LE SERMENT D'ALLÉGEANCE
" Il est très remarquable, dit Haliburton, dans son Histoire de la NouveUe-Eœsse^ de voir q^'on ne trouve aucune trace de cet événement important (la dispersion des Acadiens) dans les archives du Secrétaire d'Etat d'Halifax : Je n'ai pu découvrir que la correspondance ait élé conservée, ni que les ordres, retours
et mémoires y aient été gardés Les détails de cette affaire
semblent avoir été soigneusement cachés, quoiqu'il ne soit point maintenant facile d'en trouver la raison, à moins que les auteurs de cette transaction aient eu honte de leur acte, comme au reste ils le devaient. " ^
Ce passage de Haliburton a donné lieu à de vives réclamations de la part de quelques écrivains anglais. Ils ont soutenu que Haliburton s'était trompé, que rien n'avait été détruit ni caché, et que si ses recherches étaient restées infructueuses, c'est qu'alors les documents étaient enfouis dans des greniers où ils avaient été oubliés.
Quoiqu'il en soit, les pièces existantes étaient classifiées en 1860, lors du voyage que fit M. Rameau à Halifax en vue de mettre la dernière main à son Histoire (Tune colonie féodale. L'archiviste d'alors semblait avoir pris à tâche d'éveiller les soupçons du public.
** J'arrivai en septembre à Halifax, m'écrit M. Rameau; mon ami, M. Beamish Murdock, m'obtint la permission de consulter les archives du gouvernement, et on m'assigna un rendez- vous pour le lendemain. Je me présentai à l'heure dite : on me montra sur une table un certain nombre de registres et de volumes ; mais
1. ^* It ÎB very remark«ble,thatthere are no traces of thia important event to be fuund among the records, in the Seoretary'a Office of Halifax. I could not diacover that the correapondeuce had been preserved, or that the ordera, retuma and memoriala had ever been filed there. Tho particulara of thia afiSur aeem to hâve been carefully concealed,although it ia not eaay to aaaign the reaaon, unleaa the partiea were, aa in truth they well might, be aahamed of the tranaaction."
Ealiburt<m*8 Nova Scotia, YoL I, p. 196.
SERMENT d'allégeance 405
on ine prévint qu'il m'était interdit d'en prendre aucune copie ni extrait. En conséquence, je ne devais avoir ni papier, ni plume, ni crayon. On me plaça près d'une table qui était au miUeu d'une salle dans laquelle travaillaient huit ou dix commis ; on ne me donna aucun siège, afin que je ne pusse pas m'asseoir, et qu'aucun de mes mouvements ne pût échapper aux employés.
^' Voilà dans quelle condition j'ai pu consulter les archives pendant les huit ou dix jours que j'ai passés à Halifax.
** Je vous avoue que cette manière de faire me rappela involontairement ce que raconte Haliburton à propos des mécomptes qu'il avait éprouvés lui-môme, en consultant ces mêmes archives, et aussi les soupçons qui lui vinrent à l'esprit, sur la honte que l'on pouvait éprouver à communiquer certains papiers qui auraient dû s'y rencontrer, et qu'il n'y trouva pas. J'ai remarqué •comme lui les lacunes qui existaient à certaines époques dans ces archives ; lacunes que les extraits publiés à Halifax en 1869 n'ont pas comblées. Peut-être, du reste, pourrait-on trouver dans d'autres dépôts publics, des doubles de quelques-unes des pièces qui manquent à Halifax "
M. Rameau n'est pas le seul à qui des doutes soient venus en parcourant le volume d^ Archives de la Nouvelle-Ecosse publié par le gouvernement de cette province sous la direction de M. Aikins ^ ; et c'est précisément pour éclaircir ces doutes que je me suis rendu à Londres au cours de l'hiver dernier, afin d'y faire des études comparatives au Public Record Office et au British Muséum, Je dois dire tout d'abord que la facilité avec laquelle on a accès à ces archives forme un contraste frappant avec le système de défiance établi à Halifax. Je dois ajouter ensuite que j'ai acquis la preuve que nos soupçons n'étaient que trop fondés.
Le Œoix des DocumerUs publiés à Halifax a été évidemment fait en vue de justifier le gouvernement de la Nouvelle-Ecosse de la déportation des Acadiens. Pour cela, on a éliminé systématiquement et laissé dans l'ombre les pièces les plus compromettantes, celles qui pouvaient le mieux établir les droits des Acadiens. Qu'on remarque bien que le compilateur de ce volume n'a pas le droit de plaider ignorance, car il indique lui-même en plusieurs endroits qu'il a étudié les pièces oflBlcielles du Public Record Office^ afin de les confronter avec celles d'Halifax.
1. Sélections from thê Public Documents of the Provi/nce of Nova SeoUci, Halifax, 1869. 1 Vol. m-8o, 755 pages.
J^ai confronté à mon tour la compilation d'Halifax avec les originaux du Public Record Office^ et j'ai constaté des omission* considérables et tellement essentielles qu'elles changent complètement la face des choses. J'ai fait transcrire et coUationner avec soin les pièces omises, et je m'en suis servi pour établir sous son vrai jour et dans une lumière qui n'a jamais été connue jusqu'à présent la question la plus importante de toute l'histoire de l'Acadie, celle du serment d'allégeance, qui a été le pivot sur lequel ont roulé toutes les difficultés et qui a fini par amener la dispersion des Acadiens. Afin de ne rien négliger de ce qui pouvait éclaircir cette question, j'ai fait copier à Paris tous les documents relatifs à l'Acadie qui se trouvent aux Archives des différents ministères. J'ai pu par ce moyen mettre en regard les témoignages des deux partis, ceux des Anglais d'un côté, ceux des Français de l'autre, les compléter les uns par les autres, et en faire ressortir la vérité des faits avec une surabondance d& preuves qui n'admet pas de doute. C'est le résultat de ce travail que j'offre aujourd'hui aux lecteurs du Oanada-Français. ^
On a peine à réprimer un mouvement d'irritation contre la France en songeant avec quelle insouciance elle a abandonné l'une après l'autre ses belles colonies d'Amérique. Après l'Acadie est venu le Canada ; après le Canada, la Louisiane. De ce vaste continent dont elle possédait les trois quarts, il ne lui reste plus que les petits rochers de Miquelon.
L'Acadie fut la première sacrifiée : c'était la plus ancienne, peut-être la plus intéressante, certainement la plus importante, si l'on considère les conséquences de son abandon. On livrait par là les avant-postes à l'ennemi ; et on lui laissait de ce c6té les frontières ouvertes, préparant ainsi fatalement la conquête du Canada.
Et puis, de quel vaillant petit peuple la France se désintéressait en cédant l'Acadie I Et cela au lendemain delà lutte incomparable que ce peuple venait de soutenir pour rester français I
Trois fois de suite, dans l'espace de quatre ans (1704 à 1707), il avait repoussé, devant les murs croulants de Port-Royal, des forces trois et quatre fois plus nombreuses que les siennes.
Enfin son dernier commandant, l'intrépide Subercase, assiégé de nouveau en 1710 par une armée de trois mille quatre cents