ap. Hœfer. — Histoire des Mathématiques
ductions, de lecteurs. Le sophisme est chez lui d'une platitude à faire pitié. Il s'agit de transporter à la matière les attributs de l'esprit, ceux de Dieu et ceux de l'âme : l'éternité, l'immensité, l'immutabilité, la vie, la conscience. Un chapitre est ouvert sous chacun de ces titres : il est rempli d'une accumulation de faits ou d'hypothèses scientifiques ayant quelque sorte ou quelque apparence de rapport avec l'idée mise en vedette; une grande audace d'affirmation y tient lieu de définitions, de raisonnement, de discussion ; des expressions de mépris, parfois do grossières injures, contre toute croyance religieuse, complètent la démonstration. Et le plus triste est que dételles démonstrations opèrent, qu'elles entraînent, sinon la conviction intérieure, du moins l'adhésion pratique de pauvres esprits flottants qu'étourdit, que fascine l'étalage de notions savantes entremêlé aux vulgaires déclamations de l'auteur. Une doctrine a d'ailleurs toujours de secrètes intelligences dans une âme où la foi ne règne pas, quand sa tendance logique est d'affranchir l'homme du devoir moral, de l'encourager par conséquent à se livrer sans remords à de grossiers plaisirs ou aux rêveries aventureuses de son imagination. Qu'ils le veuillent ou non, qu'ils protestent même, c'est le fruit que portera toujours dans les masses la propagande des matérialistes. Le cœur humain ne vivra jamais longtemps de leur métaphysique ni de leur poésie, et les fruits pratiques en seront la débauche, la haine et le désespoir.
En résumé, la contemplation du ciel matériel comme le contact avec toutes les grandes œuvres de Dieu, tend naturellement à développer dans une âme droite des sentiments religieux. L'étude scientifique de ces grands objets tend, par sa nature, au même résultat et, par les révélations successives qui naissent du progrès de ce travail, toujours plus surprenantes, plus grandioses, sans que la série puisse s'en épuiser, la science vient secouer l'espèce d'engourdissement où l'accoutumance nous fait tomber à l'égard des merveilles anciennes.
Mais, d'un autre côté, elle expose les esprits qui s'absorbent dans ses conceptions abstraites et ses opérations techniques, à de certains dangers spéciaux : perdre le sentiment des réalités complètes; se payer d'abstractions; se nourrir de faits de détail; s'étourdir de calculs ; tomber dans une sorte d'hypnotisme intellectuel et de dissociation de l'esprit, qui le livre sans défense aux suggestions de la métaphysique négative.
A ces dangers, le préservatif et le remède universel est la pratique de la vie chrétienne, que nous avons souvent vu suffire à de grands savants pour demeurer des hommes de grande foi
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«ans la moindre contrainte pour leur science. Un préservatif et un remède intellectuel spécial est la science comparée. Elle tend à neutraliser l'influence malsaine que l'excès de l'abstraction exerce sur les esprits, et c'est en les rappelant aux choses concrètes, par les relations des sciences spéciales avec la vie humaine considérée sous tous ses aspects.
Nous sommes loin d'avoir épuisé ce qu'on pourrait dire d'intéressant sur les rapports de l'astronomie avec l'esprit religieux. Mais l'occasion pourra se retrouver d'y suppléer ailleurs avec plus d'à-propos. Il est temps d'en venir à ses rapports avec la vie matérielle des peuples.
Dans l'ordre matériel la mission assignée dès le principe au genre humain est de remplir la terre et de la soumettre à son empire avec tous les êtres inférieurs dont elle est peuplée. La fin de cette domination est d'ailleurs de tout disposer ici-bas suivant les lois de l'ordre moral, et c'est en se conformant à ces lois que l'homme devient le coopérateur volontaire de la divine Providence.
Dépeindre, même à grands traits, le concours si multiple que les sciences de la nature apportent à l'humanité dans l'accomplissement de cette mission serait ici une trop longue tâche ; mais il est bon d'en toucher du moins quelques points plus saillants et plus étroitement liés à notre sujet.
Si l'humanité doit remplir le globe, il faut évidemment qu'elle en puisse tirer une subsistance suffisante, et si nous devons, de plus, jouir ici-bas d'une certaine sécurité et de certains loisirs, il faut que cette subsistance soit, autant que possible, abondante et assurée ; alors la vie des humains ne sera pas tout absorbée comme celle des animaux par le souci de se nourrir ; alors, des famines meurtrières ne viendront plus moissonner périodiquement des populations presque entières.
