L'ASTRONOMIE ET LA VIE DE L'HUMANITÉ
En plaçant sous le vocable delà science comparée les modestes études que nous commençons aujourd'hui, nous n'imposons d'avance aucune limite à la variété des sujets qu'elles pourront successivement aborder. D'après le pieux et savant philosophe auquel nous avons emprunté ce nom avec la notion qu'il y attache, la science comparée n'^Qpt pas tant caractérisée par un objet spécial de rechetches, que par une tendance et un esprit, lesquels peuvent également s'associer à l'objet de toutes les sciences.
Parmi celles qui se partagent l'étude du monde matériel, nulle ne pourrait, mieux que l'astronomie, nous ouvrir, dès l'abord, des vues larges et majestueuses sur l'ensemble des œuvres du Créateur ; elle n'embrasse en effet rien moins que le ciel et la terre, dans son domaine ; le ciel et la terre, qu'elle envisage, non pas à tous les points de vue possibles, mais sous les aspects les plus généraux, les |Aus grandioses, de leur constitution, de leurs mouvements, et, pour ainsi dire, de leur vie. Cependant, ne serait-ce pas élargir encore un horizon déjà si vaste, que d'étendre nos vues, de la science qui l'explore aux multiples rapports qui la relient avec la vie de l'humanité, que de suivre en toute direction, les rayonnements qu'elle projette en chacune des sphères, matérielle, intellectuelle, morale et religieuse, où cette vie se développe ? Or tel doit être l'idéal de la science comparée s'il correspond à son procédé essentiel, à savoir : ne point considérer uniquement l'objet des diverses sciences du point de vue technique, abstrait et, en ce sens, étroit, qui est ordinairement celui des spécialistes, mais rechercher surtout, en chacune d'elles, tout ce qui la rattache à l'ensemble des connaissances et des intérêts humains.
Si l'on ne pouvait s'inspirer de cet esprit à bien des degrés divers, nous n'aurions certes point la présomption d'en arborer la devise. Tout ce que nous osons nous proposer ici, par manière d'essai, c'est de greffer sur des fragments de nature scientifique quelques réflexions d'une portée plus étendue. Elles seront incomplètes, discontinues, elle viendront souvent à languir;
ceinte, cette végétation qui en fait la parure, ces animaux qui peuplent tous ^ les éléments, tous ces êtres que les païens adoraient déjà sous les yeux des Juifs, y sentant confusément l'action d'une puissance surhumaine et ne sachant pas distinguer l'œuvre de l'ouvrier, il fallait inculquer au peuple de l'Ancien Testament que la seule parole de Dieu les a tirés du néant, et l'auteur inspiré l'a fait en le répétant à vingt reprises dans l'histoire de la Création. C'est d'ailleurs dans toute la Bible que le point de vue dominant auquel elle envisage le monde extérieur, est un point de vue essentiellement religieux.
Est-il besoin de dire maintenant que tout autre est celui de la science, non seulement quand elle fouille le monde matériel en vue de l'utilité pratique, mais encore lorsqu'elle aspire, pour le seul amour du savoir, à pénétrer, plus avant que le sens vulgaire, dans la connaissance intime des choses, à s'élancer dans les abîmes de l'espace, à remonter le cours des âges, à découvrir le plan, à retracer l'histoire physique de tout cet univers visible? Le travail de la science est noble, il peut être fécond, nous allons le dire, même en leçons religieuses ; mais ce qu'il poursuit directement est toute autre chose que la contemplation ou les fruits moraux du mystère de la Création.
Dès lors la Bible et la science, envisageant le monde à des points de vue si dififérents, il arrivera rarement que leurs témoignages se rencontrent et puissent être confrontés en vue de contrôler l'un par l'autre. Conduisez en présence des cataractes de Niagara trois hommes bien différents : un poète dont l'âme s'ouvre aux grandes voix de la nature, un ingénieur avide de capter la puissance des chutes d'eau, un géologue en veine de calculer l'âge du monde par le creusement des vallées ; spectateurs du même tableau, Lyell, Edison, Châteaubriant, y aurontils vu les mômes choses? et chacun rendant compte de ses impressions dans le style qui lui est propre, avec toute la vérité qu'on est en droit d'attendre de lui, le poète se sera-t-il exprimé comme les hommes positifs ?
