AVERTISSEMENT
Jues lettres de Nicolas Poussin , dont on publie la collection entière, proviennent de deux sortes de recueils.
L'un qui est celui des Lettere Pittorichey par Bottari, renferme au nombre de vingtquatre, les lettres écrites en italien par Poussin, soit à Rome, soit pendant son séjour en France, depuis 1689 jusqu'en i643, au Commandeur Gassiano del Pozzo ou à son frère.
L'autre recueil, beaucoup plus nombreux, comprend cent quarante-six lettres inédites, que Poussin écrivit en françois, soit de Rome avant son voyage en France, soit à Paris pendant le séjour qu'il y fit, soit encore de Rome depuis qu'il y fut retourné, à M. De Noyers, Secrétaire -d'Etat et Surintendant des Bâtiments du. Roi; particulièrement à M. de Chantelou, d'abord Secrétaire de M. De Noyers, puis Conseiller Maître -d'Hôtel ordinaire du
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Roi, à ses frères, et à un très-petit nombre d'autres personnes, sur divers sujets, mais ordinairement sur les ouvrages qu il exëcutoit, ou qu'il devoit exécuter.
Les lettres originales de ce dernier recueil avoient été soigneusement conservées dans la famille Chantelou, jusqu'en 1764 ou lyôS, qu'elles furent communiquées pour en tirer copie, par M. Favri de Chantelou, petit-neveu de celui à qui elles avoient été pour la ^ plupart écrites, c'est-à-dire celui qu'on vient de désigner, lequel avoit possédé plusieurs tableaux par lui commandés à Nicolas Poussin , et parmi lesquels se trouvoient le portrait de ce peintre, la Manne, la seconde suite des Sept-Sacrements , et le Ravissement de saint Paul.
On croit que les lettres autographes auront été ou vendues ou perdues en 1796, après la mort de M. Favri de Chantelou , et l'on ne sauroit dire ce qu'elles sont devenues.
Quelques lettres originales citées par Félibien , intimement lié avec les frères Chantelou , et dont on rapportera les fragments dans l'appendice de cet ouvrage , auront probablement été détachées très-anciennement de la
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collection , et elles ne s'y trouvoient plus lorsque le reste fut fidèlement copié sous les yeux de M. Duchesne, Prévôt des Bâtiments du Roi et ami de M. Favri de Chantelou. Le petit-fils de M. Duchesne , aujourd'hui premier Employé à la Bibliothèque du Roi, se défit de cette copie, il y a plus de vingt ans, en faveur de M. Dufourny, Architecte de l'Académie royale des Beaux- Arts de l'Institut.
La copie dont il s'agit, et. une nouvelle transcription faite sur la première , furent annoncées l'année dernière, comme devant être vendues, avec les livres, estampes, et autres objets d'art du cabinet de feu M. Dufourny.
L'Académie royale des Beaux -Arts en eut connaissance; elle fit part à Son Excellence M. le Comte de Corbière, Ministre et Secrétaire-d'État de l'Intérieur, du désir qu'elle auroit que le gouvernement acquit cette croUeotion inédite et en ordonnât l'impression.
Son Excellence agréa cette proposition , et chargea l'Académie de faire l'acquisition du manuscrit, d'en soigner l'impression et d'en surveiller l'édition.
C'est de cette édition qu'il faut rendre compte au gouvernement et au public.
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Pour parler d'abord des lettres écrites en italien, qui s'ëtoient conservées dans la bibliothèque de la maison Albani, à laquelle fut réunie celle du Commandeur Cassiano del Pozzo, on les a reprises dans le recueil dé Bottari, déjà cité; on n'a eu d'autre soin que de les traduire avec autant d'exactitude que de simplicité ; on les a intercalées avec celles de la collection nouvelle, dans l'ordre de leurs dates; et l'on a indiqué, par une note en tête de chacune, qu'elles sont des traductions , çt qu'elles font partie du recueil de Bottari.
La première de ces lettres, qui l'est aussi de cette édition, manque de date; mais elle a paru être nécessairement très- antérieure à toutes les autres. Cette lettre nous montre Poussin encore dans la gêne, quoique sorti de l'état de détresse où il fut assez long-temps. Il avoit en effet déjà trouvé dans le Commandeur del Pozzo un amateur éclairé, juste appréciateur de son talent. La lettre exprime d'ailleurs qu'il en avoit reçu, ainsi que de sa famille, plus d'un bienfait, c'est-à-dire trèsprobablement plus d'une commande d'ouvrages. Cependant il est à croire qu'il étoit alors encore assez loin de l'époque , où ses
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tableaux, déjà répandus hors de Rome, et multipliés en France, y avoient porté sa réputation , au point de l'y faire appeler par Louis XIII.
On sait que les commencements de Poussin et ses premiers pas, dans la carrière de l'art qu'il a illustré, furent très- pénibles. Après deux tentatives de voyage à Rome , il y arriva enfin vers l'âge de 3o ans , s'y aidant pour vivre de toutes les ressources que lui offroit un talent non encore déterminé dans son but.