L'astronomie, à laquelle nous devons surtout demander nos exemples, pourrait sembler, à première vue, assez étrangère à la question. Quelle est, pensent des gens d'ailleurs éclairés, l'utilité pratique de cette science dont les spéculations s'épuisent sur des objets inacessibles? ne vont-elles même -point, par leur témérité, jusqu'à défier les bornes qu'une sage Providence injpose ^ux recherches légitimes de l'esprit humain ?
Et cependant, il est certain que l'abondance des subsistances*, à laquelle on peut ajouter celle des matières premières d'uner foule d'industries, par suite la diffusion générale parmi les peuples civilisés des choses qui font le bien-être et la commodité de la vie, sont, pour une bonne part, un bienfait de l'astronomie y je dis de l'astronomie la plus savante. Il est certain que si ce continent, naguère inculte et sauvage, se couvre à vue d'oeil de centres de population si prospères, s'il reverse de jour en jour sur l'ancien monde, auquel il doit ses habitants, le riche surplus de sa production agricole, cette science, à laquelle personne ne songe, fut, par son travail séculaire et silencieux, l'un des agents les plus efficaces de ce prodigieux essor.
Cette assertion semble-t-elle paradoxale ? Pour la rendre évidente, il suffira d'une idée intermédiaire, celle de la navigation.
C'est un fait manifeste, pour la science sociale, que l'influence tout-à-fait majeure exercée sur le mouvement économique de notre temps par la facilité des transports maritimes. Nulle part, sans doute, les signes extérieurs n'en sont plus éclatants que sur le port de New York ; là se déchargent ces flots d'émigrants du vieux monde dont le travail va féconder les campagnes du nouveau ; là se rechargent, sur le même quai et parfois sur le même steamer, les millions de tonnes de grain que ce travail a fait croître ; en certaines saisons de ces dernières années, le nombre des personnes débarquées atteignait sur ce seul port une moyenne de 3,000 par jour. Les mêmes, il est vrai, peuvent reparaître plusieurs fois, car, pour les pauvres gens, le voyage devient réellement économique, et déjà, des Italiens ont fait le calcul de retourner chez eux durant la mauvaise saison des Etats-Unis ; ils trouvent encore là-bas à faire quelques profits, et repassent l'Atlantique à la campagne suivante, à l'instar de ces Lucquois qui de temps immémorial vont, de la péninsule italienne, faire, dans l'île de Corse, les travaux de la moisson. Si le transport des hommes est peu coûteux, à plus forte raison celui du blé; de New- York en Europe, le prix en est quelquefois descendu à 4 dollars environ la tonne. Même de San Francisco à Liverpool, après un voyage de mer de 6,000 lieues, le prix de transport a pu ne s'élever qu'à 15 dollars la tonne et permettre aux blés californiens de se placer avec profit sur le marché anglais. Le transport est environ 5 fois plus coûteux par un canal, 12 fois plus par un chemin de fer, 80 fois plus par une route ordinaire. ^
L ap. ▲. do Foyille,— Tran«f«nnation dea moyens de transport, p. 161-2»
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Comme toutes les révolutions industrielles; cette suppression des distances, par les transports maritimes à bas prix, engendre assurément, pour de certains pays, des crises douloureuses, en y transformant profondément les conditions du travail ; mais coni ment douter qu'elle soit bienfaisante dans ses effets dominants, n'eût-elle que celui de supprimer les famines qui décimaient, par intervalles, les états européens et dépeuplaient des provinces entières ? L'Inde et la Chine, si peu frayées encore à nos moyens de transport perfectionnés, nous ont offert plus d'une fois, de notre vivant, l'image lamentable de ces calamités qui sévissaient sur nos aïeux. Nous en voir affranchis n'a rien qui doive nous enorgueillir, alors surtout que nous n'avons pas su nous défendre de fléaux plus humiliants et plus désastreux : paupérisme, alcoolisme, athéisme pratique et démoralisation populaire sous toutes les formes. Il n'en reste pas moins, que nous devions admirer et bénir les moyens par lesquels la divine Providence nous a ménagé cette délivrance. Elle en est de beaucoup le principal auteur, non seulement parce qu'elle a éclairé l'esprit des inventeurs qui lui ont servi d'instruments, mais aussi parce qu'elle prévoyait bien mieux qu'eux les fruits que nous devions recueillir de leurs travaux. Rien, sans doute, ne préoccupait moins Copernic, Kepler et Newton, lorsqu'ils découvraient progressivement le vrai système du monde, que le désir de nous procurer en tout temps du pain à bas prix, ou de jeter sur ce continent, comme sur le second plateau de la balance du monde, ces flots humains qui l'envahissent et y pèsent déjà d'un si grand poids.