Ainsi à peu près en est-il de la Bible et de la science. Leur esprit est trop différent pour que leurs styles soient souvent comparables. S. Augustin et S. Thomas l'avaient dit avec une parfaite sagesse. L'erreur des juges de Galilée ne doit plus permettre à aucun théologien de l'oublier.
Applicables à toute la Bible, ces remarques le sont, en particulier, au récit même de la création, av«c lequel on compare quelque fois bien minutieusement les théories astronomiques et géologiques. Il est si difScile de dire, par le seul examen du
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texte, ce qui doit y être pris au sens propre et strictement littéral, dans quelle mesure la métaphore y élargit les expressions, y Assouplit les lignes du cadre historique I L'objectif de l'inspiration ressemble si peu à celui de la mécanique céleste ou de la théorie des révolutions du globe I
Il n'est cependant pas sans exemple que, sur une proposition bien déterminée, on ait à comparer le témoignage de la Bible avec celui des sciences de la nature. L'axiome qui domine ces sortes de comparaisons est classique : la Bible et la nature sont deux paroles de Dieu ; si le sens de chacune est bien rendu par leurs interprètes respectifs, aucune contradiction n'est possible. — Evident pour tout chrétien éclairé, ce principe a reçu au concile du Vatican la consécration d'une définition expresse, dans cette formule plus générale dont il n'est qu'une application. Entre la foi et la raison, jamais il ne peut y avoir de discordance réelle : NuUa unguam^ inter fidem et rationem^ vera dissensio esse potest.
S'il arrive donc qu'un conflit s'élève, la solution doit s'en trouver, de part ou d'autre, dans une faute d'interprétation : ou bien, on afl&rme, au nom de la science, ce qu'elle est loin d'avoir prouvé ; c'est aujourd'hui le cas le plus ordinaire; ou bien, les exégètes ont attaché un sens inexact à quelque passage de l'Ecriture, et la science les en avertit : ce cas n'est pas inouï et ne nous doit causer aucun trouble. L'Eglise est bien, nous le croyons fermement, l'interprète infaillible du sens des saintes Ecritures ; elle peut, lorsque les intérêts de notre salut le demandent, fixer infailliblement ce sens par ses décisions doctrinales ; mais il ne s'ensuit pas du tout qu'elle se voie appelée à exercer ce pouvoir sur tous les textes ou les opinions qui deviennent l'objet de quelque discussion scientifique. L'unité de l'espèce humaine, la création directe de l'homme, de son âme surtout, par Dieu môme, voilà quelques-uns de ces points vraiment doctrinaux sur lesquels un savant catholique ne peut hésiter, et sa science n'a qu'à y gagner ; il est averti de l'écueil où se briseront infailliblement les élucubrations de l'erreur ; mais sur^ des questions qui ne touchent ni la nature de l'homme, ni son histoire religieuse, ni les mystères fondamentaux de la foi, sur l'évolution cosmogonique du système solaire ou du globe terrestre, rien ne fait pressentir que l'Eglise prépare aucune définition. Le savant chrétien, sous la réserve d'une soumission filiale à l'autorité spirituelle, et d'un grand respect pour sa direction, conserve toute la liberté de ses recher- «ches; il peut même espérer que sa science rende, un jour, sur ^u^lque point secondaire, un service réel à l'intelligence des
saints livres, en écartant de l'esprit des interprètes certaines notions incorrectes. — Une opinion d'école en pourra être modifiée. Jamais une doctrine de l'Eglise n'en sera atteinte. La substance propre de l'enseignement chrétien, l'ensemble des vérités du salut est bien au-dessus de ces détails de science, et jamais la divine Providence n'a permis qu'elle fût sujette à l'ambiguité.
