec, les archevêchés de ces deux villes, le collège Ste-Marie des Revds Pères Jésuites, et les différentes communautés religieuses de femmes, ont fourni un grand nombre de tableaux et d'objets. On remarquait surtout un portrait, du temps, de Mgr de Laval, une collection complète des portraits des évêques de Québec, et deux portraits authentiques, de l'époque, de Wolfe et de Montcalm. Ces deux derniers tableaux ont été exposés par M. l'abbé Verreau. Le portrait de Wolfe a été acheté par lui à la vente de la galerie de Lord Hastings, et celui de Montcalm venait de M. le commandeur Viger, qui l'avait eu delà famille Lacorne de St-Luc, amie de Montcalm. Presque toutes les anciennes familles étaient noblement représentées, principalement les familles de Lérv, de Lanaudière, Êaby, de Sallaberry, Boucher, de Lotbinière. Quelques-uns des portraits exposés étaient de véritables œuvres d'art.
L'exposition a duré du 15 décembre au 29 février et a été bien fréquentée ; plusieurs des maisons religieuses de Montréal y ont envoyé leurs élèves.
A la séance d'inauguration, en répondant à une adresse oui lui fut présentée par le président, M. le juge Baby, Lord Lansaowne fit un excellent discours. Il appuya fortement sur tous les motifs qui doivent nous engager à conserver précieusement dans nos familles tout ce qui pourrait rappeler notre glorieuse histoire ; ajoutant que les hommes d'origme britannig[ue, comme ceux d'origine française, doivent considérer la gloire des fondateurs de la colonie comme une partie de leur héritage. Espérons que ce conseil profitera à tout le monde, et que, dans nos familles, même les plus humbles, on ne reléguera plus au grenier les portraits des ancêtres !
The Canadian Birth day book. By Seranua. — Toronto, 1887. Crowded out. By Seranus, Toronto.
SeranuSy tel est le nom de plume d'une femme de lettres qui •écrit habituellement dans le Week de Toronto. Elle a publié dernièrement deux petits volumes qui font preuve d'une grande sympathie pour la population française du Canada. '* The Canadian Birth day book ", est un diary. En face des pages blanches, on y trouve, pour chaque jour de l'année, quelque jolie pièce devers. L'auteur a presque autant emprunté aux poètes canadiens-français qu'à ceux de langue anglaise, ce qui, dans .une ville aussi franco-phobe que la capitale d'Ontario, nous paraît d'une rare audace.
L'autre volume est un recueil de nouvelles, publiées sous le titre collectif et original de " Crowded out ", comme si elles eussent été refusées faute d'espace par des rédacteurs — bien mal avisés alors. La scène est presque toujours dans notre province, et le plus souvent les personnages portent des noms français.
Seranus a certainement vécu chez nous assez longtemps pour «'y plaire et faire connaissance avec quelques-uns de nos types ;
mais pas assez peut-être pour se rendre compte de toutes choses^ L'histoire des Messieurs Foxley, où la scène se passe dans Ontario, est pour cette raison probablement plus vraie qu^ celle de " Demoiselle Joséphine Boulanger " par exemple, quelque
êentille que soit cette dernière nouvelle. ** Le prisonnier >ubois ", qui n'est autre que Riel, nous paraît manquer complètement de vraisemblance. Même remarque au sujet de la pre-
créations. Il y a du reste un fond de bienveillance et de mélancolie dans toutes ces pages, et le talent de l'auteur est marqué au coin d'une exquise sensibilité et d'une grande délicatesse.