Conseil de Marine, 5 juin
416 QUESTION AOADIENNE
Un des moyens dont les autorités anglaises se servirent pour tenir les Acadiens et les lier à la Nouvelle- Ecosse, fut le serment d'allégeance qu'elles voulurent dès lors leur imposer.
La mort de la reine Anne et l'accession du roi George premier au trône d'Angleterre, en fournirent l'occasion au gouverneur Caulfield, qui venait de remplacer le colonel Vetch. Il chargea deux de ses oflSciers, MM. Capoon et Button, de parcourir les centres acadiens depuis Port-Royal jusqu'à Beaubassin et la rivière Saint-Jean, d'y convoquer des assemblées, d'y lire la proclamation officielle envoyée de Londres, et de tâcher d'arracher un serment d'allégeance en faveur du nouveau roi. Le / serment du test renfermant un acte d'apostasie, il ne put être I question de l'imposer. On y substitua la formule suivante :
'* Je promets sincèrement et jure que je veux être fidèle
et tenir une véritable allégeance à Sa Majesté le roi George.
" Ainsi Dieu me soit en aide."
Cette tentative était un piège aussi habile que dangereux ; car si les Acadiens avaient prêté ce serment sans réserve, on n'aurait pas manqué de s'en prévaloir pour leur dire qu'ils s'étaient déclarés et étaient devenus sujets anglais et que, par conséquent, ils n'avaient plus le droit de quitter le pays. ^
Les Acadiens se tirèrent de ce mauvais pas avec autant d'habileté que de sagesse. La lettre des habitants des Mines, en particulier, est à citer, car elle est un modèle du genre.
*' Pour satisfaire à ce que vous nous avez fait l'honneur de
nous publier mercredi dernier, Nous avons l'honneur de
vous dire que l'on ne peut être plus reconnaissants que nous le sommes des bontés du roi George, lequel nous reconnaissons . être légitime souverain de la Grande Bretagne, et sous la domination duquel nous nous ferions une véritable joie de rester, étant aussi bon Prince qu'il l'est, si nous n'avions pris dès l'été dernier, avant de savoir son exaltation à la couronne, la résolution de retourner sous la domination de notre Prince, le roi de France, ■ ayant même donné tous nos seings à l'envoyé de sa part auquel 1 nous ne pouvons contrevenir j usqu'à ce que leurs deux Majestés
1. Je leur ai dit tout ce que j'ai pu pour leur faire comprendre aue, s'ils ont une fois prêté serment de fidélité, qu'ils n'auront pas la liberté de sortir un grain de bled de chez eux ....
L'Hermite.
A Louisbourg, le 29 août 1714.
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de France et d'Angleterre aient disposé de nous autrement; quoique nous nous obligions avec plaisir et par reconnaissance .pendant que nous resterons ici, à PAcadie, de ne rien faire ni entreprendre contre Sa Majesté Britannique le roi George." ^
Les habitants de Port- Royal, placés à portée des canons du fort, et par suite obligés à de plus grands ménagements que les autres, consentirent à prêter une espèce de serment, mais avec des réserves tellement explicites qu'elles ne pouvaient donner prise d'aucun côté. Voici le texte même de ce serment :
" Je promets sincèrement et jure que je veux être fidèle et tenir une véritable allégeance à Sa Majesté le roi George, tant que je fierai à l'Acadie et Nouvelle- Ecosse, et qu'il me sera permis de me retirer là où je jugerai à propos, avec tous mes biens meubles et effets, quand je le jugerai à propos, sans que nulle personne puisse m'en empêcher."
•' Annapolis Royale, ce 22 janvier 1715." (Suivent les signatures). 2
J'ai insisté à dessein sur cet épisode dé l'histoire des Acadiens ; parce que ce fut là le commencement des interminables querelles, au sujet du serment, qui allèrent toujours en s'envenimant jusqu'à la catastrophe de 1755. ^
La position de ce peuple resta la même sous le successeur de Caulfield, John Doucet, dont le nom indique évidemment une descendance acadienne devenue protestante. Déjà ce gouverneur commençait à tourner en accusation, contre les Acadiens, la détention forcée que ses prédécesseurs leur avaient fait subir. Il osa mêtne reprocher au gouverneur de Louisbourg l'insuccès de la mission du capitaine de la Ronde, ajoutant que c'était au grand détriment des domaines de Sa Majesté le roi George, parce que, si les habitants qui avaient signé s'étaient retirés, on aurait placé sur leurs terres. des sujets de Sa Majesté. *
1. Public Record Office. Lettre des habitaîits des Mities au gouverneur Caulfield, 3 janvier 17 14-16. —Voir Doc. inédits, No XV, p. 111.— -Pièce omise dans le volume d* Archives de la Nouvelle-Ecosse publié à Halifax.
2. PvJblic Becord Oj/icf.— Voir Doc. Inédits, No XIV, p. 110.— Pièce omise dans le volume d'Archives de la Nouvelle-Ecosse publib à Halifax.
3. Les habitants de Port-Royal, des Mines et de Beaubassin, écrivirent, à cette occasion, à M. de Saint-Ovide, gouverneur du Cap-Breton, une lettre à laquelle celui-ci répondit par une espèce de plaidoyer rédigé par demandes et par réponses, pour indiquer aux Acadiens la manière de se défendre. — Voir dans les Doo. inédits, pp. 128-129, No XXX et XXXI, les deux intéressants documents : Lettre des Acadiens et réponse de M de Saint-Ovide.