Qu'im porte- t-il à notre vie religieuse et morale que la terre tourne sur son axe ou que ce soit la sphère céleste ? que nous circulions autour du soleil ou qu'il circule autour de nous? Voilà pourtant toute la matière du plus fameux procès qui se soit jamais débattu entre astronomes et théologiens 1
Et si l'on était tenté de s'étonner que plusieurs incertitudes sur des questions de cet ordre soient restées attachées à la parole de Dieu, il faudrait se rappeler qu'évidemment il est entré dans les plans de la Providence de ménager dans les livres saints des obscurités de plus d'un genre ; l'Evangile même nous le déclare expressément à propos des paraboles, et la raison principale n'en paraît pas très difficile à saisir. Qui ne voit que ces obscurités nous excitent à faire effort pour les* dissiper, à scruter l'Ecriture avec plus d'ardeur, à nous mettre par suite en contact plus intime avec la parole de vie? Les livres où rien ne nous arrête ne sont-ils pas d'ordinaire ceux que nous creusons le moins ? Dès lors nous sommes fort exposés à en tirer peu de profit, si riche qu'en puisse être le fond.
Ces observations générales peuvent suppléer, pour le moment, aux discussions de détail. Elles nous permettront, quand l'occasion s'en présentera, dans quelque sujet particulier, d'examiner avec beaucoup de calme les rapports éventuels des théories astronomiques, et plus généralement des théories scientifiques, avec l'histoire de la Création ou tout autre passage de la Bible.
Quant à l'influence que la scieace dont nous parlons peut exercer sur les dispositions religieuses de ceux qui s'y appliquent, elle dépend de cette espèce de révélation naturelle que les œuvres visibles de Dieu tendent, pour ainsi dire, à nous faire des perfections de leur auteur. Avant toute étude scientifique, les cieux ont bien quelque chose à dire à notre àme : seraient-ils, autrement, déployés sur nos têtes avec une si riche splendeur?
Le ciel enveloppe la terre de toutes parts, nous y sommes plongés comme dans l'immensité divine. Il verse sur nous mille
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influences douces et bienfaisantes, sans que nous fassions rien, ni puissions rien faire, pour les attirer ; elles sont l'image des dons les plus gratuits de Celui qui nous les dispense.
Au ciel, comme en Dieu même, tout ce qui est visible est lumière, tout ce qui est obscur est abîme insondable ; la lumière, unique en son essence, y est divisée, pour nos yeux, en mille et mille foyers dont l'isolement tempère l'éclat. Une seule de nos puissances, le regard, est capable de les atteindre ; nous ne pourrons, à jamais, rien changer à leur ordonnance; nous n'avons nulle prise sur la main qui dirige leur marche.
Cette profusion des flambeaux célestes, qui paraissent innombrables, l'infinie variété, le caprice apparent de leur distribution, sont des énigmes pour notre esprit. Nous sentons bien qu'une sagesse infinie cache un ordre parfait sous ces apparences de hasard ; mais qui de nous pourra en démêler le mystère?
Nous le connaissons trop peu, dans la vie agitée de nos grandes villes, ce spectacle du ciel matériel, que mille obstacles nous cachent, dont mille préoccupations nous détournent. Du fond de nos rues étroites, les murs; de nos édifices de sable suffisent à nous masquer les océans de l'espace, sans horizon, sans rivages, sans surface et sans fond ; les petites lumières que nous allumons chaque soir éclipsent, pour nos faibles yeux, ces phares éclatants, mais lointains, que le divin pilote y fait brûler jour et nuit.
C'est bien ici qu'il faudrait revenir à la Bible pour y chercher, non des leçons de science profane, mais le sens pur et profond de la contemplation des œuvres de Dieu.
Abraham était déjà vieux et n'avait point encore de fils. Avait-il bien compris les promesses divines ? Il pouvait se le demander, et la tristesse pénétrait dans son âme. Dieu le fait sortir un soir de sa tente et lui dit : " Lève les yeux au ciel ; si tu peux, compte les étoiles ; ta postérité sera comme elles." — A la vue de cette multitude éblouissante, qu'un mot du Créateur a fait sortir du néant, le sentiment de la confiance en Dieu et en sa toutepuissance renaît plus ferme et plus ardent que jamais dans la grande âme du patriarche, et c'est à cette occasion qu'il est écrit de lui que sa foi fut le principe de sa sanctification.
