‹ Collection de documents inédits sur le Canada et l'AmériqueChapitre 86 sur 292 · LE POÈTE · texte numérisé non relu

LE POÈTE

Par une nuit froide de la fin d'avril, je tombai sur un marronnier du jardin du Luxembourg, les ailes pleines de givre, à moitié aveuglé par la lumière brutale des becs de gaz, épuisé d'avoir volé d'un seul vol des fortifications jusqu'au cœur de Paris. Je m'abritai au milieu d'un bouquet de feuilles naissantes, et je m'endormis.

Aux premières lueurs du jour, je remarquai en plusieurs places de l'arbre des sortes de pelotes grises. Ces masses prirent forme bientôt. C'étaient d'énormes pigeons, de l'espèce sauvage, mais devenus bourgeois et maîtres du jardin. Ils m'aperçurent qui m'étirais et me lissais de mon mieux pour faire honneur à la grande ville. Ma mine pîteuse parut les mettre en gaieté. Un gros mâle, dont la panse était à demi déplumée, me fixa de son œil jaune et bête.

— Tiens, qu'est-ce que c'est que celui-là ? un rossignol ?

— Oui, monsieur, pour vous servir.

— Quelle idée avez- vous donc, grommela sa pigeonne, de venir dans notre marronnier ?

LES TROIS PEINES d'uN BOSSIQNOL 397

— ^Est-ce que cet arbre est véritablement à vous? demandai-je poliment. Je suis arrivé cette nuit.

Ils se mirent à rire.

— ^Oui, ma chère, reprit le gros pigeon, monsieur est mélomane, \m petit clavecin vivant, un gobeur de mouches.

— Un artiste I gloussa la pigeonne.

— ^Un artiste I s'écrièrent une demi-douzaine de jeunes vauriens, les fils probablement, qui perchaient sur les basses branches.

En môme temps ils s'élancèrent sur moi, et m'eussent assassiné, si je n'avais échappé en fuyant au plus vite. Ils ne me poursuivirent pas, d'ailleurs, décrivirent une courbe, et se laissèrent tomber dans les allées du jardin.

Je m'étais réfugié sur une cheminée. Un moineau y piaillait : il me considéra d'un œil étonné et bon enfant.

— Tu n'as pas l'air parisien, mon pauvre petit I dit-il.

— J'arrive, en eflfet ; les pigeons m'ont chassé de leur arbre.

— ^11 y a longtemps que je les connais, va, nous nous battons tous les jours : mais aussi, que viens-tu faire ici?

— Chercher un poète.

— ^Je ne connais pas çà. Qu'est-ce que c'est?

Il n'attendit pas ma réponse. Une voiture venait de passer. Mon voisin s'élança avec un cri vainqueur, une vingtaine de moineaux tourbillonnèrent à sa suite, s'abattirent, et je les vis se disputer et disperser à coups de becs je ne sais quelle proie ignominieuse.

Quelle monde, pauvre rossignol des bois !

Il fallait trouver un gîte.

Du haut des toits j'avisai un jardin, bien petit il est vrai, mais qui paraissait n'être à personne, je veux dire à aucun oiseau.

De trois côtés il était borné par de hautes murailles, du quatrième par une rue. Un polonia aux fleurs violettes au milieu, de jolies corbeilles dans les coins, beaucoup de lierre le long des murs : voilà tout le jardin.

Je m'établis dans une touflfe de lierre, et, dès le lendemain, je partis en quête du sujet rare que j'étais venu chercher. Hasardeuses promenades au-dessus des rues et des boulevards, dont je revenais mécontent et brisé. L'air épais, chargé de fumée, me rompait les poumons, le bruit m'étourdissait, la foule, enchevêtrant ses courants comme les moires de l'eau, obéissait à toutes les pasbions, à tous les caprices, à toutes les cupidités, je me sentais effleuré par des milliers d'intérêts enjeu: mais l'homme du rêve ne se présentait pas. Au retour, je m'endormais, las de

cette vie agitée, de ces courses sans profit, de la verdure du jardin étiolée et ealie, me demandant si je ne devais pas renoncer à mes projets et regagner les solitudes où mon vieux maître m'attendait peut-être pour mourir.