4. Public Becord Offi/^c—Yoïr Doc. inédits, No XXIII, p. 119.— Pièce omiBe dans le volume d* Archives de la NouveUe-Ecosse publié à Halifax.
La réponse de M. de Saint-Ovide de Brouillan ne se fit pas attendre et fut péremptoire :
'' A l'égard des plaintes que vous me faites que les habitant» de PAcadie ne s'étant point retirés comme l'on en était convenu et que ce retardement a causé de la perte à Sa Majesté Britannique, vous avez dû savoir, Monsieur, l'impossibilité dans laquelle Monsieur de Nicholson et autres commandants de PAcadie les ont mis de pouvoir exécuter les conventions que l'on avait faites ; les uns en ne voulant pas leur laisser «mporter leurs biens, et les autres n'ayant voulu permettre qu'il leur fût, par nous, envoyé des apparaux pour gréer leurs petite bâtiments qu'ils avaient construits et dont ils ont été obligés de se défaire presque pour rien aux marchands anglais ; je ne manquerai pas d'informer le roi mon maître de tout ce que vous me marquez sur cela, afin qu'il y donne les ordres qu'il jugera à propos..." ^
Il serait trop long d'énumérerles vexations auxquelles le gouverneur Doucet soumit les Acadiens dans le but de les amener y à prêter le serment d'allégeance ; il suflSt de dire qu'il n'y par- "^- vint pas, et que ce fut pour cela qu'il fut remplacé, en 1720, par un personnage bien plus important et revêtu de plus amples pouvoirs, le général Richard Philipps, commandant d'un régiment de l'armée anglaise, arrivant avec le titre de capitaine général et gouverneur en chef de Plaisance (Ile de Terreneuve) et de la Province de la Nouvelle- Ecosse. Le général Philipps était un soldat éprouvé, mais plein de son propre mérite et se prenant fort au sérieux. C'était, au fond, un homme bon, assez bienveillant, dont le grand défaut était une ladrerie peu ordinaire. Il le prit tout d'abord de fort haut avec les Acadiens. N'étant encore arrivé qu'à Boston, il parlait déjà de les réduire par la force, et écrivait à Londres, aux Lords du commerce, pour leur demander l'autorisation de faire venir trois compagnies de, soldats stationnées à Plaisance, afin d'augmenter dans ce but la garnison de Port-Royal .2
Ainsi le plan de temporisation inventé par Nicholson en trahison de son devoir et poursuivi par ses successeurs avec la même mauvaise foi, arrivait au résultat qu'ils en avaient espéré. Philipps allait profiter de l'inaction à laquelle les Acadiens avaient été condamnés pour s'arroger sur eux une autorité à laquelle il n'avait pas le moindre droit. En effet, les Acadiens étaient restés absolument et uniquement sujets français, n'ayant cessé de récla-
L Voir Doc. inédits, No XXIV, p. 119.
.2 Archives de la Nox^elle-Ecosse, p. 17.
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mer ce titre et proclamant toujours bien haut qu'ils ne relevaient que de leur légitime souverain, le roi de France. Ils n'avaient d'autre tort que d'avoir été honteusement dupés et d'attendre encore, dans leur ignorance et leur naïveté, une ré* ponse promise qu'on se donnait bien garde de leur apporter.
Philipps terminait sa lettre par une charge à fond de train contre ** les prêtres et les jésuites" qui, disait-il, fomentaient tout le trouble en Acadie, et empêchaient qu'on ne vînt à bout de la population. Cette accusation, déjà formulée par ses prédécesseurs, allait se répéter sur tous les tons jusqu'à la fin. Elle était fondée, si c'était un crime d'entretenir des compatriotes i dans l'amour du patriotisme et de la religion.
Le premier acte de Philipps, en mettant pied à terre à Port- Boyal, fut de faire publier partout qu'il avait pleins pouvoirs de régler toutes choses. C'était, dès le début, une assertion complètement fausse. Il est bien vrai que les Lords du Commerce avait envoyé quelqu'un en France pour circonvenir la Cour de Versailles; mais ils n'avaient rien fait changer aux conventions conclues entre les deux couronnes. 1 Le traité d'Utrecht restait intact, et la lettre de la reine Anne subsistait dans toute sa force, comme en 1714. Le roi d'Angleterre lui-même n'avait pas le droit d'y contrevenir, encore moins d'autoriser ses représentants à les violer. Il n'y avait qu'une chose à faire en toute justice. C'était de réparer les dommages causés aux Acadiens par sept ans d'injuste détention et par la perte presque totale des moyens de transport qu'ils avaient été obligés de sacrifier, et de leur accorder au moins un an de répit ; en un mot, de les laisser parfaitement libres, soit de rester, soit de vendre leurs propriétés et d'emporter avec eux leurs effets, aux termes de la lettre de la reine Anne. C'était, au reste, ce qui avait été exécuté, en toute bonne foi, à l'égard des habitants de Plaisance placés dans les mêmes conditions qu'eux et renfermés dans les mêmes clauses du traité. C'était là un exemple frappant que le gouverneur de Louisbourg ne manqua pas de rappeler dans sa correspondance avec Philipps, mais que celuici avait trop d'intérêt à cacher pour ne pas feindre de l'ignorer.
Sachant qu'il avait affaire à de simples travailleurs sans instruction, il comprit que s'il pouvait les tenir isolés de leurs missionnaires et des officiers de Louisbourg, les seuls hommes d'expérience à leur portée, il aurait bien plus de chance de les amener à ses fins. Il jéitéra donc les défenses faites par sea