Aux yeux du chantre inspiré des Psaumes, la multitude des astres apparaît tantôt comme un chœur d'esprits célestes, leurs voix jaillissant de toutes parts pour former un concert à la gloire du Créateur ; tantôt comme des pierreries étincelantes enchâssées par ses doigts sur la voûte des cieux, que lui seul a pu façonner. Puis l'aurore paraît, et sous la tente d'azur qu'il inonde d'une lumière si douce, c'est maintenant le soleil qui
s'élance comme un géant ; avant la nuit sa course aura franchi l'immensité de l'espace. N'essayez point de le regarder en face ; l'éclat de sa parure nuptiale vous aveuglerait ; ses rayons sont
des traits ardents au:i quels nul homme n'échappe ! Mais
cette éclatante poésie tend toujours à son but moral. Cette lumière et cette chaleur, dont tout est inondé, tout est pénétré ici-bas, ce sont celles que la loi de Dieu répand sur les âmes qui la reçoivent, loi sainte dont les bienfaits nous sont décrits, par les versets qui suivent, sans la même profusion d'images, mais avec une abondance et une profondeur de sentiments encore plus digne d'elle.
Voici maintenant David qui, dans le plus long de ses psaumes, médite encore les bienfaits de cette loi de Dieu ; dans une série de récits haletants, il vient de dire les angoisses de son âme, qui se sent comme réduite à l'extrémité par la longueur et la durée des épreuves. Tout-à-coup sa pensée s'élève vers le ciel visible : " 0 Seigneur, s'écrie- t-il, c'est votre parole que je vois subsister à tout jamais dans ce ciel où rien ne change ; elle ne varie pas dans la suite des âges et, tandis que nous passons, c'est elle aussi qui fait la stabilité de la terre ; et si l'ordre des jours est invariable, c'est que tout vous obéit."
Puis, se repliant sur lui-même et sur la loi révélée, dont celle qui régit les cieux n'est plus à ses yeux qu'une image : " Si votre loi, continue-t-il, n'était l'objet de mes méditations continuelles, peut-être j'aurais succombé à ma propre fragilité ", et c'est ainsi qu'il relève et raffermit son âme en s'appuyant sur la stabilité de la parole divine dont il a vu passer l'ombre dans les cieux. Dieu en effet, auteur de la nature aussi bien que de l'ordre surnaturel, les a conçus comme un seul tout, entre les parties duquel il a établi mille analogies, mille concordances, mille rapports harmonieux, en sorte que le monde visible n'est, aux yeux de l'âme méditative, que comme le premier plan de son œuvre totale aux horizons infinis.
Mais ce que nous avons spécialement à nous demander ici, c'est si les travaux de la science ont quelque service à nous rendre aupoint de vue du profit moral et religieux à tirer de la contemplation des œuvres du Créateur.
Il serait difELcile d'en douter, à ne considérer que l'exemple de plusieurs illustres savants : cette magnifique et touchante prière de Kepler qui sert de conclusion au livre où il expose ses immor-
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telles découvertes i ; ce sentiment de Newton, l'homme que l'on a souvent donné comme le premier de tous les génies scientifiques, et qui se comparait lui-même, en présence des œuvres de Dieu, à l'enfant qui s'est approché du rivage de la mer, mais dont l'étroite main n'y a su puiser qu'une goutte d'eau.
Et si nous nous demandons maintenant par quelles voies les progrès de la science viennent ainsi fomenter le sentiment religieux, il me semble que nous en pouvons distinguer deux principales. Ils ravivent d'abord, par la nouveauté de leurs découvertes, certaines impressions de la grandeur de Dieu, de la magnificence de ses œuvres, que l'accoutumance aux merveilles exposées depuis longtemps sous nos yeux avait laissé s'engourdir. Ils nous ouvrent aussi des vues plus profondes sur le plan réel du monde visible et sur ses harmonies avec le monde spirituel ; et par les réflexions qu'ils font naître, ils peuvent jeter de nouvelles lumières jusque sur les choses morales.
Sous le premier rapport, ils ressemblent [aux miracles, qui ne sont point en eux-mêmes des œuvres plus admirables que celles dont le cours régulier de la nature est tissu, mais qui sont insolites et qui nous réveillent.