C'est-à-dire qu'avant d'avoir rencontré les circonstances qui dévoient décider de sa vocation, il s'adonnoit à plus d'un genre de travaux. Peut-être est-ce à cela qu'il dut de joindre au génie de la peinture historique, celui du paysage analogue à ce genre, l'étude de l'architecture et de l'ornement, etc. Mais il ne s'agit point ici de faire l'histoire de Poussin.
Pour se borner à celle de ses lettres , il paroît donc que la première qu'on possède , et qui provient du recueil de Bottari , doit avoir été écrite de i63o à i638. Poussin auroit été déjà à Rome depuis 8 à lo ans. La lettre qui, suit, et qui est de janvier iBSq, nous
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apprend qu'il y résidoit alors depuis i5 ans. Mais la même lettre nous le fait voir se disposant à partir pour la France, où il n'arriva que deux ans après. Or, à cette épotjue, il avoit déjà fa:it sa première suite des Sept Sacrements pour le Commandeur del Pozzo ; son nom étoit déjà célèbre à Paris. Tout prouve que la première lettre du recueil de Bottari a précédé de plusieurs années celle qui la suit immédiatement dans cette édition.
Cdle-ei est écrite à M. de Chantelou , auquel a continué de s'adresser presque toute la nouvelle correspondance de Poussin, soit avant son départ pour la France, soit lorsqu'il y fut arrivé, et pendant tout le temps qu'il y resta ; soit lorsque , de retour à Rome à la fin de 1642, il y entretint, pendant 28 ans jusqu'à sa mort, avec lui ou avec ses frères, un commerce régulier de lettres.
Les sujets les plus ordinaires de cette correspondance , sont la composition et l'envoi des tableaux qu'il faisoit pour cet amateur, oq pour quelqu'un de ses amis; l'acquisition d'objets d'art et d'antiquité pour son cabinet; des détails sur les copies qu'il faisoit exécuter d'après des tableaux célèbres , et sur les artistes
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chargés de leur exécution ; Aes réflexions critiques sur la peinture; quelques nouvelles politiques, et les comptes d'argent que ces petites affaires exigeoient.
Cette correspondance fut suivie par Poussin , pendant plus de âo ans , avec une exac- . titude et une régularité, d'oii l'on infère qu'il écrivoit volontiers , et qu'il étoit un homme de beaucoup d'ordre. Il ne paroît pas douteux qu'il dût en user de même avec plusieurs autres amateurs qui employèrent aussi son pinceau, mais qui auront été moins soigneux de garder ses lettres.
M. de Chantelou conservoit religieuseiîient toutes celles qu'il recevoit de Poussin, et que celui-ci écrivoit sans aucune prétention , ne se doutant point du cas qu'on en faisoit alors , encore moins du prix qu'on y mettroit dans la suite.
Poussin n'avoit pu recevoir qu'une éducation fort négligée ; il ne fut redevable qu'à lui de l'instruction qu'il acquit; mais cette instruction, il se rétoit procurée uniquement dans la vue de son art. Ses tableaux, en effet, font preuve d'une érudition pittoresque peu conunune. Ils annoncent en lui un fonds de
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lecture assez étendue des ouvrages anciens, mais surtout Fart d'y découvrir des sujets qui ne pouvoient y être aperçus , que par un homme fort instruit de tout ce qui regarde la religion et les mœurs des peuples anciens , et ces habitudes locales , d'où résulte la connoissance du costume moral des personnages qu'on met en scène.
Les lettres de Poussin le présentent comme doué d'un sens droit, d'un jugement sûr, d'un esprit sérieux. Ses raisonnements sur la peinture sont pleins de solidité. Mais Poussin étoit trop occupé de son objet dans les études littéraires qu'il rapportoit exclusivement à son art, pour avoir jamais songé à paroître un homme instruit et lettré en écrivant. On sait qu'il dissertoit à merveille, qu'il parloit avec aisance et très volontiers sur la théorie comme sur la pratique de la peinture ; mais il est certain qu'il n'a jamais fait d'écrit sur ces objets. La manie d'écrire pour être imprimé n'étoit point celle de son siècle. Plusieurs alors furent d'habiles écrivains sans s'en douter.
Un grand nombre de bons ouvrages de ce temps restèrent en portefeuille, et ne virent le jour qu'après la mort de leurs auteurs.
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Ces considérations ne sont peut-être pas inutiles à placer en tête des lettres de Poussin , pour les faire juger comme elles doivent l'être , et pour désabuser ceux qui s'imaginer roient, qu'un grand peintre doit écrire d'aussi belles choses avec la plume, qu'avec le pinceau.
Ceci conduit naturellement à dire deux mots sur le texte et sur le style des lettres qu'on publie, et sur les légères modifications que l'impression a dû leur faire subir.
Quant au texte , il est convenu que ce n'est point sur les autographes , mais sur une copie très-authentique faite d'après eux, qu'on a.dû imprimer.
A supposer qu'on eût possédé le texte original, il n'y a encore aucun doute qu'on auroit été tenu d'y faire un assez grand nombre de petites corrections, tout au moins du genre de celles qu'exige la netteté typographique. Mais qui ne sait qu'à l'époque de Poussin , l'instruction élémentaire, celle qui dans le jeune âge s'applique soit au maniement de la plume, soit à l'enseignement de l'orthographe , étoit bien moins générale qu'elle l'est devenue depuis.^ On a des autographes et des manuscrits des