Un matin, en m'éveillant, je fus très étonné d'apercevoir, sur le banc qu'ombrageait le polonia, deux jeunes gens, un frère et une sœur. La jeune fille, en robe du matin, ses cheveux sur le dos, regardait, moitié riante et moitié inquiète, les fenêtres du premier dont les rideaux pendaient immobiles. Elle de vait avoir seize ans au plus. Toute son âme, candide et spirituelle, vivait sur son visage. Son frère, dix-huit ans peut-être, avec de longs cheveux blonds rejetés en arrière, une fermeté de traits que le duvet de la jeunesse cachait encore, avait une gravité songeuse dont ses joues roses, à fossettes d'enfant, riaient entre elles, et des yeux vagues qui se croyaient profonds. Au moment où je le vis, il venait d'entr'ouvrir sur ses genoux un cahier relié avec des faveurs bleues, dont le titre en gothique portait : Première poé... L'inclinaison de la feuille, un peu retournée sur ellemême, ne me permit pas d'achever, mais je devinai qu'il s'agissait de premières poésies, car les lignes, inégales, indiquaient des vers.

Il ferma le cahier, et posant dessus, comme un sceau sur un trésor précieux, sa main fine d'adolescent, regarda sa sœur.

— Renée, tu me promets le secret ?

Elle prit un air grave, et répondit :

— Je te le jure I

La formule était si solennelle, l'accent si dramatique, que je ne pus m'empêcher de rire dans mon lierre.

Ils tournèrent leurs deux jeunes têtes de mon côté.

— Les oiseaux s'éveillent, dit Renée, dépêche-toi : tu sais que maman est matineuse.

Il lut alors d'un ton pénétré, précipité et coupé par l'émotion, une pièce de vers intitulée : les Ramiers. Comme il traitait de la bonne manière ces égoïstes volatiles du Luxembourg ! Après avoir exalté la race voyageuse et farouche, grisée d'air pur et de liberté, que rien n'arrête dans ses migrations, ni la mer, ni les monts, il apostrophait les dégénérés, les repus, les bourgeois des jardins publics. J'éprouvais une satisfaction incroyable. Ma vengeance exprimée dans cette poésie en doublait-elle pour moi }^ mérite ? J'étais ravi.

Quand il eut fini :

— C'est bien joli, Paul, bien joli, dit Renée.

— Tu trouves ?

LES TROIS PEINES D'uN ROSSIGNOL 399

— Je crois même que c'est un vrai chef-d'œuvre. Ta devrais te faire présenter à quelque grand poète, à Bruno, pn,r exemple.

Paul la regarda tendrement :

— Pauvre petite, et par qui ?

A ce moment, la fenêtre du premier s'entrobailla. Renée poussa un petit cri; Paul devint rouge, et se pencha jusqu'à terre pour dissimuler le cahier encore ouvert sur ses gonoax.

— Paul ! Renée ! mes enfants ! dit une voix un peu traînante.

Ils rentrèrent.

J'avais trouvé un poète, bien jeune il est vrai, mais je résolus de m'en tenir à celui-là, de peur de n'en pas rencontrer d'autre.

Seulement, mon ami Paul de Scabieuse — c'était son nom encore inconnu, destiné 'à la gloire, et que je m'applaudissais d'avoir découvert avant qu'il fut célèbre, — rnon ami avait un défaut: il était toujours sorti. Je suis sûr, pour l'avoir souvent déploré, qu'il ne demeurait pas une heure par jour dans sa chambre, en état de veille. Visites, promenades, réunions mondaines, la journée entière y passait, et une partie de la nuit; je me demande encore quand il pouvait travailler à ses chefsd'œuvre.

Je m'attristais de ne pouvoir lui parler, et j'appelais de tous mes vœux, quelque événement qui modifiât sa vie, lorsque, un mercredi, je vis mon poète sortir d'une maison d'apparence modeste, rue Madame. Un homme d'une trentaine d'années, qui devait professer dans un pensionnat de jeunes filles, pâle d'avoir trop lu, et d'une distinction travaillée, lui dit en le reconduisant :

— A ce soir, cher monsieur, c'est convenu, je vous présenterai, et je vous prédis un vrai succès.

— Merci, monsieur Jules, encore une fois, merci.

Et Paul s'en alla rayonnant.

J'avais compris qu'il s'agissait de présenter mon ami Scabieuse à un grand poète, et j'étais content moi aussi, et, rentré dans mon lierre, je songeai doucement. Car, tout allait changer dans sa vie : je le voyais, encouragé par l'accueil que les maîtres de la littérature ne manqueraient pas de lui faire, renoncer aux bals, s'éprendre d'une noble ambition pour la gloire, s'enfermer dans sa chambre et vivre en artiste laborieux. Oh alors, comme ils seraient doux ces soirs d'été où, las du travail du jour, il s'accouderait à sa fenêtre et m'écouterait chanter !