Abraham était ébloui par la multitude des étoiles que Dieu lui montrait au ciel : il ne pouvait les compter, ayant de plus grandes choses à faire que d'en chercher le moyen. Mais ce moyen, les astronomes l'ont trouvé et, le dénombrement fait, nous demeurons surpris et presque désappointés par la petitesse du résultat. Jamais homme n'a vu, à l'œil nu, quatre mille étoiles à la fois au-dessus de son horizon ; ce n'est point le tiers
1. ** Avant de quitter cette table, sur laquelle j'ai fait toutes mes recherches, il ue me reste plus qu'à élever les mains et les yeux vers le ciel et à adresser mon humble prière à l'auteur de toute lumière : O toi, qui, par les lumières sublimes aue tu as répandues sur toute la nature, élève nos désirs jusqu'à la divine lumière de la grâce, afin que nous soyons un jour transportés dans la lumière éternelle de ta gloire, je te rends grâces, Seigneur et Créateur, de toutes les joies que j'ai éprouvées dans les extases où m'a jeté la contemplation de l'œuvre de tes mains. Voilà que j'ai terminé ce livre qui contient le fruit de mes travaux, et j'ai rais à le composer tout ce que tu m as donné d'intelligence. J'ai proclamé devant les hommes toute la grandeur et la perfection de tes œuvres, autant que les bornes de mon esprit m'ont permis d'en embrasser l'étendue infinie. Je me suis efforcé de m'élever jusqu'à la vérité, de la connaître aussi parfaitement que possible. S'il m'était échappé quelque chose d'indigne de toi, fais-le moi connaître afin que je puisse l'effacer. Ne me suis-je point laissé séduire par la présomption ? N'ai-je pas cherché ma propre gloire parmi les hommes en élevant un monument qui ne devait être consacré qu'à la tienne ? S'il en était ainsi, reçois-moi dans ta clémence, et fais-moi cette grâce, que l'œuvre que je viens d'achever soit à jamais impuissante à produire le mal, mais Qu'elle contribue à ta glorification et au salut des âmes. " (Harmonices Mundi, tit. Y, ch. IX.)
du nombre des personnes qui se pressent à Notre-Dame de Montréal, au jour des grandes solennités; qu'une seule sur trois portât un cierge allumé, comme au jour de la Chandeleur, et le nombre des étoiles visibles serait dépassé par celui de ces lumières. Un chiffre si modique, à côté de tant d'autres que la science manie journellement, ne va-t-il pas refroidir l'admiration de ceux qui l'ont calculé, après qu'il avait paru défier leur puissance ? Le moindre succès exalte si aisément nos faibles esprits et l'objet d'une diflSculté vaincue nous devient si vite un objet d'indifférence ; et puis, nous vivons tant dans des abstractions qui rétrécissent en nous le sentiment des grandes choses. Un écolier aura appris, dans ses petits livres, qu'il y a sur toute la sphère céleste de 5,000 à 6,000 étoiles visibles à l'œil nu, et il en restera à jamais sur cette notion arithmétique, se croyant peutêtre savant, sans donner, de toute sa vie, un seul quart d'heure à la contemplation recueillie du ciel étoile, sans concevoir le moindre pressentiment de ce qu'elle disait à David et à Job, à S. Augustin converti et à Ste Monique mourante, lorsque ces deux âmes, fondues l'une dans l'autre, s'élevaient de sphère en sphère jusqu'à toucher un instant au trône du Verbe éternel.
Cependant la divine Providence a voulu que cette même science qui semble d'un côté " nous fermer l'infini " nous rouvre l'instant d'après de nouvelles et de plus insondables profondeurs ; les étoiles visibles n'étaient point encore comptées que le télescope était inventé et commençait à nous dévoiler des milliers, des millions, des milliards peut-être, de mondes queles anciennes générations n'avaient jamais aperçus. On commençait aussi à se préoccuper de leur distance, et pendant plusieurs siècles elle devait déjouer tous les efforts de génie et d'industrie déployés pour la mesurer. La terre bondit incessamment dans l'espace à la vitesse de plus de sept lieues par seconde et, quand elle a couru ainsi pendant six mois sous la voûte étoilée, la direction dans laquelle elle en aperçoit les flambeaux n'a pas dévié d'une seconde d'angle ; la terre a parcouru la moitié d'un orbe de 40 millions de lieues de rayon et il semble qu'elle n'ait pas bougé ; elle n'est pas sortie du centre même de la sphère, car, par rapport à l'immense distance des étoiles, cet orbe gigantesque ne se distingue pas d'un point indivisible ; c'est ainsi qu'il apparaîtrait pour un observateur situé dans l'une d'entre elles ; c'est ainsi que pour nous leurs mouvements, souvent plus rapides encore que celui de la terre, ont passé inaperçus pendant bien des siècles, sans ébranler l'opinion reçue de leur entière fixité. Voilà sans
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doute de quoi rendre le sentiment, le salutaire vertige de l'infini, à ceux qui se vantaient d'en avoir fermé les portes.