Sans insister davantage sur ces aperçus, qui font du moins entrevoir l'étonnante portée pratique réservée à des recherches d'abord toutes spéculatives, venons en directement aux trois grandes applications de l'astronomie : la supputation du temps, la géographie, la navigation. Il est intéressant pour nous de les trouver indiquées, comme en germe, à la première page de la Bible, par ce peu de mots qui nous marquent la fin de la création des astres : '* qu'ils soient dans le firmament comme des luminaires et des signaux, et qu'ils divisent le temps par jours et par années. " Si le mot de signes ou signaux ne doit pas s'entendre •xclusivement dans le sens même que développe le dernier membre de la phrase, il caractérise parfaitement l'usage que nous faisons des astres pour la géographie et la navigation, «'est-à-dire pour dresser la carte du globe, y déterminer notrt position et nous diriger à sa surfaoa
Mai8 il convient d'étudier tout d'abord la mesure du temps, qui a tenu si longtemps la plus grande place dans les recherches pratiques de l'astronomie.
Les divisions fondamentales du temps nous sont données par la nature sous forme de trois périodes si manifestes qu'elles n'ont pu échapper à l'attention d'aucun peuple : le jour, durée d'une rotation de la terre sur son axe ; l'année, durée d'une révolution de la terre autour du soleil ; le mois, durée d'une révolution de la lune autour de la terre. Il est bien vrai qu'on ne connaît pas depuis très longtemps la vraie nature de ces mouvements ; mais les effets qui marquent leur caractère périodique ont toujours été évidents, et l'influence qu'ils exercent sur l'organisation de la vie et des travaux humains n'a jamais été plus profonde qu'aux époques primitives. Les hommes ont toujours compté et compteront toujours par jours, par mois et par années. Je laisse de côté la semaine, parce qu'il y a lieu de penser qu'elle est d'institution divinfe positive plutôt que d'origine purement naturelle, malgré le rapport qu'elle présente avec l'intervalle auquel se succèdent les quatre phases principales que nous distinguons à la lune.
Ce rapport n'est pas celui d'une exacte égalité et la durée des phases n'estd'ailleurs pas constante dans les divers mois lunaires ; entre la plus longue et la plus courte lunaison de l'année, la différence atteint un quart d'heure. Malheureusenaent pour la paresse de l'esprit humain, heureusement sans doute pour l'activité de ses recherches et de ses progrès, des irrégularités plus ou moins analogues affectent aussi les unités naturelles: le jour, le mois, l'année. Le jour solaire n'est, pas plus que le mois lunaire, une période de durée parfaitement constante ; et si l'on peut remédier à cet inconvénient en s'attachant à leur durée moyenne, il en subsiste un autre, avec lequel il faut encore composer ; c'est qu'entre les durées du jour, du mois et de l'année, la nature n'a pas établi de rapport entier, ni môme d'autre rapport numérique «impie. C'est pourquoi, ajuster la division du temps aux exigences de la vie humaine, leur assurer cette constante régularité surtout indispensable à notre vie publique, sociale, cosmopolite, et cependant conserver l'accord nécessaire avec les phénomènes astronomiques, sur lesquels nous n'avons aucune prise, est devenu un problème digne d'exercer, jusqu'en ces derniers siècles, les esprits les plus ingénieux.