Tout le reste de la journée, Paul écrivit ou déclama dans sa chambre. Lorsqu'enfin il sortit de la maison, vers neuf heures, je ne sais lequel était le plus ému, de Renée qui l'embrassa, de

lui qui s'échappa dans la rue sans détourner la tête, ou de moi qui m'étais décidé à le suivre.

A la station voisine il monta dans un fiacre, s'arrêta un instant rue Madame pour prendre M. Jules, et donna l'adresse du grand poète au cocher.

Devant la maison de Bruno, il y avait un jardin fermé d'une grille, et dans le jardin un sorbier. Je m'y perchai pendant que mon jeune ami, très pâle, disparaissait dans l'escalier en boutonnant son dernier gant.

On devinait une réception au premier étage, derrière les stores baissés. Quelques rayons échappés étoilaient ça et là les branches, une rumeur confuse bourdonnait autour de moi et s'enflait tout à coup quand la porte de l'appartement s'ouvrait à un nouvel invité. C'était tout ce que je pouvais percevoir et connaître de cette soirée à laquelle j'aurais tant aimé assister I Mon poète y débutait, dans un instant peut-être les Ramiers seraient célèbres, et je n'aurais que l'écho de ces applaudissements !

Pour la première fois j'eus un peu de regret de n'être pas simple serin ou chardonneret de maison.

Les heures passèrent pour moi dans une incertitude où l'espoir dominait pourtant. La nuit, qui devait être délicieuse dans les bois, était chaude à Paris ; le ventjue descendait pas jusqu'à moi, il soufflait là-haut, vers les étoiles, dans la route immense que suivaient pour s'en retourner les dernières bandes de canards et les hérons isolés dont j'entendais l'appel.

Vers minuit, un premier invité sortit de chez le grand poète : il baillait aflTreusement.

— Le rustre, sifflai-je dans mon sorbier, bailler après les vers de Scabieuse !

Puis trois gros messieurs traversèrent le jardin.

— ^Non, parole d'honneur, dit le plus grand, le plus large, le plus in-folio des trois, cela devient insupportable I Bruno a la manie de nous exhiber de petits jeunes gens qui endorment tout le monde sous prétexte de poésie. Ça gâte une soirée, les vers I

— Oh oui, répartit le second, c'est bien assez de Bruno, quand il lui prend l'idée de réciter ses Langueurs,

— Lamartine, va ! murmura le troisième, et je vis bien à son air qu'il croyait dire une injure.

Enfin, Paul de Scabieuse sortit à son tour, la tête basse, à demi cachée dans le col de son paletot. Il traversa rapidement le jardin. Quand il fut dehors, seul, inconnu, libre de pleurer, il ne se contint plus, et éclata en sanglots.

Pauvre Scabieuse I

Je fis alors une chose que notre amour- propre d'artistes nous défend d'ordinaire, et, comme il s'en allait, rasant les murs, par les rues les moins fréquentées, je volai au-dessus de lui, et l'appelai dans un ton très doEx :

— ^Ami, ami ] ami, ami !

Il n'y prit pas garde d'abord.

Je répétai mon appel. Il leva les yeux. Un sourire de pitié, un sourire pâle et triste à m'en faire pleurer moi-même effleura ses lèvres. Un peu plus loin, quand il vit que je tournais la rue Avec lui, il sourit tout à fait. Et quand il fut rentré, quand il entendit les premières modulations d'un chant que je lui adressais, en effet, du fond de mon lierre, il ouvrit sa fenêtre, et plus de deux heures durant, je le consolai, moi rossignol des bois, du dédain des hommes.

Ce fut la plus belle nuit de ma vie, car il comprit tout, car il ne se lassa point, car son âme toute vierge encore s'épanouissait à m'écouter.

Il m'eût écouté plus longtemps encore si je l'avais voulu. Mais je pensai qu'il avait besoin de repos, que la nuit devenait froide, et je pris le parti de me taire, le laissant apaisé et peut-être un peu plus poète qu'auparavant.

La nuit s'écoula

Et l'aube vint Alors je songeai qu'un bonheur si parfait

doit être rare, je me rappelai mes épreuves passées, j'eus peur de ce lendemain qui commençait. Que serait-il ? Si mon Scabieuse allait changer et déchoir avec le temps ? S'ils allaient avoir raison de cette vocation si nouvelle, ceux qui s'en étaient moqués ? Ah, plutôt que de voir cela, plutôt que d'en courir le hasard, oui, plutôt partir de suite, dans toute la fraîcheur de ma joie, avec le trésor intact d'un bon souvîenir !