Par des prodiges d'ingéniosité et d'adresse, on estenfin parvenu à se faire quelque idée de la distance des étoiles ; mais à quelles mesures doit-on recourir pour l'exprimer ? La lumière parcourt 76,000 lieues par seconde ; entre deux battements du cœur elle aurait franchi plus de 20 fois le diamètre de la terre, plus des deux tiers delà distance de la lune. Eh bien ! nous ne connaissons pas encore d'étoiles d'où elle mette, à nous venir, moins de trois ans et demi, à peu près le temps qu'un jeune homme emploie à se former pour sa profession, et pendant lequel son cœur a passé par tant de séries d'impressions diverses, pendant lequel plus d'âmes ont quitté la terre qu'il n'y a aujourd'hui d'hommes vivants sur tout le continent des deux Amériques. Voilà pour l'étoile la plus voisine ; mais il en est certainement de plus éloignées de dix fois, de cent fois, peut-être de mille et de dix mille fois. Le rayon qui frappera ce soir votre œil, si vous regardez telle étoile à laquelle vous n'avez jamais fait attention, en partait avec la vitesse que nous avons dite, avant que Cartier eût posé le pied sur ce rivage, avant que personne eût songé qu'il pourrait naître un jour et se faire un nom dans l'histoire. Ce sont là quelques-unes des vérités que l'astronomie a rendues vulgaires. Songeons-y avec un peu d'attention et nous pourrons, je crois, reconnaître que la science fournit bien quelque aliment au sentiment religieux, à l'esprit d'adoration. Nous ne pousserons pas plus loin aujourd'hui ce genre de réflexions.
Il reste cependant le fait des astronomes athées ou réputés tels, comme Lalande et Laplace. Pour Lalande, il y a debonnes raisons de ne pas le prendre au sérieux. Il faisait parade d'être athée, par travers d'esprit, pour se faire un nom parmi les philosophes comme, dans les salons, il mangeait des araignées vivantes, pour faire pousser les hauts cris aux dames auxquelles il ouvrait ses bonbonnières. Le dernier mot de son athéisme était de recommander à M. Emery son parent de venir, quand il le saurait bien malade, lui apporter les secours de la religion. Mais les philosophes firent bonne garde et ne laissèrent point arriver jusqu'aux oreilles du prêtre les cris de détresse par lesquels Lalande l'appela, pendant toute la dernière nuit de son existence.
La réputation d'athéisme de Laplace repose sur sa réponse à Napoléon I, qui s'étonnait de n'avoir pas rencontré le nom de Dieu dans la Mécanique céZ^^^e : .Sire, fait-on répondre à Laplace, je n'ai pas eu besoin de cette hypothèse. Nous n'avons point eu l'occasion de vérifier l'authenticité de ce mot historique. Fût-
elle entièrement prouvée, on pourrait douter que le mot eût tout le sens impie par lequel il choque au premier abord. — Laplace, traitant des mouvements astronomiques comme d'un problème de pure mécanique, n'avait pas à faire entrer la cause première dans ses équations. Quoiqu'il en soit, le mot, historique ou historié, paraît au moins supposer chez celui auquel on a pu l'attribuer une assez grande indiflFérence reli2;ieuse, qui s'est retrouvée chez plus d'un autre savant et plus d'un autre astronome.— Nous croyons dire une chose sérieuse, philosophique, et ne point manquer de la considération due au génie mathématique de Laplace, en comparant, avec la proportion convenable, son indifférence morale pour les grandeurs de la création et du Créateur à celle de l'écolier dont nous parlions tout-à-l'heure, quand son esprit d'enfant ne voit rien au-delà des chiffres qu'il a appris de mémoire ou du problème d'arithmétique qu'il a réussi. Oui, quand un homme, si merveilleux analyste qu'il puisse être, a réduit l'étude des cieux à une pure question de mathématiques, aux développements algébriques de la formule de l'attraction ; quand il a concentré sur les difficultés du calcul toutes les forces de son puissant esprit ; quand il s'est complu dans la beauté des solutions obtenues par tant d'efforts, comme