Voici par exemple quelques-unes des difficultés en question. Le jour, avons-nous dit, est la durée d'une rotation de la terre sur son axe; cela est rigoureusement vrai du jour sidéral qui
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ramène toutes les étoiles dans la môme situation par rapport à notre horizon, et dans la durée de ce jour, nous ne pouvons constater aucune variation depuis les observations les plus anciennes. ^ Il est la base de toute mesure exacte du temps : noua lui empruntons notre unité fondamentale, la seconde dite sidérale, qui en est une fraction déterminée. Mais ce jour ne pourra jamais être le jour populaire civil, usuel, car il s'acorde fort mal aveo le cours du soleil. Tandis que la sphère céleste accomplit, chaque jour, sa révolution apparente et que les étoiles y paraissent fixées dans une immobilité parfaite, le soleil se déplace parmi elles en sens inverse^du mouvement général, en sorte qua son retour au même point de sa course diurne, par exemple à son midi, retarde d'environ quatre minutes en 24 heures sur la durée du jour sidéral. En quinze jours, les retards accumulés s'élèvent à une heure, à deux heures en un mois, à vingt-quatre heures en un an. En d'autres termes le soleil, fuyant toujours lentement les étoiles, revient chaque année une fois de moins qu'elles passer à son midi. Il perd un jour sur elles à peu près comme un vaisseau qui fait le tour du monde de l'est à l'ouest perd un jour sur le port d'où il est parti.
Voilà donc (^ue le midi vrai, l'instant de la culmination du soleil, passe dans le cours d'une année, par toutes les heures, de la première à la vingt-quatrième, d'une pendule réglée sur le mouvement de la terre (ou le mouvement apparent des étoiles) et qu'on appelle pendule sidérale. Mais ce n'est pas tout: le retard de quatre minutes dont j'ai parlé n'est qu'une moyenne, et les différents jours solaires ne sont pas bien égaux entre eux. Il est donc impossible de construire une horloge qui marche uniformément et qui concorde tous les jours avec le cadran solaire ; d'un midi à l'autre de ce cadran, l'intervalle est plus ou moins long, suivant la saison et la marche plus ou moins rapide du soleil. ^
Ce n'est pas tout encore : tandis que la terre fait en un an une révolution complète autour du soleil, ce qui produit l'apparence
1. On soupçonne bien, depuis Delaunay, qu'un imperceptible ralentissement de la rotation terrestre, dû au frottement qu'engendrent les marées, pourrait ôtre la cause d'une apparente accélération, inexpliquée d'ailleurs, dans le mouvement de la lune. Cependant l'hypothèse de Delauuay reste encore incertaine et M. Newcomb, en particulier, y a fait de sérieuses objections. Très intéressante en théorie, la question n'a pas été jusqu'ici d'une grande importance pratique, car le ralentissement en question n'aurait allongé la durée du jour sidéral que de 1 /6Ô de seconde en 2500 ans soit 1/1650 de seconde par siècle. On ne s'en est pas moins déjà préoccupé de chercher une unité de temps indépendante des mouvements astronomiques.
d'une révolution du soleil à la surface de la sphère étoilée, la terre ne fait pas un nombre exact détours sur son axe ; en d'autres termes l'année ne se compose pas d'un nombre entier de jours, et la fraction précise n'est pas des plus faciles à déterminer. Si nous avons, dans le cadran solaire, dans le gnomon qui en est une forme, et dont les obélisques de l'Egypte étaient sans doute de gigantesques exemplaires, si nous avons, dis-je, dans ces instruments un moyen matériel assez précis de saisir.chaque jour l'instant où le soleil passe au méridien, nous n'avons pas d'instrument qui puisse marquer directement l'instant de son passage à l'équinoxe. instant qui- est aussi celui où nous passons d'une année solaire à l'autre. Aussi n'est-ce que trèstardivement, et en ajoutant le calcul à l'observation, qu'on a pu connaître la fraction qui doit être ajoutée à 365 pour donner la valeur en jours de l'année solaire.
Si nous remarquons enfin que cette année ne contient pas non plus un nombre exact de mois lunaires, ni le mois, un nombre exact de jours, nous aurons quelque idée de l'ensemble des difficultés qui se présentèrent aux hommes lorsqu'ils songèrent à se donner, pour le compte du temps, un système simple et régulier, comme l'exigent les besoins de la vie pratique, cependant sans s'écarter des phénomènes astronomiques au point de mettre bientôt midi à quatorze heures, et le premier jour de l'an tour à tour dans les quatre saisons de Tannée.