J'hésitai un instant. Une dernière fois je regardai la fenêtre derrière laquelle dormait Scabieuse, le poète des Ramiers, puis, à tire d'ailes, je traversai Paris.

Bien loin, bien loin seulement je m'arrêtai, au delà des banlieues, dans la campagne. Je me posai en haut d'un arbre, et je me tournai vers la grande ville sur laquelle le soleil levant versait à flots la lumière, incendiant quelques vitres et les sommets des tours et des dômes. Une émotion profonde me saisit. Au moment d'abandonner ce monde où j'avais souffert, tous mes chagrins me revinrent au cœur,. tous ensemble, comme pour accabler la pauvre j oie que j 'essayais de défendre contre eux. — Race des hommes, m'écriai-je, vous qui passez parmi nous pour aimer la poésie, elle coule autour de vous et vous n'y prenez

pas garde, et vous la laissez aller, sans comprendre qu'elle vous rafraîchirait et qu'elle vous reposerait I J'ai chanté pour un prince qui s'est endormi, pour une femme qui m'a chassé ; après plusieurs années je commence à croir^ aux poètes, je veille à la porte d'un homme de lettres, et pourquoi ? pour y entendre rire de cette jeunesse qui m'a séduit, de ces vers qui m'ont touché...

C'est la troisième peine que j'endure à cause de vous, ce sera la dernière: je pars. Je vais là où les auditeurs ne me manqueront pas, plus humbles mais plus fidèles à la loi de leur race, dans les champs déserts, parmi les insectes, les oiseaux et les bêtes sauvages. Eux ne me repousseront pas. Et dans les nuits dont ni vous ni votre bruit ne diminuerez la grandeur, je chanterai pour Dieu qui m'avait fait pour vous.

Mais je vous emporte aussi, heures immortelles où j'ai consolé cet enfant, où j'ai goûté l'ivresse de sentir toute son âme attachée à mes chants. Rien ne vous ternira. Vous vivrez toutes brillantes dans mon souvenir, toutes pleines de votre infinie douceur.

Adieu Paris, adieu les rues boueuses, l'air empesté, les pigeons abêtis, je vous quitte avec joie I...

J'ajoutai tout bas, dans le fond de mon cœur:

Adieu petit jardin au lierre hospitalier, adieu Renée aux yeux charmants, esprit candide et poétique de mon ScabieusQ» vous, je vous quitte à regret !

J'étais donc résolu à me retirer du monde et à me faire aussi moi rossignol de ruines. Mais, avant de mettre à exécution mon projet, je voulus voir une dernière fois mon père.

Je pensais, le long du chemin, à ce qu'il faudrait lui dire, et de quelle manière je devrais le saluer pour ne pas me heurter tout d'abord à son humeur devenue sauvage et ombrageuse avec l'âge.

— ^ISIon père, répétais-je en faisant mes étapes, vous nous avez donné des leçons qui m'ont toujours guidé. Grâce à vous je suia devenu le chanteur que vous même ne dédaignez pas d'écouter* Sur votre conseil, j'ai cherché à plaire à trois sortes de gens, les rois, les femmes, les poètes. Vous savez ce qu'il est advenu de mes deux premiers essais. Quant aux poètes, il en existe encore ; j'en ai découvert un, tout jeune, et, comme il pleurait, j'ai éprouvé sur lui cette puissance consolatrice dont vous m'aviez parlé. Mais ils sont rares aujourd'hui, et l'on ne rencontre plus communément, comme vous l'avez fait, de ces amateurs de rossignols,

4oa

âmes souffranteftou ailées, qui trouvaient de la joie dans le chant d'un oiseau La prœe a bien grandi par le monde, mon père...

Je lui aurais dit plus d'une chose encore et demandé plus d'un avis.

Hélas ! quand j'arrivai dans le bois d'orangers, je cherchai vainement le nid. Quelques morceaux de crin tordus, une coque d'œuf brisée, tombés au pied de l'arbre, attestaient seuls la place où fut mon berceau et celui de bien d'autres rossignols philomèles. Le vent roulait ces derniers débris. En les considérant, je vis que la ruine devait remonter à plusieurs mois déjà. L'abandon était définitif, et la cause ne m'apparut que trop clairement

Mon cœur se serra. Je passai tout le jour à me souvenir.

Devant moi, là-bas, la mer était encore bleue, Naples bruissait, contente de vivre, et la fumée du Vésuve se tordait vera Sorrente.

René Bazin.

Page 1