dans son propre chef-d'œuvre, je m'explique, par les bornes étroites de l'esprit humain, qu'il oublie ce que sont les astres, en dehors du point de vue abstrait sous lequel il les a saisis : le problème des trois corps, qui se présente comme le premier pas du calcul des perturbations planétaires, n'a-t-ilpas suffi pour exercer pendant bien longtemps toute une pléiade de grands géomètres? Un tel travail ne met plus l'homme qui s'y absorbe en contact avec la majesté vivante des œuvres de Dieu, devant laquelle les esprits de premier ordre fléchissent et adorent. Ajoutons que le cœur des grands hommes est souvent rétréci par de petites passions ; que si Laplace et Arago étaient indifférents pour la religion, c'est peut-être qu'ils ne l'étaient pas pour des ambitions peu dignes de leur génie scientifique. Arago négligea la science pour devenir tribun du peuple. Laplace. sans la négliger, ne dédaigna pas d'être ministre du consulat, sénateur de l'empire, puis de la Restauration, après avoir été dans sa jeunesse ami des révolutionnaires. Son passage au ministère ne le grandit pas dans l'estime deNapoléon qui dit de lui dansle mémorial de St-Hélène : " Dès son premier travail, nous reconnûmes que nous nous étions trompés. Laplace ne saisissait aucune question sous soii véritable point de vue; il cherchait des subtilités partout et portait l'esprit des infiniment petits jusque dans l'administra-
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tion." 1 Nous ne citons point ce jugement pour le méchant plaisir de rabaisser un grand homme, mais pour éclairer de toutes les lumières possibles le problème moral dont nous cherchons la solution.
Faut-il, pour être plus complet, en venir jusqu'au matérialisme scientifique moderne, plus ou moins crasse, plus ou moins raffiné, tantôt paré des curieux dehors d'une érudition composite, tantôt même animé d'un certain souffle poétique dont on ne peut nier qu'il se soit montré capable ? L'astronomie n'est pas la dernière science dont il cherche à se faire honneur, car par l'espèce d'immensité de ses perspectives, elle prête aux illusions et aux brillants mirages.
En supposant à ces docteurs de l'athéisme, à ces chantres du positivisme, et plus aisément, aux malheureuses victimes de leurs séductions, toute la bonne foi concevable, voici, ce me semble, l'explication la plus vraie comme la plus bénigne qu'on puisse donner d'un tel aveuglement : les recherches analytiques de la science accoutument l'esprit à ne considérer dans les choses que certains aspects spéciaux, partiels, abstraits : dans les astres, par exemple, leurs mouvements, unique objet de la mécanique céleste; dans les êtres vivants, la structure anatomique, ou même seulement histologique, pour certains naturalistes, — pour d'autres, les phénomènes physico-chimiques de la vie. D'autre part on amasse de jour en jour, sur les propriétés particulières des êtres matériels, une multitude de faits de détail ; certaines relations naturelles se révèlent entre eux ; à celles qui restent obscures, on supplée par des hypothèses, utiles souvent au progrès de la science, mais non aux esprits superficiels qui oublient leur caractère conjectural, ou même certainement inexact. Solides ou non, l'amas des matériaux est énorme ; à défaut d'un plan de philosophie on possède, çà et là, quelques beaux fragments de science à Tétat d'ébauche. A ces esprits déshabitués delà réalité vivante, surtout des réalités spirituelles et des principes fondamentaux de la raison, encombrés de notions mécaniques, physiques, chimiques, physiologiques, notions disparates et mal titrées, on persuade qu'il est temps et qu'il leur appartient d'élever l'édifice de la science totale. S'ils s'en laissent flatter, ils sont capables de toutes les aberrations, de toutes les crédulités.
Voyez Bûchner, l'auteur du pauvre livre de " Force et Matière ", honoré, pour notre honte, de tant d'éditions, de^tra-