Mettre midi à quatorze heures, un mathématicien pur y serait arrivé en un seul mois, nous le disions tout-à-l'heure, en prenant pour base de son calendrier ce jour sidéral qui nous semble tout indiqué par la grande horloge de la nature, la terre même, ou la sphère céleste, suivant que l'on parle du mouvement réel ou du mouvement apparent. Pour passer du jour à l'année ce même législateur du calendrier pouvait choisir entre deux partis ; ou bien, par esprit de simplicité, prendre une année de 365 jours, commençant toujours à minuit, mais aujourd'hui au solstice d'hiver, dans quelques siècles à l'équinoxe d'automne, puis au solstice d'été pour revenir à reculons jusqu'à son point de départ au bout de 1400 à 1500 ans ; ou bien, par esprit d'exactitude, prendre une année de 365 jours 5 heures 48 minutes 46 secondes, mais dont le commencement fixé pour la première fois à minuit, aurait sauté dès la seconde, à ce nombre d'heures, minutes et secondes, puis l'an d'après au nombre double, 11 heures, 37 minutes, 32 secondes, et ainsi de suite, de sorte qu'il se passerait des siècles sans que jamais deux années pussent commencera 1& même heure.
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Il y avait, on le voit, de quoi embarrasser d'habiles gens, d'autant plus, je le répète, que ces nombres d'heures, minutes et secondes dont nous parlons à notre aise, n'ont pu eux-mêmes être déterminés qu'après beaucoup de savantes observations et d'ingénieux calculs.
Mais pourquoi, dira-t-on peut-être, se rompre la tête de tant de soucis et ne pas prendre simplement les jours comme ils viennent, allumer son feu quand il fait froid, labourer sa terre quand les neiges ont disparu, récolter sa moisson quand elle est mûre ? Y a-t-il si savant almanach qui nous ait jamais prédit les jours où nous devrions faire toutes ces choses ?
C'est en effet là une forme de la philosophie pratique dont on peut trouver des représentants. Il y en a probablement encore aux îles Nicobar. Du moins, ai-je lu, dans l'histoire d'un saint missionnaire qui les évangélisait il y a quelque quarante ans, qu'étant tombé malade d'une fièvre qui le priva plusieurs semaines de toute connaissance, il ne put jamais, en revenant à lui, apprendre de ses sauvages à quel jour il se trouvait ; car ces braves gens n'en tenaient jamais compte au delà de sept. Le missionnaire convalescent reprit donc son bréviaire au point où son cœur lui inspira de le faire, jusqu'au jour où, revoyant des confrères, il put se mettre à l'unisson de l'Eglise universelle.
Entre la sagesse de ces bons sauvages et celle que nous a donnée notre calendrier, il y a des intermédiaires. Les Juifs avaient reçu pour mission de conserver dans le monde le culte du vrai Dieu, plutôt que d'approfondir les sciences exactes. Ils devaient protester contre l'idolâtrie des adorateurs des astres en offrant, à chaque nouvelle lune, commencement de chacun de leurs mois, un sacrifice à Jéhovah. Mais ils n'avaient pas d'astronomes pour leur calculer à l'avance toutes 'les nouvelles lunes de Tannée, et l'apparition de chacune était l'objet d'une vigilance et d'un mode de signalement particuliers. Lorsque du haut des montagnes de l'Est on apercevait pour la première fois le mince croissant lumineux de l'astre renaissant, aussitôt des feux s'allumaient de sommet en sommet annonçant que le sacrifice devait être offert le lendemain, à Jérusalem.
L'idolâtrie des Grecs ne se préoccupait pas moins que la religion pure et vraiment divine des Juifs, de célébrer ses fêtes à des époques régulières ; mais elle s'accompagna de bonne heure de prétentions scientifiques, que les sages d'alors n'étaient pas bien ^n état de soutenir ; voulant former des années avec des mgis lunaires, dont douze ne font que 354 jours, ils recouraient à das tentatives d'intercalation, souvent changeantes, et assez infrac-
tueuses pour qu'il nous soit impossible aujourd'hui de fixer chronologiquement, à moins d'un mois près, les dates de l'histoire des guerres médiques. Aristophane, dans ses Nuées, raille de cette confusion du calendrier à la fois les Athéniens et les dieux de l'Olympe, faisant dire aux "premiers de la part de Diane: " C'est une chose abominable; les jours où vous devriez faire des sacrifices, vous mettez les criminels à la question et vous vous amusez à rendre la justice. Et pendant que noua autres, dieux, nous célébrons desjeûnes et que nous pleurons la mort de Memnon ou de Sarpédon, c'est le temps que vous choisissez pour vous réjouir, pour faire vos libations et vos banquets.'*
Cependant un savant, qu'Aristophane a aussi persiflé, l'astronome Méton, découvrait, peu d'années après, on ne sait bien par quel procédé, un cycle remarquable de 19 années solaires comprenant un nombre exact de mois lunaires, de telle sorte qu'en prenant pour point de départ le commencement d'une lunaison on se retrouvait, les 19 années révolues, ramené à ce point do départ, et que, dans chacun des cycles successifs, les nouvelles lunes se reproduisaient aux mêmes dates que 'dans le précédent. L'admiration excitée par cette découverte, que les Chaldéens, il faut le dire, n'avaient laissé aux Grecs que l'honneur de renouveler, provoqua un décret des archontes, en vertu duquel les chiffres du cycle de Méton furent inscrits en lettres d'or sur les monuments publics ; et de là sont venues les expressions de Cyde d!or et Nombre d'or, que nous voyons encore figurer dans le comput ecclésiastique. Il a fallu y ajouter une correction qu'on nomme épacte pour tenir compte d'une inégalité d'une heure et demie entre les deux périodes que Méton supposait concordantes. Au bout d'environ 300 ans ces différences accumulées forment un jour.
Chez les Romains, bien moins savants que les Grecs d'Athènes et surtout d'Alexandrie, la confusion du calendrier se prolongea plus tard. — " Romulus/dit Ovide, connaissait mieux les armes que les astres", et Macrobe parle du temps où '* le froid de l'année tombant dans les mois d'été, et les chaleurs dans les mois d'hiver, on laissait écouler autant de jours, sans parler d'aucun mois, qu'il en fallait pour rétablir l'accord." Numa avait bien apporté une première réforme à l'année barbare de Romulus, mais à l'année lunaire de 354 jours il en avait ajouté un pour s'assurer le favorable augure attaché au nombre impair : numéro dem imjpare gaudet'jÇyiTg. Ecl. 8) ; et l'on n'avait eu garde de toucher à cette institution en introduisant plus tard à Rome une réforma
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imitée des Grecs, mais faite pour leur année plus courte d'un jour. 1
Les astres ne s'y pliant pas, on avait recours à des intercalations opportunes dont le soin était confié aux chefs du collège des augures ; et Cic.éron nous apprend qu'ils savaient user à propos de ce pouvoir discrétionnaire, tantôt pour prolonger la magistrature de leurs partisans, tantôt pour avancer ou retarder une échéance. Ceci peut nous rappeler que la vie civile, politique, et les entreprises commerciales, ne sont pas moins intéressées que le culte public à une bonne fixation du calendrier. On sait avec quelle précision les polices d'assurance et les traites de banques fixent le jour et l'heure où un engagement cesse, où une obligation doit être remplie, et pour peu que l'on réfléchisse sur le mouvement de nos sociétés modernes et de nos relations internationales, on n'aura pas de peine à se convaincre qu'il n'y a rien de superflu, au seul point de vue social, et sans parler encore ici des besoins scientifiques, dans la correction et la régularité que des réformes successives ont assurées à notre calcul du temps.
La première de ces réformes date de Jules César : elle consista à prendre pour base du calendrier l'année solaire, en admettant pour sa durée la valeur de 365 jours et un quart. En pratique, le besoin du nombre entier s'imposant, on regarde la première année comme terminée au bout de 365 jours, alors qu'il resterait encore à la terre à marcher pendant six heures pour revenir à son point de départ. Au bout de deux années pareilles, son retard est de douze heures ; au bout de quatre ans, de vingt-quatre heures ; c'est alors seulement qu'on lui laisse un jour de loisir pour regagner le chemin perdu et ce jour est celui que nous ajoutons à nos années bissextiles. Seulement, il est en réalité un peu plus long que le temps dont la terre a besoin, et elle est trop fidèle marcheuse pour abuser de la concession ; au lieu de 365 jours 6 heures, il n'aurait fallu dire que 365 j. 5 h. 48 m. et quelques secondes. C'est donc près de 12 minutes par an qu'on laissait gagner à la terre, et elle les employait si bien qu'au bout de 1200 ans elle avait gagné 10 jours.
L'Eglise s'était occupée, au Concile de Nicée, en 325, de fixer une règle pour la détermination annuelle de l'époque de Pâques, et le pivot de cette règle était le moment de l'équinoxe, qui tombait, en 325, au 21 mars. Au lieu d'y demeurer, à moins d'un jour près, et d'y revenir exactement après chaque année bissextile,